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Full text of "Les cinq livres de F. Rabelais, publiés avec des variantes et un glossaire par P. Chéron et ornes de 11 eaux-fortes par E. Boilvin"

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DEUXIÈME    LIVRE 


DE 


F.    RABELAIS 


ÉDITION    JOUAUST 

Paris.    1876 


LES  CINQ^  LIVRES 

DE 

F.    RABELAIS 


Livre  II  :  Pantagruel 


K.Boilvin  <3eJ.fr  bc. 


.  A.  SsJmon, 


RENCONTRE  DE  PANURGE, 


LES    CINQ.  LIVRES 

DE 

F.  RABELAIS 

PUBLIÉS 

AVEC    DES  VARIANTES    ET    UN    GLOSSAIRE 

PAR   P.  CHÉRON 


ET    ORNES    DE 


Onze  Eaux-Fortes  par  E.  Boilvin 


Livre  II  :  Pantagruel 


PARIS 

LIBRAIRIE  DES   BIBLIOPHILES 

Rue  Saint-Honoré,  338 


M      DCCC      LXXVl 


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PANTAGRUEL 

Roy  des  Dipsodes,  restitué  à  son  naturel 

AVEC 

SES  FAICTZ  ET  PROUESSES  ESPOVENTABLES 

COMPOSEZ     PAR     FEU     M.     ALCOFRIBAS 
Abstracteur  ds  quinte  essence 


On  les  vend  à  Lyonf  chez  Françoys  Juste 
devant  Noslre-Dame  de  Confort 


M.    V.    XLI1 


Rabelais.    IL 


Dizain  de  Maistre  Hugues  Salel  à  V Auteur 
de  ce  Livre. 


i,  pour  mesler  profit  avec  doulceur, 
On  mect  en  pris  un  aucteur  grandement, 
Prisé  seras,  de  cela  tiens  toy  sceur  : 
Je  le  congnois,  car  ton  entendement 
En  ce  l:vret,  soubz  plaisant  fondement, 

L'utilité  a  si  tresbien  descripte, 

Qu'il  m'est  advis  que  voy  un  Democrite 

Riant  les  faictz  de  nostre  vie  humaine. 

Or  persévère,  et,  si  n'en  as  mérite 

En  ces  bas  lieux,  l'auras  en  hault  dommaine. 


PROLOGUE  DE  L1  AUTEUR 


resillustres  et  treschevakurcux  cham- 


pions, gentilz  hommes  et  aultres,  qui 
voluntiers  vous  adonnez  à  toutes  gentil- 
lesses et  honnestetcz,  vous  avez  n'a  gue- 
resveu,  leu,  et  sceu  les  Grandes  et  inestimables  Chro- 
nicques  de  l'énorme  géant  Gargantua,  et  comme 
vrays  fidèles  les  avez  creues  gualantement,  et  y  avez 
maintesfoys  passé  vostre  temps  avecques  les  honora- 
bles dames  et  damoyselles ,  leur  en  faisans  beaulx  et 
longs  narrez  alors  que  estiez  hors  de  propos,  dont 
estez  bien  dignes  de  grande  louange  et  mémoire  sem- 
piternelle. 

Et  à  la  mienne  volunté  que  chascun  laissast  sa  pro- 
pre besoigne,  ne  se  souciast  de  son  mestier,  et  mist  ses 
affaires  propres  en  oubly  pour  y  vacquer  entièrement , 
sans  que  son  esperit  feust  de  ailleurs  distraict  ny  em- 


4*  PROLOGUE 

pesché,  jusqu.es  à  ce  que  Von  les  tint  par  cueur,  afin 
que,  si  d'adventure  l'art  de  l'imprimerie  cessoit,  ou 
en  cas  que  tous  livres  périssent,  on  temps  advenir  un 
chascun  les  peust  bien  au  net  enseigner  à  ses  enfans, 
et  à  ses  successeurs  et  survivens  bailler  comme  de  main 
en  main,  ainsi  que  une  religieuse  Caballe  :  car  il  y  a 
plus  de  fruict  que  paradventure  ne  pensent  un  tas  de 
gros  talvassiers,  tous  croustelevez ,  qui  entendent  beau- 
coup moins  en  ces  petites  joyeusetés  que  ne  faict  Ka- 
clet  en  Tlnstitute. 

J'en  ay  congneu  de  haultz  et  puissans  seigneurs  en 
bon  nombre  qui,  allant  à  chasse  de  grosses  bestes, 
ou  voiler  pour  canes,  s'il  advenoit  que  la  beste  ne  feust 
rencontrée  par  les  brisées,  ou  que  le  faulcon  se  mist 
à  planer,  voyant  la  proye  gaigner  à  tire  d'esle,  Hz 
estoient  bien  marrys,  comme  entendez  assez;  mais  leur 
refuge  de  reconfort,  et  afin  de  ne  soy  morfondre, 
estoit  à  recoler  les  Inestimables  faictz  dudict  Gargan- 
tua. Aultres  sont  par  le  monde  (ce  ne  sont  fari- 
boles) qui,  estans  grandement  affligez  du  mal  des 
dentz,  après  avoir  tous  leurs  biens  despenduz  en  mé- 
dians, sans  en  rien  profiter,  ne  ont  trouvé  remède  plus 
expédient  que  de  mettre  lesdictes  Chronicques  entre 
deux  beaulx  linges  bien  chaulx  et  les  appliquer  au  lieu 
de  la  douleur,  les  sinapizand  avecques  un  peu  de 
pouldre  d'oribus.  Mais  que  diray-je  des  pauvres  vero- 
lez  et  goutteux?  O!  quantesfoys  nous  les  avons  veu,  à 
l'heure  que  Hz  estoient  bien  oingtz  et  engressez  à 
poinct,  et  le  visaige  leur  reluysoit  comme  la  claveure 


PROLOGUE  î> 

d'un  charnier,  et  les  dentz  leur  tressailloyent  comme 
font  les  marchettes  d'un  clavier  d'orgues  ou  d'espinette 
quand  on  joue  dessus,  et  que  le  gosier  leur  escumoit 
comme  à  an  verrat  que  les  vaultres  ont  aculé  entre  les 
toilles  !  Que  faisoyent-ilz  alors  ?  Toute  leur  consola- 
tion n'estoit  que  de  ouyr  lire  quelques  pages  dudict 
Livre  ;  et  en  avons  veu  qui  se  donnoyent  à  cent  pipes 
de  vieulx  diables,  en  cas  que  Hz  n'eussent  senty  allé- 
gement manifeste  à  la  lecture  dudict  Livre,  lorsqu'on 
les  tenoit  es  lymbes,  ny  plus  ny  moins  que  les  femmes 
estans  en  mal  d'enfant  quand  on  leurs  leist  la  Vie  de 
saincte  Marguerite. 

Est-ce  rien  cela  ?  Trouvez-moy  livre,  en  quelque  lan- 
gue, en  quelque  faculté  et  science  que  ce  soit,  qui  ayt 
telles  vertus,  proprietez  et  prérogatives ,  et  je  poieray 
chopine  de  trippes.  Non,  Messieurs,  non  :  il  est  sans 
pair,  incomparable  et  sans  parragon;  je  le  maintiens 
jusques  au  feu  exclusive;  et  ceulx  qui  vouldroient 
maintenir  que  si,  reputez-les  abuseurs,  prestinateurs , 
emposteurs  et  séducteurs. 

Bien  vray  est-il  que  l'on  trouve  en  aulcuns  livres, 
dignes  de  haulte  fustaye,  certaines  proprietez  occul- 
tes, au  nombre  desquelz  l'on  tient  Fessepinte,  Or- 
lando  furioso,  Robert  le  Diable,  Fierabras,  Guil- 
laume sans  paour,  Huon  de  Bourdeaulx,  Monte- 
vieille  et  Matabrune  ;  mais  Hz  ne  sont  comparables  à 
celluy  duquel  parlons.  Et  le  monde  a  bien  congneu 
par  expérience  infallible  le  grand  émolument  et  utilité 
qui  venoit  de  ladicte  Chronicque  Gargantuine ,    car 


b  PROLOGUE 

(7  en  a  esté  plus  vendu  par  les  imprimeurs  en  deux 
moys  qu'il  ne  sera  acheté  de  Bibles  en  neuf  ans. 

Voulant  doncques,  je,  vostre  humble  esclave,  ac- 
croistre  vos  passe-temps  dadvantaige,  vous  offre  de 
présent  un  aullre  Livre  de  mesme  billon,  si  non  qu'd 
est  un  peu  plus  équitable  et  digne  de  foy  que  n'estoit 
Vaultre  :  car  ne  croyez,  si  ne  voulez  errer  à  vostre  es- 
cient, que  j'en  parle  comme  les  Juif z  de  laLoy.  Je  ne  suis 
nay  en  telle  planette,  et  ne  m' advint  oncques  démentir 
ou  asseurer  chose  qui  ne  feust  véritable.  J'en  parle 
comme  un  gaillard  Onocratale,  voyre,  dy-je,  crote- 
notaire  des  Martyrs  Amans,  et  crocquenotaire  de 
amours  Quod  vidimus  testamur.  C'est  des  horribles 
faictz  et  prouesses  de  Pantagruel,  lequel  j'ay  servy  à 
gaiges  dés  ce  que  je  fuz  hors  de  page  jusques  à  pré- 
sent, que  par  son  congié  je  m'en  suis  venu  visiter  mon 
pais  de  vache  et  sçavoir  si  en  vie  estoyt  parent  mien 
aulcun. 

Pourtant,  affîn  que  je  fasse  fin  à  ce  Prologue,  tout 
ainsi  comme  je  me  donne  à  cent  mille  panerées  de 
beaulx  diables,  corps  et  ame,  trippes  et  boyaulx,  en 
cas  que  j'en  mente  en  toute  l'hystoire  d'un  seul  mot, 
pareillement,  le  feu  sainct  Antoine  vous  arde,  mau  de 
terre  vous  vire,  le  lancy,  le  maulubec  vous  trousse,  la 
caquesangue  vous  viengne, 

Le  mau  fin  feu  de  ricqueracque , 
Aussi  menu  que  poil  de  vache, 
Tout  renforcé  de  vif  argent, 
Vous  puisse  entrer  au  fondement, 


PROLOGUE 


et  co  mme  Sodome  et  Gomorre  puissiez  tomber  en 
soulphre,  en  feu  et  en  abysme,  en  cas  que  vous  ne 
croyez  fermement  tout  ce  que  je  vous  racompteray  en 
ceste  présente  Chronicque. 


Dixain   nouvellement   composé   à    la   louange 
du  joyeulx  esprit  de  l'Autheur. 


in  encens  dixains,  mille  virlais, 
Et  en  rimes  mille  virades 
Des  plus  gentes  et  des  plus  sades, 
De  Marot  ou  de  Saint-Gelais, 
Payez  comptant,  sans  nuls  délais , 

En  présence  des  Oreades, 

Des  Hymnides  et  des  Dryades, 

Ne  suffîroient,  ny  Pont  Mais 

A  pleines  balles  de  ballades, 

Au  docte  et  gentil  Rabelais. 


LIVRE    DEUXIEME 


CHAPITRE  I 


De  l'origine  et  anticquité  du  grand  Pantagruel. 


e  ne  sera  chose  inutile  ne  oysifve 
veu  que  sommes  de  séjour,  vous  ra 
mentevoir  la  première  source  et  ori- 
Hgine  dont  nous  est  né  le  bon  Panta- 
gruel, car  je  voy  que  tous  bons  hystoriographes 
ainsi  ont  traicté  leurs  Chronicques,  non  seullement 
les  Arabes,  Barbares  et  Latins,  mais  aussi  Gregoys, 
Gentilz,  qui  furent  buveurs  eternelz  .  Hz  vous 
convient  doncques  noter  que,  au  commencement 
du  monde,  je  parle  de  loing,  il  y  a  plus  de  qua- 
rante quarantaines  de  nuyctz,  pour  nombrer  à  la 
mode  des  antiques  druides,   peu  après    que  Abel 


IO  LIVRE    II,    CHAPITRE    I 

fust  occis  per  son  frère  Caïn,  la  terre,  embue  du 
sang  du  juste,  fut  certaine  année  si  tresfertile  en 
tous  fruictz  qui  de  ses  flans  nous  sont  produyz,  et 
singulièrement  en  mesles,  que  on  l'appella  de  toute 
mémoire  l'année  des  grosses  mesles,  car  les  troys 
en  faisoyent  le  boysseau. 

En  ycelle  les  Kalendes  furent  trouvées  par  les 
bréviaires  des  Grecz.  Le  moys  de  mars  faillit  en 
karesme,  et  fut  la  mioust  en  may.  On  moys  de 
octobre,  ce  me  semble,  ou  bien  de  septembre,  affin 
que  je  ne  erre,  car  de  cela  me  veulx-je  curieuse- 
ment guarder,  fut  la  Sepmaine  tant  renommée  par 
les  Annales  qu'on  nomme  la  Sepmaine  des  troys 
jeudis,  car  il  y  en  eut  troys,  à  cause  des  irreguliers 
bissextes,  que  le  soleil  bruncha  quelque  peu  comme 
debitoribus  à  gauche,  et  la  lune  varia  de  son  cours 
plus  de  cinq  toyzes,  et  feut  manifestement  veu  le 
movement  de  trépidation  on  firmament  di et  aplatie; 
tellement  que  la  pléiade  moyene,  laissant  ses  com- 
paignons,  déclina  vers  l'equinoctial,  et  l'estoiile 
nommé  l'Espy  laissa  la  Vierge,  se  retirant  vers  la 
Balance;  qui  sont  bien  espoventables  et  matières 
tant  dures  et  difficiles  que  les  astrologues  ne  y  peu- 
vent mordre.  Aussy  auroient-ilz  les  dents  bien  lon- 
gues s'ilz  povoient  toucher  jusques  là. 

Faictes  vostre  compte  que  le  monde  voluntiers 
mangeoit  desdictes  mesles,  car  elles  estoient  belles 
à  l'œil  et  délicieuses  au  goust.  Mais,  tout  ainsi 
comme  Noë,  le  sainct  homme  auquel  tant  sommes 


PANTAGRUEL  II 

obligez  et  tenuz  de  ce  qu'il  nous  planta  la  vine, 
dont  nous  vient  celle  nectaricque,  délicieuse,  pré- 
cieuse, céleste,  joyeuse  et  deïficque  liqueur  qu'on 
nomme  le  piot,  fut  trompé  en  le  beuvant,  car  il 
ignoroit  la  grande  vertu  et  puissance  d'icelluy, 
semblablement  les  hommes  et  femmes  de  celluy 
temps  mangeoyent  en  grand  plaisir  de  ce  beau  et 
gros  fruict.  Mais  accidens  bien  divers  leur  en  ad- 
vindrent,  car  à  tous  survint  au  corps  une  enfleure 
treshorrible,  mais  non  à  tous  en  un  mesme  lieu  : 
car  aulcuns  enfloyent  par  le  ventre,  et  le  ventre 
leur  devenoit  bossu  comme  une  grosse  tonne, 
desquelz  est  escript  :  Ventrem  omnipotentem,  les- 
quels furent  tous  gens  de  bien  et  bons  raillais, 
et  de  ceste  race  nasquit  sainct  Pansart,  et  Mardy- 
gras.  Les  aultres  enfloyent  par  les  espaules,  et  tant 
estoyent  bossus  qu'on  les  appelloit  montiferes, 
comme  portemontaignes,  dont  vous  en  voyez  en- 
cores  parle  monde  en  divers  sexes  et  dignités,  et  de 
ceste  raceyssit  Esopet,  duquel  vous  avez  lesbeaulx 
faictz  et  dictz  par  escript.  Les  aultres  enfloyent  en 
longueur  par  le  membre  qu'on  nomme  le  Labou- 
reur de  nature,  en  sorte  qu'ilz  le  avoyent  mer- 
veilleusement long,  grand,  gras,  gros,  verd  et  acresté 
à  la  mode  antique;  si  bien  qu'ilz  s'en  servoyent  de 
ceinture ,  le  redoublans  à  cinq  ou  à  six  foys  par  le 
corps.  Et,  s'il  advenoit  qu'il  feust  en  poinct  et  eust 
vent  en  pouppe,  à  les  veoir,  eussiez  dict  que  c'es- 
toyent  gens  qui  eussent  leurs  lances  en  l'arrest  pour 


I  2  LIVRE    II,    CHAPITRE    I 


iouster  à  la  quintaine.  Et  d'yceulx  est  perdue  la 
race,  ainsi  comme  disent  les  femmes  :  car  elles 
lamentent  continuellement  qu' 

Il  n'en  est  plus  de  ces  gros,  etc.; 

vous  sçavez  le  reste  de  la  chanson.  Aultres  crois- 
soient  en  matière  de  couilles  si  énormément  que 
les  troys  emplissoient  bien  un  muy.  D'iceulx  sont 
descendues  Jescouillesde  Lorraine,  lesquelles  jamay s 
ne  habitent  en  braguette  :  elles  tombent  au  fond 
des  chausses.  Aultres  crovssoient  par  les  jambes,  et 
à  les  voir  eussiez  dict  que  c'estoyent  grues  ou 
flammans,  ou  bien  gens  marchans  sus  eschasses,  et 
les  petits  grimaulx  les  appellent  en  grammaire  Jarn- 
bus.  Es  aultres  tant  croissoit  le  nez  qu'il  sembloit  la 
fleute  d'un  alambic,  tout  diapré,  tout  estincellé  de 
bubeletes,  pullulant,  purpuré,  à  pompettes,  tout  es- 
maillé,  tout  boutonné  et  brodé  de  gueules,  et  tel 
avez  veu  le  chanoine  Panzoult,  et  Piedeboys,  me- 
dicin  de  Angiers;  de  laquelle  race  peu  furent  qui 
aimassent  la  ptissane,  mais  tous  furent  amateurs  de 
purée  septembrale.  Nason  et  Ovide  en  prindrent 
leur  origine,  et  tous  ceulx  desquelz  est  escript  : 
Ne  reminiscaris.  Aultres  croissoyent  par  les  au- 
reilles,  lesquelles  tant  grandes  avoyent  que  de  l'une 
faisoyent  pourpoint,  chausses  et  sayon,  del'aultre  se 
couvroyent  comme  d'une  cape  à  l'espagnole;  et 
dict-on  que  en  Bourbonnoys  encores  dure  l'eraige, 
dont  sont  dictes  aureilles  de  Bourbonnoys.  Les  aul- 


PANTAGRUEL 


très  croissoyent  en  long  du  corps;  et  de  ceulx-là 
sont  venuz  les  geans, 

Et  par  eulx  Pantagruel. 

Et  le  premier  fut  Chalbroth, 

Qui  engendra  Sarabroth, 

Qui  engendra  Faribroth, 

Qui  engendra  Hurtaly,  qui  fut  beau  mangeur  de 
souppes,  et  resna  au  temps  du  déluge, 

Qui  engendra  Nembroth, 

Qui  engendra  Athlas,  qui  avecques  ses  espaulles 
garda  le  ciel  de  turnber, 

Qui  engendra  Goliath, 

Qui  engendra  Eryx,  lequel  fut  inventeur  du  jeu 
des  gobeletz, 

Qui  engendra  Tite, 

Qui  engendra  Eryon  , 

Qui  engendra  Polypheme, 

Qui  engendra  Cace, 

Qui  engendra  Etion,  lequel  premier  eut  la  vérole 
pour  n'avoii  beu  frayz  en  esté ,  comme  tesmoigne 
Bartachim, 


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engendra  Encelade, 

engendra  Cée, 

engendra  Typhoe, 

engendra  Aloe, 

engendra  Othe, 

engendra  JEgeon, 

engendra  Briare,  qui  avoit  cent  mains, 

engendra  Porphyrio, 


14  LIVRE    II,    CHAPITRE    I 

Qui  engendra  Adamastor, 

Qui  engendra  Antée, 

Qui  engendra  Agatho, 

Qui  engendra  Pore,  contre  lequel  batailla  Alexan- 
dre le  Grand, 

Qui  engendra  Aranthas, 

Qui  engendra  Gabbara,  qui  premier  inventa  de 
boire  d'autant, 

Qui  engendra  Goliath  de  Secundille, 

Qui  engendra  Offot,  lequel  eut  terriblement  beau 
nez  à  boyre  au  baril, 

Qui  engendra  Artachées, 

Qui  engendra  Oromedon, 

Qui  engendra  Gemmagog,  qui  fut  inventeur  des 
souliers  à  poulaine, 

Qui  engendra  Sisyphe, 

Qui  engendra  les  Titanes,    dont   nasquit  Her- 
cules, 

Qui  engendra  Enay,  qui  futtresexpert  en  matière 
de  oster  les  cerons  des  mains, 

Qui  engendra  Fierabras,  lequel  fut  vaincu  par 
Olivier,  pair  de  France,  compaignon  de  Roland, 

Qui  engendra  Morguan,  lequel  premier  de  ce 
monde  joua  aux  dez  avecques  ses  bezicles, 

Qui  engendra  Fracassus,  duquel  a  escript  Mer- 
lin Coccaie, 

Dont  nasquit  Ferragus, 

Qui  engendra  Happemousche,  qui  premier  in- 
•venta  de  fumer  les  langues  de  beuf  à  la  cheminée, 


PANTAGRUEL  l5 

car  au  paravant  le  monde  les  saloit  comme  on  faict 
les  jambons, 

Qui  engendra  Bolivorax, 

Qui  engendra  Longys, 

Qui  engendra  Gayoffe,  lequel  avoit  les  couillons 
de  peuple  et  le  vit  de  cormier, 

Qui  engendra  Maschefain, 

Qui  engendra  Bruslefer, 

Qui  engendra  Engolevent, 

Qui  engendra  Galehault,  lequel  fut  inventeur  des 
flacons, 

Qui  engendra  Mirelangault, 

Qui  engendra  Galaffre, 

Qui  engendra  Falourdin, 

Qui  engendra  Roboaste, 

Qui  engendra  Sortibrant  de  Conimbres, 

Qui  engendra  Brushant  de  Mommiere, 

Qui  engendra  Bruyer,  lequel  fut  vaincu  parOgier 
le  Dannoys,  pair  de  France, 

Qui  engendra  Mabrun, 

Qui  engendra  Foutasnon, 

Qui  engendra  Hacquelebac, 

Qui  engendra  Vitdegrain, 

Qui  engendra  Grand  Gosier, 

Qui  engendra  Gargantua, 

Qui  engendra  le  noble  Pantagruel,  mon  maistre. 

J'entends  bien  que,  lysans  ce  passaige,  vousfaic- 
tez  en  vous-mesmes  un  doubte  bien  raisonnable,  et 
demandez  comment  est-il  possible  que  ainsi  soit, 


l6  LIVRE    II,    CHAPITRE    I 

veu  que  au  temps  du  déluge  tout  le  monde  périt 
fors  Noë  et  sept  personnes  avecques  luy  dedans 
l'arche,  au  nombre  desquelz  n'est  mis  ledict  Hur- 
laly?  La  demande  est  bien  faicte  sans  doubte  et 
bien  apparente  ;  mais  la  response  vous  contentera, 
ou  j'ayle  sens  malgallefreté.  Et,  parce  que  n'estoys 
de  ce  temps  là  pour  vous  en  dire  à  mon  plaisir,  je 
vous  allegueray  l'autorité  des  Massoretz,  bons  couil- 
laux  et  beaulx  cornemuseurs  hebraïcques,  lesquelz 
afferment  que  véritablement  ledict  Hurtaly  n'estoit 
dedans  l'arche  de  Noë.  Aussi  n'y  eust-ii  peu  en- 
trer, car  il  estoit  trop  grand  ;  mais  il  estoit  dessus 
à  cheval,  jambe  desà,  jambe  delà,  comme  sont  les 
petitz  enfans  sus  les  chevaulx  de  bois,  et  comme  le 
gros  Toreau  de  Berne,  qui  fut  tué  à  Marignan, 
chevauchoytpour  sa  monture  un  gros  canon  pevier  : 
c'est  unebeste  de  beau  et  joyeux  amble  sans  poinct 
de  faulte. 

En  icelle  façon ,  saulva ,  après  Dieu ,  ladictc 
arche  de  periller  :  car  il  luy  bailloit  le  bransle 
avecques  les  jambes,  et  du  pied  la  tournoit  où  il 
vouloit,  comme  on  faict  du  gouvernail  d'une  navire. 
Ceulx  qui  dedans  estoient  luy  envoyoient  vivres 
par  une  cheminée  à  suffisance,  comme  gens  re- 
congnoissans  le  bien  qu'il  leurs  faisoit,  et  quel- 
quefoys  parlementoyent  ensemble,  comme  faisoit 
Icaromenippe  à  Jupiter,  selon  le  rapport  de  Lu- 
cian. 

Avez  vous  bien  le   tout  entendu?  Beuvez  donc 


PANTAGRUEL  17 

un  bon  coup  sans  eaue,  car,  si  ne  le  croiez,  non 
foys-je,  fist  elle. 


CHAPITRE   II 

De  la  Nativité  du  tresredouté  Pantagruel. 

argantua,  en  son  eage  de  quatre  cens 
quatre-vingtz  quarante  et  quatre  ans, 
engendra  son  filz  Pantagruel  de  sa 
femme,  nommée  Badebec,  fille  du  roi 
des  Amaurotes,  en  Utopie,  laquelle  mourut  du  mal 
d'enfant,  car  il  estoit  si  merveilleusement  grand  et 
si  lourd  qu'il  ne  peut  venir  à  lumière  sans  ainsi  suf- 
focquer  sa  mère. 

Mais,  pour  entendre  pleinement  la  cause  et  rai- 
son de  son  nom,  qui  luy  fut  baillé  en  baptesme, 
vous  noterez  qu'en  icelle  année  fut  seicheresse  tant 
grande  en  tout  le  pays  de  Africque  que  passèrent  xxxvi 
moys,  troys  sepmaines,  quatre  jours,  treze  heures,  et 
quelque  peu  dadvantaige  sans  pluye ,  avec  chaleur 
de  soleil  si  véhémente  que  toute  la  terre  en  estoit 
aride.  Et  ne  fut  au  temps  de  Helye  plus  eschauffée 
que  fut  pour  lors,  car  il  n'estoit  arbre  sus  terre  qui 
eust  ny  fueille  ni  fleur.  Les  herbes  estoient  sans  ver- 
dure, les  rivières  taries,  les  fontaines  à  sec  ;  les 
pauvres  poissons,  délaissez  de  leurs  propres  ele- 
mens,  vagans  et  crians  par  la  terre  horriblement  ; 
les  oyseaux  tumbans  de  l'air  par  faulte  de  rosée  ; 
Rabelais.  H.  3 


l8  LIVRE    II,    CHAPITRE    II 

les  loups,  les  regnars,  cerfz,  sangliers,  dains,  liè- 
vres, connilz,  belettes,  foynes,  blereaux  et  aultres 
bestes  l'on  trouvoit  parles  champs  mortes,  la  gueule 
bave. 

Au  regard  des  hommes,  c'estoit  la  grande  pitié. 
Vous  les  eussiez  veuz  tirans  la  langue  comme  lé- 
vriers   qui    ont     couru    six    heures;    plusieurs    se 
gettoyent  dedans  les  puys;   aultres    se  mettovent 
au  ventre  d'une  vache  pour  estre  à  l'ombre,  et  les 
appelle  Homère  Alibantes.  Toute  la  contrée  estoit 
à  l'ancre.  C'estoit  pitoyable  cas  de  veoir  le  travail 
des  humains  pour  se  garentir  de  ceste  horrifîcque 
altération ,  car  il  avoit  prou  affaire  de  sauver  l'eaue 
benoiste  par  les  églises,  à  ce  que  ne  feust  descon- 
fite;  mais  l'on  y  donna  tel  ordre,  par  le  conseil  de 
messieurs  les  cardinaulx  et  du  Sainct  Père,  que  nul 
n'en  osoit  prendre  que  une  venue.  Encores,  quand 
quelcun  entroit  en  l'église,  vous  en  eussiez  veu  à 
vingtaines  de  pauvres  altérez  qui  venoyent  au  der- 
rière de  celluy    qui    la  distribuoit   à    quelcun ,    la 
gueule  ouverte   pour  en  avoir  quelque  goutellette, 
comme  le  Mauvais  Riche,  affin  que  rien  ne  se  per- 
dist.  O  que  bienheureux  fut  en  icelle  année  celluy 
qui  eut  cave  fresche  et  bien  garnie  ! 

Le  philosophe  raconte,  en  mouvent  la  question 
parquoy  c'est  que  l'eaue  de  la  mer  est  salée,  que, 
au  temps  que  Phebus  bailla  le  gouvernement  de 
son  chariot  lucificque  à  son  fils  Phaeton,  ledict 
Phaeton,malapprins  en  l'art  et  ne  sçavant  ensuyvre 


PANTAGRUEL 


*9 


la  line  ecliptique  entre  les  deux  tropiques  de  la 
sphère  du  soleil,  varia  de  son  chemin,  et  tant  ap- 
procha de  terre  qu'il  mist  à  sec  toutes  les  contrées 
subjacentes,  bruslant  une  grande  partie  du  ciel  que 
les  philosophes  appellent  Via  lactca,  et  les  lifrelof- 
fres  nomment  Le  chemin  Saint-Jacques,  combien  que 
les  plus  huppez  poètes  disent  estre  la  part  où 
tomba  le  laict  de  Juno  lors  qu'elle  allaicta  Her- 
cules. Adonc  la  terre  fut  tant  eschaufée  que  il  luy 
vint  une  sueur  énorme,  dont  elle  sua  toute  la  mer, 
qui  par  ce  est  salée,  car  toute,  sueur  est  salée.  Ce 
que  vous  direz  estre  vray  si  voulez  taster  de  la 
vostre  propre,  'ou  .bien  de  celles  des  verollez  quand 
on  les  faict  suer  :  ce  me  est  tout  un. 

Quasi  pareil  cas  arriva  en  ceste  dicte  année,  car, 
un  jour  de  vendredy  que  tout  le  monde  s'estoit 
mis  en  dévotion  et  faisoit  une  belle  procession 
avecques  force  letanies  et  beaux  preschans,  supplians 
à  Dieu  omnipotent  les  vouloir  regarder  de  son  œil 
de  clémence  en  tel  desconfort,  visiblement  furent 
veues  de  terre  sortir  grosses  goûtes  d'eaue,  comme 
quand  quelque  personne  sue  copieusement.  Et  le 
pauvre  peuple  commença  à  s'esjouyr  comme  si  ce 
eust  esté  chose  à  eulx  profitable,  car  les  aulcuns 
disoient  que  de  humeur  il  n'y  en  avoit  goûte  en 
l'air  dont  on  esperast  avoir  pluye,  et  que  la  terre 
suppleoit  au  deffault.  Les  aultres  gens  savans 
disoyent  que  c'estoit  pluye  des  antipodes,  comme 
Senecque  narre  au  quart  livre  Quxstionum  natura- 


20  LIVRE    II,     CHAPITRE    II 

lium,  parlant  de  l'origine  et  source  du  Nil;  mais 
ils  y  furent  trompés  :  car,  la  procession  finie,  alors 
que  chascun  vouloit  recueillir  de  ceste  rosée  et  en 
boire  à  plein  godet,  trouvèrent  que  ne  n'etoit  que 
saulmure  pire  et  plus  salée  que  n'estoit  l'eaue  de  la 
mer. 

Et  parce  que  en  ce  propre  jour  nasquit  Panta- 
gruel, son  père  luy  imposa  tel  nom,  car  Panta  en 
grec  vault  autant  à  dire  comme  tout,  et  Gruel  en 
langue  hagarene  vault  autant  comme  altéré,  voulent 
inférer  qu'à  l'heure  de  sa  nativité  le  monde  estoit 
tout  altéré,  et  voyant  en  esperit  de  prophétie  qu'il 
seroit  quelque  jour  Dominateur  des  Altérez,  ce  que 
luy  fut  monstre  à  celle  heure  mesmes  par  aultre 
signe  plus  évident. 

Car,  alors  que  sa  mère  Badebec  l'enfantoit,  et 
que  les  sages-femmes  attendoyent  pour  le  recep- 
voir,  yssirent  premier  de  son  ventre  soixante  et 
huyt  tregeniers,  chascun  tirant  par  le  licol  un  mulet 
tout  chargé  de  sel;  après  lesquels  sortirent  neuf 
dromadaires  chargés  de  jambons  et  langues  de 
bœuf  fumées,  sept  chameaulx  chargez  d'anguil- 
ettes,  puis  xxv  charretées  de  porreaulx,  d'aulx, 
d'oignons  et  de  cibotz,  ce  que  espoventa  bien  les- 
dictes  sages-femmes.  Mais  les  aulcunes  d'entre  elles 
disoient  :  «  Voici  bonne  provision;  aussy  bien  ne 
bevyons-nous  que  lâchement,  non  en  lancement  : 
cecy  n'est  que  bon  signe,  ce  sont  aguillons  de 
vin.  »  Et,  comme  elles  caquetoient  de  ces  menus 


PANTAGRUEL  21 

propos  entre  elles,  voicy  sorty  Pantagruel,  tout 
velu  comme  un  ours,  dont  dict  une  d'elles  en 
esperit  propheticque  :  «  Il  est  né  à  tout  le  poil;  il 
fera  choses  merveilleuses,  et,  s'il  vit,  il  aura  de 
Te  âge.  » 

CHAPITRE  III 

Du  Dueil  que  mena  Gargantua  de  la  mort 
de  sa  femme  Badcbec. 

uand  Pantagruel  fut  né,  qui  feut  bien 
esbahy  et  perplex,  ce  fut  Gargantua 
son  père  :  car,  voyant  d'un  cousté  sa 
femme  Badebec  morte,  et  de  l'aultte 
son  fîlz  Pantagruel  né,  tant  beau  et  tant  grand,  ne 
sçavoit  que  dire  ny  que  faire;  et  le  doubte  qui  trou- 
bloit  son  entendement  estoit  assavoir  s'il  devoit 
plorer  pour  le  dueil  de  sa  femme,  ou  rire  pour  la 
joye  de  son  fîlz.  D'un  costé  et  d'aultre  il  avoit  ar- 
gumens  sophisticques  qui  le  suffocquoyent,  car  il  les 
faisoit  tresbien  in  modo  et  figura;  mais  il  ne  les  po- 
voit  souldre,  et  par  ce  moyen  demouroit  empestré 
comme  la  souris  empeigée,  ou  un  milan  prins  au 
lasset. 

«  Pleureray-je  ?  disoit  il;  oui  :  car  pourquoy? 
Ma  tant  bonne  femme  est  morte,  qui  estoit  la  plus 
cecy,  la  plus  cela,  qui  feust  au  monde.  Jamais  je  ne 
la  verray,  jamais  je  n'en  ïecouvreray  une  telle  :  ce 


2  2  LIVRE    II,    CHAPITRE    III 

m'est  une  perte  inestimable  !  O  mon  Dieu  !  que  te 
avoys  je  faict  pour  ainsi  me  punir?  Que  ne  envoyas 
tu  la  mort  à  moy  premier  que  à  elle  ?  car  vivre  sans 
elle  ne  m'est  que  languir!  Ha!  Badebec,  ma 
mignonne,  mamye,  mon  petit  con  —  toutesfois  elle 
en  avoit  bien  troys  arpens  et  deux  sexterées  —  ma 
tendrette,  ma  braguette,  ma  savate,  ma  pantofle, 
jamais  je  ne  te  verray.  Ha  !  pauvre  Pantagruel,  tu 
as  perdu  ta  bonne  mère,  ta  doulce  nourrice,  ta 
dame  tresaymée.  Ha!  faulce  Mort,  tant  tu  me 
es  malivole,  tant  tu  me  es  oultrageuse,  de  me 
tollir  celle  à  laquelle  immortalité  appartenoit  de 
droit!  » 

Et  ce  disant  pleuroit  comme  une  vache;  mais 
tout  soubdain  rioit  comme  un  veau  quand  Panta- 
gruel luy  venoit  en  mémoire  : 

«  Ho  !  mon  petit  fîlz,  disoit  ii,  mon  coillon,  mon 
peton,  que  tu  es  joly,  et  tant  je  suis  tenu  à  Dieu 
de  ce  qu'il  m'a  donné  un  si  beau  fîlz,  tant  joyeux, 
tant  riant,  tant  joly  !  Ho,  ho,  ho,  ho  !  que  suis  ayse  ! 
Beuvons,  ho  !  laissons  toute  melancholie.  Apporte 
du  meilleur,  rince  les  verres,  boute  la  nappe,  chasse 
ces  chiens,  souffle  ce  feu,  allume  la  chandelle,  ferme 
ceste  porte,  taille  ces  souppes,  envoyé  ces  pauvres, 
baille  leur  ce  qu'ilz  demandent,  tiens  ma  robbe, 
que  je  me  mette  en  pourpoint  pour  mieux  festoyer 
les  commères.   » 

Ce  disant,  ouït  la  Letanie  et  les  Mémentos  des 
prebstres  qui  portoient  sa  femme  en  terre,    dont 


PANTAGRUEL  25 

laissa  son  bon  propos,  et   tout  soubdain   fut  ravy 
ailleurs,  disant  : 

«  Seigneur  Dieu,  faut  il  que  je  me  contriste  en- 
cores?  Cela  me  fasche,  je  ne  suis  plus  jeune,  je  de- 
viens vieulx,  le  temps  est  dangereux,  je  pourray 
prendre  quelque  fiebvre.  Me  voylà  affolé.  Foi  de 
gentil  homme,  il  vault  mieulx  pleurer  moins  et 
boyre  dadvantaige.  Ma  femme  est  morte  :  et  bien  ! 
par  Dieu,  da  jurandi,  je  ne  la  resusciteray  pas  par 
mes  pleurs;  elle  est  bien,  elle  est  en  paradis  pour 
le  moins,  si  mieulx  ne  est;  elle  prie  Dieu  pour 
nous;  elle  est  bien  heureuse;  elle  ne  se  soucie  plus 
de  nos  misères  et  calamitez.  Autant  nous  en  pend 
à  l'œil.  Dieu  gard  le  demourant,  il  me  fault  penser 
d'en  trouver  une  aultre.  Mais  voicy  que  vous  ferez, 
dict  il  es  saiges-femmes  (où  sont  elles?  Bonnes 
gens,  je  ne  vous  peulxveoyr);  allez  à  l'enterrement 
d'elle,  et  ce  pendent  je  berceray  icy  mon  fils,  car 
je  me  sens  bien  fort  altéré,  et  serois  en  danger  de 
tomber  malade;  mais  beuvez  quelque  bon  traict 
devant,  car  vous  vous  en  trouverez  bien,  et  m'en 
croyez  sur  mon  honneur.  » 

A  quoy  obtemperantz,  allèrent  à  l'enterrement 
et  funérailles,  et  le  pauvre  Gargantua  demoura  à 
l'hostel.  Et  ce  pendent  feist  l'epitaphe  pour  estre 
engravé  en  la  manière  que  s'ensuit  : 

ELLE   EN   MOURUT  ,    LA   NOBLE  BADEBEC  , 

DU   MAL   D'ENFANT,    QUE   TANT   ME   SEMBLOIT   NICE, 


24  LIVRE    M,    CHAPITRE    III 

CAR  ELLE   AVOIT   VISAIGE    DE    REBEC, 

CORPS   D'ESPAIGNOLE  ET  VENTRE   DE   SOUYCE. 

PRIEZ   A   DIEU   QU'A  ELLE   SOIT   PROPICE, 

LUY   PERDONNANT   S'EN   RIEN   OULTREPASSA. 

CY   GIST   SON   CORPS,    LEQUEL  VESQUIT  SANS   VICE, 

ET   MOURUT   L'AN  ET  JOUR   QUE   TRESPASSA . 


CHAPITRE   IV 
De  l'Enfance  de  Pantagruel. 

m  e  trouve  par  les  anciens  historiographes 
vo  et  poètes  que  plusieurs  sont  nez  en  ce 
monde  en  façons  bien  estranges,  qui 
seroient  trop  longues  à  racompter  : 
lisez  le  vij  livre  de  Pline,  si  avés  loysir.  Mais  vous 
n'en  ouystes  jamais  d'une  si  merveilleuse  comme 
fut  celle  de  Pantagruel,  car  c'estoit  chose  difficile  à 
croyre  comment  il  creut  en  corps  et  en  force  en 
peu  de  temps;  et  n'estoit  rien  Hercules,  qui,  estant 
au  berseau,  tua  les  deux  serpens,  car  lesdictz  ser- 
pens  estoyent  bien  petitz  et  fragiles.  Mais  Panta- 
gruel, estant  encores  au  berseau,  feist  cas  bien  es- 
pouventables. 

Je  laisse  icy  à  dire  comment  à  chascun  de  ses 
repas  il  humoit  le  laict  de  quatre  mille  six  cens  va- 
ches, et  comment,  pour  luy  faire  un  paeslon  à  cuire 
sa  bouillie,  furent  occupez  tous  les  pesliers  de 
Saumur  en  Anjou,  de  Villedieu  en  Normandie,  de 


PANTAGRUEL  25 

Bramont  en  Lorraine,  et  luy  bailloit-on  ladicte 
bouillie  en  un  grand  timbre  qui  est  encores  de  pré- 
sent à  Bourges  prés  du  Palays.  Mais  les  dentz  luy 
estoient  desjà  tant  crues  et  fortifiées  qu'il  en  rompit 
dudict  tymbre  un  grand  morceau,  comme  tresbien 
apparoist. 

Certains  jours,  vers  le  matin,  que  on  le  vouloit 
faire  teter  une  de  ses  vaches  (car  de  nourrisses  il 
n'en  eut  jamais  aultrement,  comme  dict  l'Hystoire), 
il  se  defEt  des  liens  qui  le  tenoyent  au  berceau 
un  des  bras,  et  vous  prend  ladicte  vache  par 
dessoubz  le  jarret,  et  luy  mangea  les  deux  tetins  et 
la  moytié  du  ventre,  avecques  le  foye  et  les  roi- 
gnons;  et  l'eust  toute  dévorée,  n'eust  esté  qu'elle 
cryoit  horriblement  comme  si  les  loups  la  tenoient 
aux  jambes,  auquel  cry  le  monde  arriva,  et  osterent 
ladicte  vache  à  Pantagruel  ;  mais  ilz  ne  sceurent  si 
bien  faire  que  le  jarret  ne  luy  en  demourast  comme 
il  le  tenoit,  et  le  mangeoit  tresbien  comme  vous 
feriez  d'une  saulcisse,  et,  quand  on  luy  voulut  oster 
l'os,  il  l'avalla  bien  tost,  comme  un  cormaran  feroit 
un  petit  poisson,  et  après  commença  à  dire:  «Bon, 
bon,  bon,  »  car  il  ne  sçavoit  encores  bien  parler, 
voulant  donner  à  entendre  que  il  avoit  trouvé  fort 
bon,  et  qu'il  n'en  failloit  plus  que  autant.  Ce  que 
voyans,  ceulx  qui  le  servoyent  le  lièrent  à  gros 
cables  comme  sont  ceulx  que  l'on  faict  à  Tain  pour 
le  voyage  du  sel  à  Lyon,  ou  comme  sont  ceulx  de 
la  grand  nauf  françoyse  qui  est  au  port  de  Grâce 

4 


26  LIVRE    II,    CHAPITRE    IV 

en  Normandie.  Mais  quelquefoys  que  un  grand 
ours  que  nourrissoit  son  père  eschappa,  et  luy  ve- 
noit  lescher  le  visage,  car  les  nourrisses  ne  luy 
avoient  bien  à  point  torché  les  babines,  il  se  deffit 
desdictz  cables  aussi  facilement  comme  Sanson 
d'entre  les  Philistins,  et  vous  print  Monsieur  de 
l'Ours,  et  le  mist  en  pièces  comme  un  poulet,  et 
vous  en  fist  une  bonne  gorge  chaulde  pour  ce  re- 
pas. Parquoy,  craignant  Gargantua  qu'il  se  gastast, 
fist  faire  quatre  grosses  chaînes  de  fer  pour  le  lyer, 
et  fist  faire  des  arboutans  à  son  berceau  bien  afustez. 
Et  de  ces  chaisnes  en  avez  une  à  la  Rochelle,  que 
l'on  levé  au  soir  entre  les  deux  grosses  tours  du 
havre;  l'aultre  est  à  Lyon,  l'aultre  à  Angiers,  et  la 
quarte  fut  emportée  des  diables  pour  lier  Lucifer, 
qui  se  deschainoit  en  ce  temps  là,  à  cause  d'une 
colique  qui  le  tormentoit  extraordinairement  pour 
avoir  mangé  Famé  d'un  sergeant  en  fricassée  à  son 
desjeuner.  Dont  povez  bien  croire  ce  que  dict  Ni- 
colas de  Lyra  sur  le  passaige  du  Psaultier  où  il  est 
escript  :  Et  Og  regem  Basan,  que  ledit  Og,  es- 
tant encores  petit,  estoit  tant  fort  et  robuste  qu'il 
lé  failloit  lyer  de  chaisnes  de  fer  en  son  berceau. 
Et  ainsi  demoura  coy  et  pacificque,  car  il  ne  pou- 
voit  rompre  tant  facilement  lesdictes  chaisnes,  mes- 
mement  qu'il  n'avoit  pas  espace  au  berceau  de 
donner  la  secousse  des  bras. 

Mais  voicy   que   arriva  un  jour    d'une   grande 
feste,    que    son  père  Gargantua   faisoit    un    beau 


PANTAGRUEL 


bancquet  à  tous  les  princes  de  sa  Court.  Je  croy 
bien  que  tous  les  officiers  de  sa  Court  estoyent  tant 
occupés  au  service  du  festin  que  l'on  ne  se  sou- 
cyoit  du  pauvre  Pantagruel,  et  demouroit  ainsi  à 
reculorum.  Que  fist-il? 

Qu'il  fist,  mes  bonnes  gens?  Escoutez  : 
Il  essaya  de  rompre  les  chaisnes  du  berceau 
avecques  les  bras,  mais  il  ne  peut,  car  elles  estoyent 
trop  fortes.  Adonc  il  trépigna  tant  des  piedz  qu'il 
rompit  le  bout  de  son  berceau,  qui  toutesfoys  estoit 
d'une  grosse  poste  de  sept  empans  en  quarré;  et, 
ainsi  qu'il  eut  m^s  les  piedz  dehors,  il  se  avalla  le 
mieulx  qu'il  peut,  en  sorte  que  il  touchoit  les  piedz 
en  terre  ;  et  alors,  avecques  grande  puissance,  se 
leva  emportant  son  berceau  sur  l'eschine  ainsi  lyé 
comme  une  tortue  qui  monte  contre  une  muraille, 
et,  à  le  veoir,  sembloit  que  ce  feust  une  grande  ca- 
racque  de  cinq  cens  tonneaulx  qui  feust  debout. 

En  ce  point  entra  en  la  salle  où  l'on  banquetoit, 
et  hardiment  qu'il  espoventa  bien  l'assistance  ;  mais, 
par  autant  qu'il  avoit  les  bras  lyez  dedans,  il  ne 
povoit  rien  prendre  à  manger,  mais  en  grande 
peine  se  enclinoit  pour  prendre  à  tout  la  langue 
quelque  lippée.  Quoy  voyant,  son  père  en- 
tendit bien  que  l'on  l'avoit  laissé  sans  luy  bailler  à 
repaistre,  et  commanda  qu'il  fust  deslyé  desdictes 
chesnes,  par  le  conseil  des  princes  et  seigneurs 
assistans  :  ensemble  aussi  que  les  medicins  de  Gar- 
gantua disoyent  que ,  si  l'on  le  tenoit  ainsi  au  ber- 


28  LIVRE    II,    CHAPITRE    IV 

seau,  qu'il  seroit  toute  sa  vie  subject  à  la  gravelle. 
Lors  qu'il  feust  deschainé,  l'on  le  fist  asseoir,  et  re- 
peut fort  bien,  et  mist  son  dict  berceau  en  plus  de 
cinq  cens  mille  pièces  d'un  coup  de  poing  qu'il 
frappa  au  millieu  par  despit,  avec  protestation  de 
jamais  n'y  retourner. 

CHAPITRE   V 

Des  Faictz  du  noble  Pantagruel  en  son  jeune  eagc. 

insi  croissoit  Pantagruel  de  jour  en 
jour  et  •proufntoit  à  veu  d'œil,  dont 
son  père  s'esjouissoit  par  affection  na- 
turelle. Et  luy  feist  faire,  comme  il 
estoit  petit,  une  arbaleste  pour  s'esbastre  après  les 
oysillons,  qu'on  appelle  de  présent  la  grande  arba- 
leste de  Chantelle,  puis  l'envoya  à  l'eschole  pour 
apprendre  et  passer  son  jeune  eage. 

De  faict,  vint  à  Poictiers  pour  estudier,  et  prof- 
fita  beaucoup,  auquel  lieu  voyant  que  les  escoliers 
estoyent  aulcunesfois  de  loysir,  et  ne  sçavoient  à 
quoy  passer  temp,  en  eut  compassion.  Et  un  jour 
print  d'un  grand  rochier  qu'on  nomme  Passelourdin 
une  grosse  roche  ayant  environ  de  douze  toizes  en 
quarré,  et  d'espesseur  quatorze  pans,  et  la  mist  sur 
quatre  pilliers  au  milieu  d'un  champ  bien  à  son 
ayse,  affin  que  lesditz  escoliers,  quand  ilz  ne  sçau- 
royent  aultre  chose  faire,  passassent  temps  à  monter 


PANTAGRUEL 


sur  ladicte  pierre,  et  là  banqueter  à  force  flacons, 
jambons  et  pastez,  et  escripre  leurs  noms  dessus 
avec  un  Cousteau,  et  de  présent  Pappelle-on  la 
Pierre  levée.  Et  en  mémoire  de  ce  n'est  aujour- 
d'hui passé  aulcun  en  la  matricule  de  ladicte  Uni-  ' 
versité  de  Poictiers,  sinon  qu'il  ait  bu  en  la  fon- 
taine Caballine  de  Croustelles,  passé  à  Passelourdin 
et  monté  sur  la  Pierre  levée. 

En  après,  lisant  les  belles  Chronicques  de  ses 
ancestres,  trouva  que  Geoffroy  de  Lusignam,  dict 
Geoffroy  à  la  grand  dent,  grand  père  du  beau  cou- 
sin de  la  sœur  aisnée  de  la  tante  du  gendre  de 
l'oncle  de  la  bruz  de  sa  belle-mere,  estoit  enterré 
à  Maillezays,  dont  print  un  jour  campos  pour  le 
visiter  comme  homme  de  bien.  Et,  partant  de  Poic- 
tiers avecques  aulcuns  de  ses  compaignons,  passè- 
rent par  Legugé,  visitant  le  noble  Ardillon  abbé, 
par  Lusignan,  par  Sansay,  par  Celles,  par  Co- 
longes,  par  Fontenay-le-Conte,  saluant  le  docte  Ti- 
raqueau,  et  de  là  arrivèrent  à  Maillezays,  où  visita 
le  sepulchre  dudict  Geoffroy  à  la  grand  dent,  dont 
eut  quelque  peu  de  frayeur,  voyant  sapourtraicture, 
car  il  y  est  en  image  comme  d'un  homme  furieux 
tirant  à  demy  son  grand  malchus  de  la  guaine.  Et 
demandoit  la  cause  de  ce.  Les  chanoines  dudict  lieu 
luy  dirent  que  n'estoit  aultre  cause  sinon  que 

Pictoribus  atque  poetis,  etc., 
c'est  à  dire  que  les  painctres  et  poètes  ont  liberté 


3o  LIVRE     II,     CHAPITRE    V 

de  paindre  à  leur  plaisir  ce  qu'ilz  veullent.  Mais  il 
ne  se  contenta  de  leur  responce,  et  dist  :  «  Il  n'est 
ainsi  painct  sans  cause,  et  me  doubte  que  à  sa  mort 
on  luy  a  faict  quelque  tord,  duquel  il  demande  ven- 
geance à  ses  parens.  Je  m'en  enquesteray  plus  à 
plein,  et  en  feray  ce  que  de  raison.  »  Puis  retourna 
non  à  Poictiers,  mais  voulut  visiter  les  aukres  Uni- 
versitez  de  France,  dont,  passant  à  la  Rochelle,  se 
mist  sur  mer  et  vint  à  Bourdeaulx,  on  quel  lieu  ne 
trouva  grand  exercice,  sinon  des  guabarriersjouans 
aux  luettes  sur  la  grave.  De  là  vint  à  Thoulouse, 
où  aprint  fort  bien  à  dancer  et  à  jouer  de  l'espée  à 
deux  mains,  comme  est  l'usance  des  escholiers  de 
ladicte  Université;  mais  il  n'ydemouragueres  quand 
il  vit  qu'ilz  faisoyent  brusler  leurs  regens  tout  vifz 
comme  harans  soretz,  disant  :  «  Ja  Dieu  ne  plaise 
que  ainsi  je  meure,  car  je  suis  de  ma  nature  assez 
altéré  sans  me  chauffer  davantaige.  » 

Puis  vint  à  Montpellier,  où  il  trouva  fort  bon 
vins  de  Mirevaulx  et  joyeuse  compagnie,  et  se 
cuida  mettre  à  estudier  en  medicine;  mais  il  con- 
sidéra que  Testât  estoit  fascheux  par  trop  et  melan- 
cholicque,  et  que  les  medicins  sentoyent  les  clyste- 
res  comme  vieulx  diables.  Pourtant  vouloit  estudier 
en  loix;  mais,  voyant  que  là  n'estoient  que  troys 
teigneux  et  un  pelé  de  légistes  audit  lieu,  s'en  par- 
tit, et  au  chemin  fist  le  pont  du  Guard  et  l'amphi- 
théâtre de  Nimes  en  moins  de  troys  heures,  qui 
toutesfoys  semble  œuvre  plus  divin  que  humain  ;  et 


PANTAGRUEL  3l 

vint  en  Avignon,  où  il  ne  fut  trois  jours  qu'il  ne 
devint  amoureux  :  car  les  femmes  y  jouent  vo- 
luntiers  du  serrecropyere,  par  ce  que  c'est  terre 
papale. 

Ce  que  voyant,  son  pedadogue,  nommé  Episte- 
mon,  l'en  tira,  et  le  mena  à  Valence  en  Daulphiné  ; 
mais  il  vit  qu'il  n'y  avoit  grand  exercice,  et  que  les 
marroufles  de  la  ville  batoyent  les  escholiers,  dont 
eutdespit,  et,  un  beau  dimanche  que  tout  le  monde 
dansoit  publiquement,  un  escholier  se  voulut  mettre 
en  dance,  ce  que  ne  permirent  lesditz  marroufles. 
Quoy  voyant,  Pantagruel  leur  bailla  à  tous  la  chasse 
jusques  au  bort  du  Rosne,  et  les  vouloit  faire  tous 
noyer;  mais  ilz  se.  musserent  contre  terre  comme 
taulpes  bien  demye  lieue  soubz  le  Rosne  :  le  per- 
tuys  encores  y  apparoist. 

Après  il  s'en  partit,  et  à  troys  pas  et  un  sault 
vint  à  Angiers^  où  il  se  trouvoit  fort  bien,  et  y  eust 
demeuré  quelque  espace,  n'eust  esté  que  la  peste 
les  en  chassa.  Ainsi  vint  à  Bourges,  où  estudia  bien 
long  temps,  et  proffita  beaucoup  en  la  faculté  des 
loix.  Et  disoit  aulcunesfois  que  les  livres  des  loix 
luy  sembloyent  une  belle  robbe  d'or  triumphante  et 
précieuse  à  merveilles,  qui  feust  brodée  de  merde  : 
<  Car,  disoit-il,  au  monde  n'y  a  livres  tant  beaulx, 
tant  aornés,  tantelegans  comme  sont  les  textes  des 
Pandectes;  mais  la  brodure  d'iceulx,  c'est  assavoir 
la  Glose  de  Accurse,  est  tant  salle,  tant  infâme  et 
punaise,  que  ce  n'est  que  ordure  et  villenie.  » 


32  LIVRE    II,    CHAPITRE    V 

Partant  de  Bourges,  vint  à  Orléans,  et  là  trouva 
force  rustres  d'escholiers  qui  luy  firent  grand  chère 
à  sa  venue,  et  en  peu  de  temps  aprint  avecque  eulx 
à  jouer  à  la  paulme  si  bien  qu'il  en  estoitmaistre,  car 
les  estudians  du  dict  lieu  en  font  bel  exercice,  et  le 
menoyent  aulcunesfoys  es  islespour  s'esbattreaujeu 
du  poussavant;  et  au  regard  de  se  rompre  fort  la 
teste  à  estudier,  il  ne  le  faisoit  mie,  de  peur  que  la 
veue  luy  diminuast.  Mesmement  que  un  quidam 
des  regens  disoit  souvent  en  ses  lectures  qu'il  n'y 
a  chose  tant  contraire  à  la  veue  comme  est  la  ma- 
ladie des  yeulx.  Et  quelque  jour  que  l'on  passa 
licentié  en  loix  quelcun  des  escholiers  de  sa  con- 
gnoissance,  qui  de  science  n'en  avoit  gueres  plus 
que  sa  portée,  mais  en  recompense  sçavoit  fort  bien 
dancer  et  jouer  à  la  paulme,  il  fist  le  blason  et 
divise  des  licentiez  en  ladicte  Université,  disant  : 

Un  esteuf  en  la  braguette, 
En  la  main  une  raquette, 
Une  loy  en  la  cornette, 
Une  basse  dance  au  talon, 
Vous  voyez  là  passé  Coquillon. 


PANTAGRUEL  33 


CHAPITRE  VI 


Comment  Pantagruel  rencontra  un  Limosin  qui 
contrefaîsoit  le  langaige  françoys. 

uelque  jour,  je  ne  sçay  quand,  Pan- 
p  tagruel  se  pourmenoit  après  soupper 
t  avecques  ses  compaignons  par  la  porte 

dont  l'on  va  à  Paris.  Là  rencontra  un 
escholier  tout  jolliet  qui  venoit  par  icelluy  chemin, 
et,  après  qu'ils  se  feurent  saluez,  luy  demanda  : 
«  Mon  amy,  dont  viens  tu  à  ceste  heure?  »  L'es- 
cholier  luy  respondit  :  «  De  l'aime,  inclyte  et  célè- 
bre Académie  que  l'on  vocite  Lutece.  —  Qu'est  ce 
à  dire?  dist  Pantagruel  à  un  de  ses  gens.  —  C'est, 
respondit  il,  de  Paris.  —  Tu  viens  doncques  de 
Paris?  dist  il.  Et  à  quoy  passez  vous  le  temps,  vous 
aultres  messieurs  estudiens  audict  Paris?  » 

Respondit  l'escolier  :  «  Nous  transfretons  la 
Sequane  au  dilicule  et  crépuscule;  nous  déambu- 
lons par  les  compites  et  quadriviers  de  l'urbe  ;  nous 
despumons  la  verbocination  latiale,  et,  comme  veri- 
similes  amorabonds,  captons  la  benevolence  de  l'om- 
nijuge,  omniforme  et  omnigene  sexe  féminin;  cer- 
taines diecules,  nous  invisons  les  lupanares,  et  en 
ecstase  venereique  inculcons  nos  veretres  es  penitis- 
simes  recesses  des  pudendes  de  ces  meretricules 
amicabilissimes;  puis  cauponizons  es  tavernes  méri- 
toires de  la  Pomme  de  pin,  du  Castel,  de  laMag- 

Rabelais.  II.  5 


34  LIVRE    II,    CHAPITRE   VI 

daleine  et  de  la  Mulle,  belles  spatules  vervecmes 
perforaminées  de  petrocil,  et,  si  par  forte  fortune 
y  à  rarité  ou  pénurie  de  pecune  en  nos  marsupies, 
et  soyent  exhaustes  de  métal  ferruginé,  pour  l'escot 
nous  dimittons  nos  codices  et  vestes  opignerées, 
prestolans  les  tabellairesà  venir  des  pénates  et  lares 
patriotiques.  » 

A  quoy  Pantagruel  dist  :  «  Que  diable  de  lan- 
gaige  est  cecy?  Par  Dieu!  tu  es  quelque  hérétique. 
—  Seignor,  non,  dit  l'escholier,  car  libentissiment 
dés  ce  qu'il  illucesce  quelque  minutule  lesche  du 
jour,  je  demigre  en  quelcun  de  ces  tant  bien  archi- 
tectez  monstiers,  et  là,  me  irrorant  de  belle  eaue 
lustrale,  grignotte  d'un  transon  de  quelque  missic- 
que  precation  de  nos  sacrificules  ;  et,  submirmillant 
mes  precules  horaires,  élue  et  absterge  mon  anime 
de  ses  inquinamens  nocturnes.  Je  révère  les  olimpi- 
coles,  je  venere  latrialement  le  supernel  astripo- 
tent,  je  dilige  et  redame  mes  proximes,  je  serve  les 
prescriptz  decalogicques,  et,  selon  la  facultatule  de 
mes  vires,  n'en  discede  le  late  unguicule.  Bien  est 
veriforme  que  à  cause  que  Mammone  ne  supergur- 
gite  goutte  en  mes  locules,  je  suis  quelque  peu 
rare  et  lend  à  supereroger  les  eleemosynes  à  ces 
egenes  queritans  leur  stipe  hostiatement.  —  Et 
bren,  bren,  dist  Pantagruel,  qu'est  ce  que  veut  dire 
ce  fol?  Je  croys  qui  nous  forge  icy  quelque  langaige 
diabolique,  et  qu'ils  nous  cherme  comme  enchan- 
teur. » 


PANTAGRUEL  35 

A  quoy  dist  un  de  ses  gens  :  «  Seigneur,  sans 
doubte  ce  gallant  veult  contrefaire  la  langue  des 
Parisians,  mais  il  ne  faict  que  escorcher  le  latin,  et 
cuide  ainsi  pindariser;  et  luy  semble  bien  qu'il  est 
quelque  grand  orateur  en  françoys,  parce  qu'il  dé- 
daigne l'usance  commun  de  parler.  »  A  quoy  dict 
Pantagruel  :  «  Est  il  vrai?»  L'escholier  respondit  : 
Seignor  missayre,  mon  génie  n'est  poinct  apte  nate 
à  ce  que  dict  ce  flagitiose  nebulon  pour  escorier  la 
cuticule  de  nostre  vernacule  gallicque;  mais  vice 
versement  je  gnave  opère,  et  par  vêle  et  rames  je 
me  enite  de  le  locupleter  de  la  redundance  latini- 
come.  —  Par  Dieu!  dist  Pantagruel,  je  vous  ap- 
prendray  à  parler;  mais  devant,  responds  moy , 
d'ont  es  tu?  »  A  quoy  dist  l'escholier  :  «  L'origine 
primeve  de  mes  aves  et  ataves  fut  indigène  des  ré- 
gions lemovicques,  où  requiesce  le  corpore  de 
l'agiotate  sainct  Marcial.  —  J'entends  bien,  dist 
Pantagruel;  tu  es  Lymosin,  pour  tout  potaige,  et 
tu  veulx  icy  contrefaire  le  Parisian.  Or  vien  çza, 
que  je  te  donne  un  tour  de  pigne.  » 

Lors  le  print  à  la  gorge,  luy  disant .  «  Tu  escor- 
che  le  latin;  par  sainct  Jan!  je  te  feray  escorcher 
le  renard,  car  je  te  escorcheray  tout  vif.  «  Lors  com- 
mença le  pauvre  Lymosin  à  dire  :  «  Vée  dicou  gen- 
tilastre,  ho  !  sainct  Marsault,  adjoudamy,  hau,  hau, 
laissas  à  quau,  au  nom  de  Dious,  et  ne  me  touquas 
grou.  »  A  quoy  dist  Pantagruel  :  «  A  ceste  heure 
parles  tu  naturellement.  »   Et  ainsi  le  laissa,   car  le 


36  LIVRE    II,    CHAPITRE    VI 

pauvre  Lymosin  conchioit  toutes  ses  chausses,  qui 
estoient  faictes  àqueheue  demerluz,  et  non  à  plein 
fons,  dont  dist  Pantagruel  :  «  Sainct  Alipentin, 
quelle  civette  !  Au  diable  soit  le  mascherable,  tant 
il  put!  »  Et  le  laissa. 

Mais  ce  luy  fut  un  tel  remord  toute  sa  vie  et  tant 
fut  altéré  qu'il  disoit  souvent  que  Pantagruel  le 
tenoit  à  la  gorge;  et  après  quelques  années  mourut 
de  la  mort  Roland,  ce  faisant  la  vengeance  divine,, 
et  nous  demonstrant  ce  que  dict  le  philosophe  et 
Aule  Gelle,  qu'il  nous  convient  parler  selon  le  lan- 
gaige  usité,  et,  comme  disoit  Octavian  Auguste, 
qu'il  fault  éviter  les  motz  espaves  en  pareille  dili- 
gence que  les  patrons  des  navires  évitent  les  ro- 
chiers  de  mer. 


CHAPITRE   VII 

Comment  Pantagruel  vint  à  Paris,  et  des  beaulx 
livres  de  la  Librairie  de  Sainct  Victor. 

^  prés  que  Pantagruel  eut  fort  bien  es- 
tudié  en  Aurelians,  il  délibéra  visiter 
la  grande  Université  de  Paris;  mais  de- 
vant que  partir  fut  adverty  que  une 
grosse  et  énorme  cloche  estoit  à  Sainct  Aignan 
dudict  Aurelians,  en  terre,  passez  deux  cens  qua- 
torze ans,  car  elle  estoit  tant  grosse  que  par  engin 
aulcun  nelapovoit  on  mettre  seullement  hors  terre, 


PANTAGRUEL 


7 


combien  que  l'on  y  eust  applicqué  tous  les  moyens 
que  mettent  Vitruvius  De  Architectura,  Albertus  De 
re  xdifîcatoria,  Euclides,  Theon,  Archimedes  et  He- 
ro  Deingeniis,  car  tout  n'y  servit  de  rien. 

Dont,  voluntiers  encline  à  l'humble  requeste  des 
citoyens  et  habitansde  la  dicte  ville,  délibéra  la  por- 
ter au  clochier  à  ce  destiné.  De  faict,  vint  au  lieu 
où  elle  estoit,  et  la  leva  de  terre  avecques  le  petit 
doigt  aussi  facillementque  feriez  une  sonnette  d'es- 
parvier.  Et,  devant  que  la  porter  au  clochier,  Pan- 
tagruel en  voulut  donner  une  aubade  par  la  ville 
et  la  faire  sonner  par  toutes  les  rues  en  la  portant 
en  sa  main,  dont  tout  le  monde  se  resjouyt  fort; 
mais  il  en  advint  un  inconvénient  bien  grand,  car, 
la  portant  ainsi  et  la  faisant  sonner  par  les  rues, 
tout  le  bon  vin  d'Orléans  poulsa  et  se  gasta.  De 
quoy  le  monde  ne  se  advisa  que  la  nuyct  ensuy- 
vant,  car  un  chascun  se  sentit  tant  altéré  de  avoir 
beu  de  ces  vins  poulsez  qu'ils  ne  faisoient  que  cra- 
cher aussi  blanc  comme  cotton  de  Malthe,  disans  : 
«  Nous  avons  du  Pantagruel,  et  avons  les  gorges 
sallées.  » 

Ce  faict,  vint  à  Paris  avecques  ses  gens,  et  à  son 
entrée  tout  le  monde  sortit  hors  pour  le  veoir, 
comme  vous  sçavez  bien  que  le  peuple  de  Paris  est 
sot  par  nature,  par  bequare  et  per  bémol,  et  le  re- 
gardoyent  en  grand  esbahyssement,  et  non  sans 
grande  peur  qu'il  n'emportast  le  Palais  ailleurs,  en 
quelque  pays  à  remotis,  comme  son  père  avoit  em- 


38  LIVRE    II,    CHAPITRE    VII 

porté  les  campanes  de  Nostre  Dame  pour  atacher 
au  col  de  sajument. 

Et,  après  quelque  espace  de  temps  qu'il  y  eut 
derhouré  et  fort  bien  estudié  en  tous  les  sept  ars 
liberaulx,  il  disoit  que  c'estoit  une  bonne  ville  pour 
vivre,  mais  non  pour  mourir,  car  les  guenaulx  de 
Sainct-Innocent  se  chauffoyent  le  cul  des  ossemens 
des  mors. 

Et  trouva  la  Librairie  de  Sainct-Victor  fort  ma- 
gnificque,  mesmementd'aulcuns  livres  qu'il  y  trouva, 
desquelz  s'ensuit  le  repertoyre,  et  primo  : 

Bigua  salutis. 

Bregueta  juris. 

Pantofla  decretorum. 

Malogranatum  vitiorum. 

Le  Peloton  de  théologie. 

Le  Vistempenard  des  prescheurs,  composé  par 
Turelupin. 

La  Couille  barinedes  preux. 

Les  Hanebanes  des  evesques. 

Marmotretus,  de  baboinis  et  cingis,  cum  commento 
d'Orbellis. 

Decretum  Universitatis  Parisiensis  super gorgiasitate 
muliercularum  ad  placitum. 

L'Apparition  de  saincte  Geltrude  à  une  nonnain 
de  Poissy  estant  en  mal  d'enfant. 

Ars  honeste  pettandi  in  societate,  per  M.  Ortui- 
num. 

Le  Moustardier  de  pénitence. 


PANTAGRUEL  39 

Les  Houseaulx,  alias  les  Bottes  de  patience. 

Formicarium  artium. 

De  brodiorum    usu  et   honestate  chopinandi}  per 
Silvestrem  prieratem  Jacospinum. 

Le  Beliné  en  court. 

Le  Cabat  des  notaires. 

Le  Pacquet  de  mariage. 

Le  Creziou  de  contemplation. 

Les  Fariboles  de  droict. 

L'Aguillon  de  vin. 

L'Esperon  de  fromaige. 

Decrotatorium  scholarium. 

Tartaretus,  De  modo  cacandi. 

Les  Fanfares  de  Rome. 

Bricot,  De  differentiis  soupparum. 

Le  Culot  de  discipline. 

La  Savate  de  humilité. 

Le  Tripier  de  bon  pensement, 

Le  Chaulderon  de  magnanimité. 

Les  Hanicrochemens  des  confesseurs. 

La  Croquignolle  des  curez. 

Keverendi  patris  fratis  Lubini,  provincialis  Bavar- 
dix,  De  croquendis  lardonibus  libri  très. 

Pasquili  doctoris  marmorei}De  capreolis  cum  char- 
doneta  comedendis  tempore  papali  ab  Ecclesia  inter- 
dicto. 

L'Invention  Saincte  Croix  à  six  personnaiges, 
jouée  par  les  clercz  de  finesse. 

Les  Lunettes  des  romipetes. 


40  LIVRE     II,     CHAPITRE     VII 

Majoris,  De  modo  faciendi  boudinos. 

La  Cornemuse  des  prelatz. 

Beda,  De  optimitate  triparum, 

La  Complaincte  des  advocatz  sus  la  reformation 
des  dragées. 

Le  Chatfourré  des  procureurs. 

Des  pois  au  lart,  cum  commento. 

La  Profiterolle  des  indulgences. 

Prxclarissimi  juris  utriusque  doctoris  maistre  Pil- 
loti  Kaquedenari  f  De  bobelidandis  glossx  Accur- 
sianx  baguenaudis,  Kepetitio  enucidiluculidissima. 

Stratagemata  Francarchieri  de  Baignolet. 

Franctopinus,  De  re  militari,  cum  figuris  Tevoti. 

De  usu  et  utilitate  escorchandi  equos  et  equas,  au- 
thore  M.  nostro  de  Quebecu. 

La  Rustrie  des  prestolans. 

M.  n.  Kostocostojambedanesse ,  De  moustarda 
post  prandium  servienda,  lib.  quatordecim,  apostilati 
per  M.  Vaurrillonis. 

Le  Couillaige  des  promoteurs. 

Quxstio  subtillissima ,  utrum  Chimera  in  vacuo 
bombinans  possit  comedere  secundas  intejitiones ,  et 
fuit  debatuta  per  decem  hebdomadas  in  concilio  Con- 
stant iensi. 

Le  Maschefain  des  advocatz. 

Barbouillamenta  Scoti. 

La  Retepenade  des  cardinaulx. 

De  calcaribus  removendis  décades  undecim,  per 
M.  Albericum  de  Kosata. 


PANTAGRUEL  41 

Ejusdem,  De  castrametandis  crinibus,  lib.  très. 

L'Entrée  de  Anthoine  de  Leive  es  terres  du 
Brésil. 

Marforii  bacalarii  cubentis  Komx,  De  pelendk 
mascarendisque  cardinalium  mulis. 

Apologie  d'icelluy  contre  ceulx  qui  disent  que  la 
mule  du  Pape  ne  mange  qu'à  ses  heures. 

Pronostication,  qu$  incipit  «  Sylvii  Triquebille», 
balata  per  M.  N.  Songecrusyon. 

Boudarini  episcopi,  De  emulgentiarum  profectibus 
eneades  novem,  cum  privilegio  papali  ad  triennium, 
et  postea  non. 

Le  Chiabrena  des  pucelles. 

Le  Culpelé  des  vefves. 

La  Cocqueluche  des  moynes. 

Les  Brimborions  des  padres  celestins. 

Le  Barrage  de  manducité. 

Le  Clacquedent  des  marroufles. 

La  Ratouere  des  théologiens. 

L'Ambouchouoir  des  maistres  en  aïs. 

Les  Marmitons  de  Olcam  à  simple  tonsure. 

Magistri  N.  Fripesaulcetis,  De  grabellationibus 
horrarum  canonicarum,  lib.  quadraginta. 

Cullebutatorium  confratriarum,  incerto  authore. 

Le  Cabourne  des  briffaulx. 

Le  Faguenat  des  Hespaignols  supercoquelican- 
ticqué  par  Frai  Inigo. 

La  Barbotine  des  marmiteux. 

6 


42  LIVRE    II,    CHAPITRE    VII 

Poiltronismus  rerum  italicarum,  authore  magistro 
Bruslefer. 

K.  Lullius,  De  batisfolagiis  principum. 

Callibistratorium  caffardix,  authore  M.  Jacobo 
Hocstratem,  hxreticometra. 

Chault-Couillons,  De  magistro  nostrandorum 
magistro  nostratorumque  beuvetis  lib.  octo  gualan- 
tissimi. 

Les  Petarrades  des  bullistes,  copistes,  scripteurs, 
abbreviateurs,  référendaires  et  dataires,  compil- 
lées  par  Régis. 

Almanach  perpétuel  pour  les  goûteux  etverollez. 

Maneries  ramonandi  fournellos,  per  M.  Eccium. 

Le  Poulemart  des  marchans. 

Les  Aisez  de  vie  monachale. 

La  Gualimaffrée  des  bigotz. 

L'Histoire  des  farfadetz. 

La  Belistrandie  des  millesouldiers. 

Les  Happelourdes  des  officiaulx. 

La  Baudufîe  des  thesauriers. 

Badinatorium  sophistarum. 

Antipericatametanaparbeugedamphicribrationes 
merdicantium. 

Le  Limasson  des  rimasseurs. 

Le  Boutavent  des  alchymistes. 

La  Nicquenocque  des  questeurs,  cababezacée 
par  frère  Serratis. 

Les  Entraves  de  religion. 

La  Racquette  des  brimbaleurs. 


PANTAGRUEL  j\3 

L'Acodouoir  de  vieillesse. 

La  Muselière  de  noblesse. 

La  Patenostre  du  cinge. 

Les  Grezillons  de  dévotion. 

La  Marmite  des  Quatre-Temps. 

Le  Mortier  de  vie  politique. 

Le  Mouschet  des  hermites. 

La  Barbute  des  pénitenciers. 

Le  Trictrac  des  frères  Frapars. 

LourdauduSj  De  vita  et  honestate  braguardorum. 

Lyrippii  Sorhonici  moralisationes ,  per  M.  Lupol- 
dum. 

Les  Brimbelettes  des  voyageurs. 

Les  Potingues  des  evesques  potatifz. 

Tarraballation.es  doctorum  Coloniensium  advenus 
Keuchlin.  * 

Les  Cymbales  des  dames. 

La  Martingalle  des  fianteurs. 

Virevoustatorum  nacquettorum,  per  F.  Pedebilletis. 

Les  Bobelins  de  franc  couraige. 

La  Mommerie  des  rebatz  et  lutins. 

Gerson,  De  auferibilitate  Papx  ab  Ecclesia. 

La  Ramasse  des  nommez  et  graduez. 

Jo.  Dytebrodii,  De  terribiliditate  excommunicatio- 
num,  Ubellus  acephalos. 

Ingeniositas  invocandi  diabolos  et  diabolas,  per 
M.  Guinguolfum . 

Le  Hoschepot  des  perpétuons. 

La  Morisque  des  hereticques. 


44  LIVRE    II,    CHAPITRE    VII 

Les  Henilles  de  Gaïetan. 

Moillegroin,  doctoris  cherubici,  De  origine  Pate- 
pelutarum  et  Torticollorum  ritibus,  libri  septem. 

Soixante  et  neuf  bréviaires  de  haulte  gresse. 

Le  Godemarre  des  cinq  ordres  des  mendiants. 

La  Pelleterie  des  tyrelupins,  extraicte  de  la  Bote 
fauve  incornifistibulée  en  la  Somme  Angelicque. 

Le  Ravasseur  de  cas  de  conscience. 

La  Bedondaine  des  presidens. 

Le  Vietdazouer  des  Abbez. 

Sutoris  adversus  quendam ,  qui  vocaverat  eum 
fripponnatorem ,  et  quod  fripponnantores  non  sunt 
damnati  ab  Ecclesia. 

Cacatorium  medicorum. 

Le  Rammonneur  d'astrologie. 

Càmpi  clysteriorum,  per  §.  C. 

Le  Tyrepet  des  apothecaires. 

Le  Baisecul  de  chirurgie. 

Justinianus,  De  cagotis  tollendis. 

Antidotarium  animx. 

Merlinus  Coccaius,  De  Patria  diabolorum. 

Desquelz  aulcuns  sont  jà  imprimez,  et  les  aultres 
l'on  imprime  maintenant  en  ceste  noble  ville  deTu- 
binge. 


PANTAGRUEL  45 

CHAPITRE  VIII 

Comment  Pantagruel,  estant  à  Paris,  récent  letres 
de  son  père  Gargantua,  et  la  copie  d'icelles. 

antagruel  estudioit  fort  bien,  comme 
assez  entendez ,  et  proufitoit  de 
mesmes,  car  il  avoit  l'entendement 
!à  double  rebras  et  capacité  de  mé- 
moire à  la  mesure  de  douze  oyres  et  botes  d'olif. 
Et  comme  il  estoit  ainsi  là  demourant,  receut  un 
jour  lettres  de  son  père  en  la  manière  que  s'ensuit  : 

Treschier  filz, 

Entre  les  dons,  grâces  et  prérogatives  desquelles  le 
souvrain  plasmateur,  Dieu  tout  puissant,  a  endouayré 
et  aornè  l'humaine  nature  à  son  commencement,  celle 
me  semble  singulière  et  excellente  par  laquelle  elle 
peut  en  estât  mortel  acquérir  espèce  de  immortalité,  et 
en  decours  de  vie  transitoire  perpétuer  son  nom  et  sa 
semence.  Ce  que  est  faict  par  lignée  yssue  de  nous  en 
mariage  légitime.  Dont  nous  est  aulcunement  instauré 
ce  que  nous  feut  tollu  par  le  péché  de  nos  premiers 
parens,  esquelz  fut  dict  que,  parce  quilz  n'avoient 
esté  obeyssans  au  commendement  de  Dieu  le  créateur, 
ils  mourroient,  et  par  mort  seroit  reduictc  à  néant 
cestetant  magnificque  plasmature  en  laquelle  avoit  esté 
l'homme  créé.  Mais,  par  ce  moyen  de  propagation 
séminale,  demoure  es  enfans  ce  que  estoit  de  perdu  es 


<.. 


46  LIVRE    II,    CHAPITRE    VIII 

parens,  et  es  nepveux  ce  que  deperissoit  es  enfans;  et 
ainsi  successif vement  jusques  à  l'heure  du  jugement 
final,  quand  Jesuchrist  aura  rendu  à  Dieu  le  père  son 
royaulme  pacificque  hors  tout  dangier  et  contamina- 
tion de  péché  :  car  alors  cesseront  toutes  générations 
et  corruptions,  et  seront  les  elemens  hors  de  leurs 
transmutations  continues,  veu  que  lapaix  tant  désirée 
sera  consumée  et  parfaicte,  et  que  toutes  choses  seront 
réduites  à  leur  fin  et  période. 

Non  doneques  sans  juste  et  équitable  cause  je  rends 
grâces  à  Dieu,  mon  conservateur,  de  ce  qu'il  m'a 
donné  povoir  veoir  mon  antiquité  chanue  refleurir  en 
ta  jeunesse  :  car,  quand  par  le  plaisir  de  Luy,  qui 
tout  regist  et  modère,  mon  ame  laissera  ceste  habita- 
tion humaine,  je  ne  me  reputeray  totallement  mourir, 
ains  passer  d'un  lieu  en  aultre,  attendu  que  en  toy  et 
par  toy  je  demeure  en  mon  image  visible  en  ce  monde, 
vivant,  voyant  et  conversant  entre  gens  de  honneur  et 
mes  amys,  comme  je  souloys.  Laquelle  mienne  conver- 
sation a  esté,  moyennant  l'ayde  et  grâce  divine,  non 
sans  péché,  je  le  confesse,  car  nous  péchons  tous,  et 
continuellement  requérons  à  Dieu  qu'il  efface  nos 
péchez,  mais  sans  reproche. 

Parquoy,  ainsi  comme  en  toy  demeure  l'image  de 
mon  corps,  si  pareillement  ne  reluysoient  les  meurs  de 
l'ame,  l'on  ne  te  jugeroit  estre  garde  et  trésor  de  l'im- 
mortalité de  nostre  nom,  et  le  plaisir  que  prendroys 
ce  voyant  seroit  petit,  considérant  que  la  moindre 
partie  de  moy,   qui  est  le  corps,  demoureroit,  et  la 


PANTAGRUEL  47 

meilleure,  qui  est  Vame,  et  par  laquelle  demeure  nostre 
nom  en  bénédiction  entre  les  hommes,  seroit  dégéné- 
rante et  abastardie.  Ce  que  je  ne  dis  par  défiance  que 
je  aye  de  ta  vertu,  laquelle  m'a  esté  jà  par  cy  devant 
esprouvée,  mais  pour  plus  fort  te  encourager  à  prof- 
iter de  bien  en  mieulx.  Et  ce  que  présentement  te  es- 
cr'vt  n'est  tant  affin  qu'en  ce  train  vertueux  tu  vives 
que  de  ainsi  vivre  et  avoir  vescu  tu  te  resjouisses,  et  te 
refraischisses  en  courage  pareil  pour  Vadvenir.  A 
laquelle  cntreprinse  parfaire  et  consommer,  il  te  peut 
assez  souvenir  comment  je  n'ay  rien  espargné;  mais 
ainsi  y  ay-je  secouru  comme  si  je  n'eusse  aultre  thesor 
en  ce  monde  que  de  te  veoir  une  foys  en  ma  vie  absolu 
et  parfaict  tant  en  vertu,  honesteté  et  preudhommie 
comme  en  tout  sçavoir  libéral  et  honeste,  et  tel  te 
laisser  après  ma  mort  comme  un  mirouoir  représentant 
la  personne  de  moy  ton  père,  et  sinon  tant  excellent  et 
tel  de  faict  comme  je  te  souhaite,  certes  bien  tel  en  désir. 
Mais,  encores  que  mon  feu  père  de  bonne  mémoire 
Grandgousier  eust  adonné  tout  son  estude  à  ce  que  je 
profitasse  en  toute  perfection  et  sçavoir  politique,  et 
que  mon  labeur  et  estude  correspondit  tresbien,  voire 
encores  oultrepassast  son  désir,  toutesfoys,  comme  tu 
peulx  bien  entendre,  le  temps  n'estoit  tant  idoine  ne 
commode  es  lettres  comme  est  de  présent,  et  n'avoys 
copie  de  telz  précepteurs  comme  tu  as  eu.  Le  temps 
estoit  encores  ténébreux  et  sentant  l'infelicité  et  cala- 
mité des  Gothz,  qui  avoient  mis  à  destruction  toute 
bonne  literature  ;  mais,  par  la  bonté  divine,  la  lumière 


48  LIVRE    II,    CHAPITRE    VIII 

et  dignité  a  esté  de  mon  eage  rendue  es  lettres,  et  yvoy 
tel  amendement  que  de  présent  à  difficulté  serois-je 
receu  en  la  première  classe  des  petitz  grimaulx,  qui  en 
mon  eage  virile  estoys,  non  à  tord,  réputé  le  plus  sça- 
vant  dudict  siècle.  Ce  que  je  ne  dis  par  jactance  vaine, 
encores  que  je  le  puisse  louablement  faire  en  fescrip- 
vant,  comme  tu  as  Vautorité  de  Marc  Tulle  en  son 
livre  de  Vieillesse,  et  la  sentence  de  Plutarche  au 
Livre  intitulé  :  Comment  on  se  peut  louer  sans  envie, 
mais  pour  te  donner  affection  de  plus  hault  tendre. 
Maintenant  toutes  disciplines  sont  restituées,  les  lan- 
gues instaurées.  Grecque,  sans  laquelle  c'est  honte  que 
une  personne  se  die  sçavant,  Hebraïcque,  Caldaïcquc, 
Latine;  les  impressions  tant  élégantes  et  correctes  en 
usance,  qui  ont  esté  inventées  de  mon  eage  par  inspi- 
ration divine,  comme  à  contrefil  V 'artillerie par  sugges- 
tion diabolicque.  Tout  le  monde  est  plein  de  gens 
savans,  de  précepteurs  tresdoctes,  de  librairies  tres- 
amples,  qu'il  m'est  advis  que  ny  au  temps  de  Platon, 
ny  de  Ciceron,  ny  de  Papinian,  n'estoit  telle  commo- 
dité d'estude  qu'on  y  veoit  maintenant.  Et  ne  se  faul- 
dra  plus  doresnavant  trouver  en  place  ny  en  compa- 
gnie qui  ne  sera  bien  expoly  en  l'officine  de  Minerve. 
Je  voy  les  brigans,  les  boureaulx,  les  avanturiers,  les 
palefreniers  de  maintenant  plus  doctes  que  les  docteurs 
et  prescheurs  de  mon  temps.  Que  diray-je?  Les  femmes 
et  filles  ont  aspiré  à  ceste  louange  et  manne  céleste 
de  bonne»doctrine. 

Tant  y  a  que,  en  Y  eage  ou  je  suis,  j'ay  esté  contrainct 


PANTAGRUEL 


49 


de  apprendre  les  lettres  grecques,  lesquelles  je  n'avois 
contemnées  comme  Caton,  mais  je  n'avoys  eu  loysir 
de  comprendre  en  mon  jeune  eage.  Et  voluntiers  me 
délecte  à  lire  /esMoraulx  dePlutarche,  les  beaulx  Dia- 
logues de  Platon,  les  'Monumens  de  Pausanias  et 
Antiquitez  deAtheneus,  attendant  l'heure  qu'il  plaira 
à  Dieu,  mon  Créateur,  me  appeller  et  commander  yssir 
de  ceste  terre. 

Parquoy,  mon  filz,  je  te  admoneste  que  employé  ta 

jeunesse  à  bien  profiter  en  estudes  et  en  vertus.  Tu  es 

à  Paris,   tu  as  ton  précepteur  Epistemon,  dont  l'un 

par  vives  et  vocales  instructions,  l'aultre  par  louables 

exemples,  te  peut  endoctriner.  J'entens  et  veulx  que  tu 

aprenes  les  langues  parfaictement  :  premièrement  la 

Grecque,   comme  le  veult  Quintilian,  secondement  la 

Latine,  et  puis  l'Hcbraïcque  pour  les  Sainctes  Leires, 

et  la  Chaldaïcque  et  Arabicque  pareillement  ;  et  que 

tu  formes  ton  stille  quand  à  la  Grecque,  à  l'imitation 

de  Platon,  quand  à  la  Latine,  à  Ciceron.  Qu'il  n'y 

ait  histoire  que  tu  ne  tienne  en  mémoire  présente,  à 

quoy  te  aydera  la  cosmographie  de  ceulx  qui  en  ont 

escript.  Des  ars  libéraux,  géométrie,  arismeticque  et 

musicque,  je  t'en  donnay  quelque  goust  quand  tu  es- 

toys  encores petit  enl'eage  de  cinq  à  six  ans;poursuys 

la  reste,  et  de  astronomie  saiche  en  tous  les  canons; 

laisse  moy  l'astrologie  divinatrice  et  l'art  de  Lullius 

comme  abuz  et  vanitez.  Du  droit  civil,  je  veulx  que 

tu  saiche  par  cueur  les  beaulx  textes  et  me  les  confère 

avecques  philosophie. 

Rabelais.     II.  7 


5o  LIVRE    II,    CHAPITRE    VIII 

Et,  quand  à  la  congnoissance  des  faictz  de  nature, 
je  veulx  que  tu  te  y  adonne  curieusement  ;  qu'il  n'y 
ayt  mer,  rivière  ny  fontaine  dont  tu  ne  congnoisse  les 
poissons,  tous  les  oyseaulx  de  l'air,  tous  les  arbres, 
arbustes  et  fructices  des  foretz,  toutes  les  herbes  de  la 
terre,  tous  les  metaulx  cachez  au  ventre  des  abysmes, 
les  pierreries  de  tout  orient  et  midy  :  rien  ne  te  soit  in- 
congneu. 

Puis  songneusement  revisite  les  livres  des  medicins 
grecs,  arabes  et  latins,  sans  contemner  les  thalmu- 
distes  et  cabalistes,  et  par  fréquentes  anatomies  acquiers 
toy  parfaicte  congnoissance  de  l'aultre  monde,  qui  est 
l'homme. 

Et  par  lesquelles  heures  du  jour  commence  à  visiter 
les  Sainctes  Lettres.  Premièrement  en  grec,  Le  Nou- 
veau Testament  et  Epistres  des  Apostres,  et  puis  en 
hebrieu  le  Vieulx  Testament. 

Somme,  que  je  voy  un  abysme  de  science,  car,  do- 
resnavant  que  tu  deviens  homme  et  te  fais  grand,  il  te 
fauldra  yssir  de  ceste  tranquillité  et  repos  d'estude,  et 
apprendre  la  chevalerie  et  les  armes  pour  deffendre 
ma  maison,  et  nos  amys  secourir  en  tout  leurs  affaires 
contre  les  assaulx  des  mal  faisans. 

Et  veulx  que  de  brief  tu  essaye  combien  tu  as  prof- 
ité, ce  que  tu  ne  pourras  mieulx  faire  que  tenent  con- 
clusions en  tout  sçavoir  publiquement  envers  tous  et 
contre  tous,  et  hantant  les  gens  lettrez,  qui  sont  tant 
à  Paris  comme  ailleurs. 

Mais,  parce  que,  selon  le  saige  Salomon,  sapience 


PANTAGRUEL  D I 

n'entre  point  en  ame  malivole,  et  science  sans  con- 
science n'est  que  ruine  de  l'ame,  il  te  convient  servir, 
aymer  et  craindre  Dieu,  et  en  luy  mettre  toutes  tes  pen- 
sées et  tout  ton  espoir,  et  par  foy  formée  de  charité 
estre  à  luy  adjoinct,  en  sorte  que  jamais  n'en  soys  de- 
samparé  par  péché.  Aye  suspectz  lés  abus  du  monde. 
Ne  metz  ton  cueur  à  vanité,  car  ceste  vie  est  transi- 
toire, mais  la  parolle  de  Dieu  demeure  éternellement. 
Soys  serviable  à  tous  tes  prochains  et  les  ayme  comme 
toy  mesmes.  Kevere  tes  précepteurs,  fuis  les  compa- 
gnies de  gens  es  quelz  tu  ne  veulx  point  resembler,  et 
les  grâces  que  Dieu  te  a  données,  icelles  ne  reçoipz  en 
vain.  Et,  quand  tu  congnoistra  que  auras  tout  le 
scavoir  de  par  delà  acquis,  retourne  vers  moy,  affin 
que  je  te  voye  et  donne  ma  bénédiction  devant  que 
mourir. 

Mon  filz,  la  paix  et  grâce  de  Nostre  Seigneur  soit 
avecques  toy!  Amen. 

De  Utopie,  ce  dix-septiesme  jour  du  moys  de  mars. 

Ton  père, 

Gargantua. 

Ces  lettres  receues  et  veues,  Pantagruel  print 
nouveau  courage,  et  feut  enflambé  à  proffiter  plus 
que  jamais;  en  sorte  que,  le  voyant  estudieret  prof- 
fiter, eussiez  dict  que  tel  estoit  son  esperit  entre 
les  livres  comme  est  le  feu  parmy  les  brandes,  tant 
il  l'avoit  infatigable  et  strident. 


52 


LIVRE    II,    CHAPITRE    IX 


CHAPITRE  IX 

Comment   Pantagruel    trouva    Panurge, 
lequel  il  ayma  toute  sa  vie. 

n  jour  Pantagruel,  se  pourmenant  hors 
la  ville  vers  l'abbaye  Sainct  Antoine, 
devisant  et  philosophant  avecques  ses 
gens  et  aulcuns  escholiers,  rencontra 
un  homme  beau  de  stature  et  élégant  en  tous 
lineamens  du  corps,  mais  pitoyablement  navré  en 
divers  lieux,  et  tant  mal  en  ordre  qu'il  sembloit 
estre  eschappé  es  chiens,  ou  mieulx  resembloit  un 
cueilleur  de  pommes  du  pays  du  Perche. 

De  tant  loing  que  le  vit  Pantagruel,  il  dist  es 
assistans  :  «  Voyez  vous  cest  homme  qui  vient  par 
le  chemin  du  pont  Charanton?  Par  ma  foy,  il  n'est 
pauvre  que  par  fortune,  car  je  vous  asseure  que,  à  sa 
physonomie,  nature  l'a  produict  de  riche  et  noble 
lignée  ;  mais  les  adventures  des  gens  curieulx  le  ont 
reduict  en  telle  pénurie  et  indigence.  »  Et  ainsi 
qu'il  fut  au  droict  d'entre  eulx,  il  luy  demanda  : 
«  Mon  amy,  je  vous  prie  que  un  peu  vueillez  icy 
arrester  et  me  respondreà  ce  que  vous  demanderay, 
et  vous  ne  vous  en  repentirez  point,  car  j'ay  affec- 
tion tresgrande  de  vous  donner  ayde  à  mon  povoir 
en  la  calamité  où  je  vous  voy,  car  vous  me  faictes 
grand  pitié.   Pourtant,  mon  amy,  dictes  moi,  qui 


PANTAGRUEL  53 

estes  vous,  dont  venez  vous,  où  allez  vous,  que 
querez  vous,  et  quel  est  vostre  nom  ?  » 

Le  compaignon  luy  respond  en  langue  germa- 
nicque  : 

«  Juncker,  Gott  geb  euch  glûck  unnd  hail.  Zuvor, 
Lieber  Juncker,  ich  las  euch  wissen  das  da  ir  mich 
von  fragt,  ist  ein  arm  unnd  erbarmglich  ding,  unnd 
wcr  vil  darvon  zu  sagen,  welches  euch  verdruslich  zu 
hœren,  unnd  mir  zu  erzelen  wer,  viewol  die  Poeten 
unnd  Orators  vorzeiten  haben  gesagtin  irenSprùchen 
unnd  Scntenzen,  das  die  Gedechtnus  des  Ellends  unnd 
Armuot  vorlangs  erlitten  ist  ain  grosser  Lust.  » 

A  quoy  respondit  Pantagruel  :  «  Mon  amy,  je 
n'entens  point  ce  banagouin  ;  pourtant,  si  voulez 
qu'on  vous  entende,  parlez  aultre  langaige.  » 
Adoncques  le  compaignon  lui  respondit  «  Al  baril- 
dim  gotfano  dech  min  brin  alabo  dordin  falbroth 
ringuam,  albaras.  Nin  porth  zadikim  almucathin 
milko  prin  al  elmim  enthoth  dal  heben  ensouim  : 
kuthiin  al  dum  alkatim  nim  broth  dechoth  porth 
min  michais  Un  endoth,  pruch  dal  maisoulum  hol 
moth  dansrilrim  lupcddas  im  voldemoth.  Nin  hur 
diavosth  mnarbotim  dal  gousch  palfrapin  duch  im 
scoth  pruch  goleth  dalChinon  min  foulchrichal  conin 
butathen  doth  dal  prim. 

—  Entendez  vous  rien  là?  »  dist  Pantagruel  es 
assistans.  A  quoy  dist  Epistemon  :  «  Je  croy  que 
c'est  langaige  des  antipodes;  le  diable  n'y  mordroit 
mie.  »  Lors  dist  Pantagruel  :  «  Compère,  je  ne  sçay 


!>4  LIVRE    II,    CHAPITRE    IX 

si  les  murailles  vous  entendront,  mais  de  nous  nul 
n'y  entend  note.  »  Dont  dist  le  compaignon  : 

«  Signor  mio,  voi  videte  per  exempio  che  la  corna- 
musa  non  suona  mai  s'ella  non  ha  il  ventre  pieno  ; 
cosi  io  parimente  non  vi  saperei  contare  le  mie  fortune, 
se  prima  il  tribulato  ventre  non  a  la  solita  refettione, 
alquale  è  adviso  che  le  mani  et  li  denti  abbui  perso  il 
loro  ordine  naturale  et  del  Mo  annichillati.  » 

A  quoy  respondit  Epistemon  :  «  Autant  de  l'un 
comme  de  l'autre.  »  Dont  dist  Panurge: 

«  Lard  geft  tholb  be  sua  virtiuss  be  Intelligence  ass 
yi  Body  schal  biss  be  naturall  relvtht,  tholb  suld  of 
me  pety  hâve,  for  Natur  hass  ulss  egualy  maide;  bot 
Fortune  sum  exaltit  hess,  and  oyis  deprevit.  Non  ye 
less  viois  mou  virtius  deprevit  and  virtius  men  descre- 
vis;  for,  anen  ye  lad  end,  iss  non  good.  —  Encores 
moins,  »  respondit  Pantagruel.  Adoncques  dist 
Panurge : 

«  Jona  andie,  guaussa  goussy  etan  behar  da  erreme- 
dio,  beharde,  versela  ysser  lan  da.  Anbates,  otoyyes 
nausu,  eyn  essassu  gourr  ay  proposian  ordine  den. 
Non  yssena  bayta  fascheria  egabe,  genherassy 
badia  sadassu  noura  assia.  Aran  Kondovan  gualde 
eydassu  nay  dassuna.  Estou  oussyc  eguinan  soury  hin, 
er  darstura  eguy  harm,  Genicoa plasar  vadu. 

—  Estes  vous  là,  respondit  Eudemon,  Genicoa?  » 

A  quoy  dist  Carpalim  :  «  Sainct  Treignan,  foutys 
vous  descoss,  ou  j'ay  failly  à  entendre.  »  Lors  res- 
pondit Panurge : 


PANTAGRUEL  55 

((  Prug  frest  strinst  sorgdmand  strochdt  drhds  pag 
brleland  Gravot,  Chavygny,  Pomardiere,  rusth 
pkallhdracg  Deviniere  près  Nays,  Seuillé  ;  Halmuch 
monach  drupp  delmeupplistrincq  drlnd  dodelb  up 
drent  loch  mine  stzrinquald  de  vins  ders  Cordelis  hur 
joeststzampenards.   » 

A  quoy  dist  Epistemon  :  «  Parlez-vous  Christian, 
mon  amy,  ou  langaige  patelinoys?  —  Non,  c'est 
langaige  lanternoys.  »  Dont  dist  Panurge  : 

«  Herre,  ie  en  spreeke  anders  gheen  taele,  dan  kers- 
ten  taele  ;  my  dunct  nochtans,  al  en  seg  icu  met  een 
woordt,  mynen  nootverklaert ghenonch  wat  ie  begeere  ; 
gheeft  my  uyt  bermherticheyt  yet  wacr  vn  ic  ghevoet 
magh  zunch.   » 

A  quoy  respondit  Pantagruel  :  «  Autant  que 
cestuy  là.  »  Dont  dist  Panurge  : 

«  Seignor,  de  tanto  hablar  yo  soy  cansado.  Por 
que  suplico  a  Vostra  Keverentia  que  mire  a  los  pré- 
ceptes evangeliquoSj  para  que  ellos  movant  Vostra 
Keverentia  a  lo  que  es  de  conscientia,  y,  si  ellos  non 
bastarent  para  mover  Vostra  Keverentia  a  piedad, 
suplico  que  mire  a  la  piedad  natural,  la  qualyo  creo 
que  le  movra,  como  es  de  razon,  y  con  esto  non  digo 
mas.   » 

A  quoy  respondit  Pantagruel  :  «  Dea,  mon  amy, 
je  ne  fais  doubte  aulcun  que  ne  sachez  bien  parler 
divers  langaiges,  mais  dicte  nous  ce  que  vouldrez 
en  quelque  langue  que  puissions  entendre.  »  Lors 
dist  le  compaignon  : 


56  LIVRE    II,     CHAPITRE     IX 

«  Myn  Herre,  endog  jeg  med  ingen  tunge  talede, 
lygesom  boeen,  ocg  uskielig  creatu.tr  ;  myne  kledebon 
och  myne  legoms  magerhed  uudviser  allyguevel  klarlig 
huvad  tyng  meg  meest  behoff  girered,  som  aer  sande- 
ligh  mad  och  drycke  :  hivarfor  forbarme  teg  omsyder 
ofvermeg,  oc  befael  at  gyffue  meg  nogeth,  aff  huglket 
jeg  kand  styremyne  groeendes  maghe,  lygeruûss  son 
mand  Cerbero  en  soppe  forsetthr  :  Soa  shal  tue  loeffve 
lenge  och  lyksaligth. 

—  Je  croy,  dist  Eustenes,  que  les  Gothz  partaient 
ainsi,  et,  si  Dieu  vouloit,  ainsi  parlerions  nous  du 
cul.  »  Adoncques  dist  le  compaignon  : 

«  Adoni,  scolom  techa.  Im  ischar  harob  hal  heb- 
deca  bemeherah  thithen  li  kikar  lehem,  chancathub  : 
«  Laah  al  Adonai  cho  nen  rai.  » 

A  quoy  respondit  Epistemon  :  «  A  ceste  heure 
ay  je  bien  entendu,  car  c'est  langue  hebraïcque 
bien  rhetoricquement  prononcée.  »  Dont  dist  le 
compaignon: 

«  Despota  tinynpanagathe,  doitisy  miuc  artodotis  ? 
Horas  gar  limo  analiscomenon  eme  athlios.  Ce  en  to 
metaxy  eme  uc  eleis  udamos,  zetis  de  par  emu  ha  u 
chre,  ce  homos  philologi  pamdes  homologusi  tote  lo- 
gus  te  ce  rhemeta  peritta  hyrparchin,  opote  pragma 
afto  pasi  delon  esti.  Entha  gar  anancei  monon  logi 
isin,  hina  pragmata,  hon  péri  amphibitumen,  me 
prosphoros  epiphenete. 

—  Quoy  !  dist  Carpalim,  lacquaysde  Pantagruel, 
c'est  grec!  Je   l'ay  entendu.   Et  comment?  as  tu 


PANTAGRUEL  5y 

demouré  en  Grèce?  »  Donc  dist  le  compaignon  : 
«  Agonou  dont  oussoys  vou  denaguez  algarou,  nou 
den  farou  zamist  vous  mariston  ulbrou,  fousquez  vou 
brol,  tam  bredaguez  moupreton  den  goul  houst, 
daguez  daguez  nou  croupys  fost  bardounnofiist  nou 
grou.  Agou  paston  toi  nalprissys  hourtoulos  ecbato- 
nous  prou  dhouquys  brol  panygou  den  bascrou  nou- 
dous  caguons  goulfren  goul  oust  troppassou. 

—  J'entends,  se  me  semble,  dist  Pantagruel;  car, 
ou  c'est  langaige  de  mon  pays  de  Utopie,  ou  bien 
luy  ressemble  quant  au  son.  »  Et' comme  il  vouloit 
commencer  quelque  propos,  le  compaignon  dist: 

«  Jam  toties  vos  per  Sacra  perque  Deos  Deasque 
omnis  obtestatus  sum  ut,  si  qua  vos  pietas  permovet, 
egestatem  meam  solaremini,  nec  hilum proficio  damans 
et  ejulans.  Sinite,  quxso,  sinite,  viri  impii, 

Quo  me  fata  vocant 

abire,  nec  ultra  vanis  vestris  interpellationibus  obtun- 
datis,  memores  veteris  illius  adagii,  quo  Venter  fame- 
licus  auriculis  carere  dicitur. 

—  Dea,  mon  amy,  dist  Pantagruel,  ne  sçavez  vous 
parler  françoys  ?  —  Si  faictz  tresbien,  Seigneur, 
respondit  le  compaignon  ;  Dieu  mercy  !  c'est  ma 
langue  naturelle  et  maternelle,  car  je  suis  né  et  ay 
esté  nourry  jeune  au  jardin  de  France  :  c'est  Tou- 
raine.  —  Doncques,  dist  Pantagruel,  racomtez 
nous  quel  est  vostre  nom  et  dont  vous  venez,  car, 
par  foy,  je  vous  ay  jà  prins  en  amour  si  grand  que, 

8 


58  LIVRE    II,    CHAPITRE    IX 

si  vous  condescendez  à  mon  vouloir,  vous  ne  bou- 
gerez jamais  de  ma  compaignie,  et  vous  et  moy 
ferons  un  nouveau  pair  d'amitié  telle  que  feut  entre 
Enée  et  Achates.  —  Seigneur,  dist  le  compaignon, 
mon  vray  et  propre  nom  de  baptesmesest  Panurge, 
et  à  présent  viens  de  Turquie,  où  je  fuz  mené  pri- 
sonnier lorsqu'on  alla  à  Metelin  en  la  maie  heure. 
Et  voluntiers  vous  racompteroys  mes  fortunes,  qui 
sont  plus  merveilleuses  que  celles  de  Ulysses;  mais, 
puisqu'il  vous  plaist  me  retenir  avecques  vous,  etje 
accepte  voluntiers  l'offre,  protestant  jamais  ne  vous 
laisser,  et  alissiez  vous  à  tous  les  diables,  nous  aurons 
en  aultre  temps  plus  commode  assez  loysir  d'en 
racompter,  car  pour  ceste  heure  j'ay  nécessité  bien 
urgente  de  repaistre,  dentz  agues,  ventre  vuyde, 
gorge  seiche,  appétit  strident,  tout  y  est  délibéré. 
Si  me  voulez  mettre  en  œuvre,  ce  sera  basme  de 
me  veoir  briber.  Pour  Dieu  donnez  y  ordre.  » 

Lors  commenda  Pantagruel  qu'on  le  menast  en 
son  logis  et  qu'on  luy  apportast  force  vivres;  ce 
que  fut  faict,  et  mangea  tresbien  à  ce  soir,  et  s'en 
alla  coucher  en  chappon,  et  dormit  jusques  au  len- 
demain heure  de  disner  :  en  sorte  qu'il  ne  feit  que 
troys  pas  et  un  sault  du  lict  à  table. 


PANTAGRUEL  59 

CHAPITRE  X 

Comment  Pantagruel  equitablement  jugea  d'une  con- 
troverse merveilleusement  obscure  et  difficile  si  jus- 
tement que  son  jugement  fut  dict  fort  admirable. 

antagruel,  bien  records  des  lettres  et 
admonitions  de  son  père,  voulut  un 
jour  essayer  son  sçavoir.  De  faict,  par 
tous  les  carrefours  de  la  ville  mist 
Conclusions  en  nombre  de  neuf  mille  sept  cens 
soixante  et  quatre  en  tout  sçavoir,  touchant  en 
ycelles  les  plus  forts  doubtes  qui  feussent  en  toutes 
sciences. 

Et  premièrement,  en  la  rue  duFeurre,  tint  contre 
tous  les  regens,  artiens  et  orateurs,  et  les  mist  tous 
de  cul.  Puis  en  Sorbonne  tint  contre  tous  les  théo- 
logiens par  l'espace  de  six  sepmaines,  despuis  le 
matin  quatre  heures  jusques  à  six  du  soir,  exceptez 
deux  heures  d'intervalle  pour  repaistre  et  prendre 
sa  réfection.  Et  à  ce  assistèrent  la  plus  part  des 
seigneurs  de  la  Court,  maistres  des  requestes,  pre- 
sidens,  conseilliez,  les  gens  des  comptes,  secrétaires, 
advocatz  et  aultres,  ensemble  les  eschevins  de  la- 
dicte  ville  avecques  les  medicins  et  canonistes.  Et 
notez  que  d'iceulx  la  plus  part  prindrent  bien  le 
frain  aux  dentz  ;  mais,  nonobstant  leurs  ergotz  et 
fallaces,  il  les  feist  tous  quinaulx,  et  leurs  monstra 
visiblement qu'ilz  n'estoient que  veaulx engiponnez. 


60  LIVRE    II,     CHAPITRE     X 

Dont  tout  le  monde  commença  à  bruyre  et  par- 
ler de  son  sçavoir  si  merveilleux,  jusques  es  bonnes 
femmes  lavandières,  courratieres,  roustissieres , 
ganyvetieres  et  aultres,  lesquelles,  quand  il  passoit 
par  les  rues,  disoient  :  «  C'est  luy.  »  A  quoy  il 
prenoit  plaisir,  comme  Demosthenes,  prince  des 
orateurs  grecz,  faisoit  quand  de  luy  dist  une  vieille 
acropie ,  le  monstrant  au  doigt  :  «  C'est  ces- 
tuy  là.  » 

Or,  en  ceste  propre  saison,  estoit  un  procès  pen- 
dent en  la  Court  entre  deux  gros  seigneurs,  des- 
quelz  l'un  estoit  monsieur  deBaisecul,  demandeur, 
d'une  part,  l'aultre  monsieur  de  Humevesne,  défen- 
deur, de  l'aultre,  desquelz  la  controverse  estoit  si 
haulte  et  difficile  en  droict  que  la  Court  de  par- 
lement n'y  entendoit  que  le  hault  alemant.  Dont, 
par  le  commandement  du  Roy,  furent  assemblez 
quatre  les  plus  sçavants  et  les  plus  gras  de  tous  les 
parlemens  de  France,  ensemble  le  Grand  Conseil, 
et  tous  les  principaulx  regens  des  universitez,  non 
seulement  de  France,  mais  aussi  d'Angleterre  et 
Italie,  comme  Jason,  Philippe,  Dece,  Petrus  de 
Petronibus,  et  un  tas  d'aultres  vieulx  rabanistes. 
Ainsi  assemblez,  par  l'espace  de  quarente  et  six 
sepmaines  n'y  avoyent  sceu  mordre,  ny  entendre 
le  cas  au  net,  pour  le  mettre  en  droict  en  façon 
quelconques,  dont  ilz  estoyent  si  despitz  qu'ilz  se 
conchioyent  de  honte  villainement. 

Mais  un   d'entre  eulx,    nommé  Du  Douhet,   le 


PANTAGRUEL  6l 

plus  sçavant,  le  plus  expert  et  prudent  de  tous  les 
aultres,  un  jourqu'ilz  estojent  tous  philogrobolizez 
du  cerveau,  leur  dist  :  «  Messieurs,  jà  long  temps 
a  que  sommes  icy  sans  rien  faire  que  despendre,  et 
ne  pouvons  trouver  fond  ny  rive  en  ceste  matière» 
et  tant  plus  y  estudions,  tant  moins  y  entendons, 
qui  nous  est  grand  honte  et  charge  de  conscience, 
et  à  mon  advis  que  nous  n'en  sortirons  que  à  des- 
honneur, car  nous  ne  faisons  que  ravasser  en  noz 
consultations.  Mais  voicy  que  j'ay  advisé  :  vous 
avez  bien  ouy  parler  de  ce  grand  personnaige, 
nommé  maistre  Pantagruel,  lequel  on  a  congneu 
estre  sçavant  dessus  la  capacité  du  temps  de  main- 
tenant es  grandes  disputations  qu'il  a  tenu  contre 
tous  publiquement?  Je  suis  d'opinion  que  nous 
l'apellons  et  conférons  de  cest  affaire  avecques  luy, 
car  jamais  homme  n'en  viendra  à  bout  si  cestuy  là 
n'en  vient.  »  A  quoy  voluntiers  consentirent  tout 
ces  conseilliez  et  docteurs. 

De  faict,  l'envoyèrent  quérir  sur  l'heure,  et  le 
prièrent  vouloir  le  procès  canabasser  et  grabeler  à 
poinct,  et  leur  en  faire  le  raport  tel  que  de  bon  luy 
sembleroit  en  vraye  science  légale,  et  luy  livrèrent 
les  sacs  et  pantarques  entre  ses  mains,  qui  faisoyent 
presque  le  fais  de  quatre  gros  asnes  couillars.  Mais 
Pantagruel  leur  dist  :  «  Messieurs,  les  deux  seigneurs 
qui  ont  ce  procès  entre  eulx  sont  ilz  encores  vivans  ?  » 
A  quoy  luy  fut  respondu  que  ouy.  «  De  quoy  diable 
donc,  dist  il,  servent  tant  de  fatrasseries  de  papiers 


D2  LIVRE    II,    CHAPITRE    X 

et  copies  que  me  baillez?  N'est  ce  le  mieulx  ouyr 
par  leur  vive  voix  leur  débat  que  lire  ces  babouyne- 
ries  icy,  qui  ne  sont  que  tromperies,  cautelles  dia- 
bolicques  de  Cepola  et  subversions  de  droict  ?  Car 
je  suis  sceur  que  vous  et  tous  ceulx  par  les  mains 
desquelz  a  passé  le  procès  y  avez  machiné  ce  que 
avez  peu,  pro  et  contra,  et,  au  cas  que  leur  contro- 
verse estoit  patente  et  facile  à  juger,  vous  l'avez 
obcurcie  par  sottes  et  desraisonnables  raisons  et 
ineptes  opinions  de  Accurse,  Balde,  Bartole,  de 
Castro,  de  Imola,  Hippolytus,  Panorme,  Bertachin, 
Alexandre,  Curtius,  et  ces  aultres  vieulx  mastins  qui 
jamais  n'entendirent  la  moindre  loy  des  Pandectes, 
et  n'estoyent  que  gros  veaulx  de  disme,  ignorans 
de  tout  ce  qu'est  nécessaire  à  l'intelligence  des  loix; 
car,  comme  il  est  tout  certain,  ilz  n'avoyent  con- 
gnoissance  de  langue  ny  grecque,  ny  latine,  mais 
seullement  de  gothique  et  barbare.  Et  toutesfoys  les 
loix  sont  premièrement  prinses  des  Grecz,  comme 
vous  avez  le  tesmoignage  de  Ulpian,  /.  posteriori 
De  orig.  juris,  et  toutes  les  loix  sont  pleines  de 
sentences  et  motz  grecz  ;  et  secondement  sont  ré- 
digées en  latin  le  plus  élégant  et  aorné  qui  soit  en 
toute  la  langue  latine,  et  n'en  excepteroys  voluntiers 
ny  Saluste,  ny  Varron,  ny  Ciceron,  ny  Senecque, 
ny  T.  Live,  ny  Quintilian.  Comment  doncques 
eussent  peu  entendre  ces  vieulx  resveurs  le  texte 
des  loix,  qui  jamais  ne  virent  bon  livre  de  langue 
latine,  comme  manifestement  appert  à  leur  stille, 


PANTAGRUEL  63 

qui  est  stille  de  ramonneur  de  cheminée  ou  de 
cuysinier    et    marmiteux,   non    de    jurisconsulte? 

«  Davantaige,  veu  que  les  loix  sont  extirpées  du 
mylieu  de  philosophie  moralle  et  naturelle,  comment 
l'entendront  ces  folz  qui  ont,  par  Dieu!  moins 
estudié  en  philosophie  que  ma  mulle  ?  Au  regard 
des  lettres  de  humanité  et  congnoissance  des  anti- 
quitez  et  histoire,  ilz  en  estoient  chargez  comme  un 
crapault  de  plumes,  dont  toutesfoys  les  droictz  sont 
tous  pleins,  et  sans  ce  ne  pevent  estre  entenduz, 
comme  quelque  jour  je  monstreray  plus  apertement 
par  escript.  Par  ce,  si  voulez  que  je  congnoisse  de 
ce  procès,  premièrement  faictez  moy  brusler  tous 
ces  papiers,  et  secondement  faictez  moy  venir  les 
deux  gentilz  hommes  personnellement  devant  moy  ; 
et,  quand  je  les  auray  ouy,  je  vous  en  diray  mon 
opinion  sans  fiction  ny  dissimulation  quelconques.  » 

A  quoy  aulcuns  d'entre  eulx  contredisoient, 
comme  vous  sçavez  que  en  toutes  compaignies  il  y 
a  plus  de  folz  que  de  saiges,  et  la  plus  grande  partie 
surmonte  tousjours  la  meilleure,  ainsi  que  dict  Tite- 
Live  parlant  des  Cartagiens.  Mais  ledict  Du  Douhet 
tint  au  contraire  virilement,  contendentque  Panta- 
gruel avoit  bien  dict;  que  ces  registres,  enquestes, 
replicques,  reproches,  salvations,  et  aultres  telles 
diableries  n'estoient  que  subversions  de  droict  et 
allongement  de  procès,  et  que  le  diable  les  empor- 
teroit  tous  s'ilz  ne  procedoient  aultrement,  selon 
équité   evangelicque    le   philosophicque.    Somme, 


64  LIVRE    II,    CHAPITRE    X 

tous  les  papiers  furent  bruslez,  et  les  deux  gentilz 
hommes  personnellement  convocquez. 

Et  lors  Pantagruel  leur  dist  :  «  Estez  vous  ceulx 
qui  avez  ce  grand  différent  ensemble?  —  Ouy, 
dirent  ilz,  Monsieur.  —  Lequel  de  vous  est  deman- 
deur? —  C'est  moy,  dist  le  seigneur  de  Baisecul. 
—  Or,  mon  amy,  contez  moy  de  poinct  en  poinct 
vostre  affaire,  selon  la  vérité,  car,  par  le  corps  bieu  ! 
si  vous  en  mentes  d'un  mot,  je  vous  osteray  la  teste 
de  dessus  les  espaules,  et  vous  monstreray  que  en 
justice  et  jugement  l'on  ne  doibt  dire  que  vérité. 
Par  ce,  donnez  vousgarde  de  adjousterny  diminuer 
au  narré  de  vostre  cas.  Dictes.  » 


CHAPITRE  XI 

Comment  les  seigneurs  de  Baisecul  et  Humevesne 
plaidoient  devant  Pantagruel  sans  advocatz 

onc  commença  Baisecul  en  la  manière 

que  s'ensuyt  : 

«  Monsieur,  il  est  vray  que  une 
s^ïis^  bonne  femme  de  ma  maison  portoit 
vendre  des  ceufz  au  marchez.  —  Couviez  vous, 
Baisecul,  dist  Pantagruel.  —  Grand  mercy,  Mon- 
sieur, dist  le  seigneur  de  Baisecul.  Mais  à  propos 
passoit  entre  les  deux  tropicques,  six  blans  vers  le 
zénith  et  maille,  par  autant  que  les  mons  Rhiphées 
avoyent  eu  celle  année  grande  stérilité  de  happe- 


PANTAGRUEL  65 

lourdes,  moyennant  une  sédition  de  ballivernes 
meue  entre  les  barragouins  et  les  accoursiers  pour 
la  rébellion  des  Souyces,  qui  s'estoyent  assemblez 
jusques  au  nombre  de  bon  bies  pour  aller  à  l'aguil- 
lanneuf  le  premier  trou  de  l'an,  que  l'on  livre  la 
souppe  aux  bœufz,  et  la  clef  du  charbon  aux  filles, 
pour  donner  l'avoine  aux  chiens.  Toute  lanuictl'on 
ne  feit,  la  main  sur  le  pot,  que  depescher  bulles  à 
pied  et  bulles  à  cheval,  pour  retenir  les  bateaulx, 
car  les  cousturiers  vouloyent  faire  des  retaillons 
desrobez  une  sarbataine  pour  couvrir  la  mer  Oceane, 
qui  pour  lors  estoit  grosse  d'une  potée  de  chous, 
selon  l'opinion  des  boteleurs  de  foin;  mais  les  phy- 
siciens disoyent  que  à  son  urine  ilz  ne  congnois- 
soyent  signe  évident  au  pas  d'ostarde  de  manger 
bezagues  à  la  moustarde,  si  non  que  Messieurs  de 
la  court  feissent  par  bémol  commandement  à  la 
verolle  de  non  plus  allebouter  après  les  maignans, 
car  les  marroufles  avoient  jà  bon  commencement  à 
danser  l'estrindore  au  diapason 

Un  pied  au  feu 
Et  la  teste  au  mylieu, 

comme  disoit  le  bon  Ragot.  «Ha!  Messieurs,  Dieu 
modère  tout  à  son  plaisir,  et  contre  fortune  la  di- 
verse un  chartier  rompit  nazardesson  fouet.  Ce  fut 
au  retour  de  la  bicocque,  alors  qu'on  passa  licentié 
maître  Antitus  de  Crossonniers  en  toute  lourderie, 
comme  disent  les  canonistes.  Beau  lourdes,  quoniam 
Rabelais.  IL  9 


66  LIVRE    II,    CHAPITRE   XI 

ipsi  trebuchaverunt.  Mais  ce  que  faict  la  quaresme 
si  hault,  par  sainct  Fiacre  de  Brye,  ce  n'est  pour 
aultre  chose  que 

La  Penthecouste 
Ne  vient  foys  qu'elle  ne  me  couste  ; 

Mais  hay  avant, 
Peu  de  pluye  abat  grand  vent, 

entendu  que  le  sergeant  me  mist  si  hault  le  blanc  à 
la  butte  que  le  greffier  ne  s'en  leschat  orbiculaire- 
ment  ses  doigtz  empenez  de  jardz,  et  nous  voyons 
manifestement  que  chascun  s'en  prent  au  nez,  sinon 
qu'on  regardast  en  perspective  oculairement  vers  la 
cheminée,  à  l'endroit  où  pend  l'enseigne  du  vin  à 
quarentes  sangles,  qui  sont  nécessaires  à  vingt  bas 
de  quinquenelle.  A  tout  le  moins,  qui  ne  vouldroit 
lascher  l'oyseau  devant  talemouses  que  le  descou- 
vrir, car  la  mémoire  souvent  se  pert  quand  on  se 
chausse  au  rebours?  Sa,  Dieu  gard  de  mal  Thibault 
Mitaine.  » 

Alors,  dist  Pantagruel  :  «  Tout  beau,  mon  amy, 
tout  beau,  parlez  à  traict  et  sans  cholere.  J'entends 
le  cas,  poursuyvez.  —  Or,  Monsieur,  dist  Baisecul, 
ladicte  bonne  femme,  disant  ses  gaudez  etaudinos, 
ne  peut  se  couvrir  d'un  revers,  fault  montant  par  la 
vertuz  guoy  des  priveleges  de  l'Université,  sinon 
par -bien  soy  bassiner  anglicquement,  le  couvrant 
d'un  sept  de  quarreaulx  et  luy  tirant  un  estoc  voilant 
au  plus  prés  du  lieu  où  l'on  vent  les  vieux  drapeaulx 
dont  usent  lespaintres  de  Flandres  quand  ils  veullent 


PANTAGRUEL  67 

bien  à  droict  ferrer  les  cigalles,  et  m'esbahys  bien 
fort  comment  le  monde  ne  pont,  veu  qu'il  faict  si 
beau  couver.  »  Icy  voulut  interpeller  et  dire  quel- 
que chose  le  seigneur  de  Humevesne,  dont  luy 
dist  Pantagruel  :  «  Et  ventre  sainct  Antoine  !  t'ap- 
pertient  il  de  parler  sans  commandement?  Je  sue 
icy  de  haan  pour  entendre  la  procédure  de  vostre 
différent,  et  tu  me  viens  encores  tabuster?  Paix,  de 
par  le  diable  !  paix  !  tu  parleras  ton  sou  quand 
cestuy  cy  aura  achevé.  Poursuyvez,  dist  il  à  Baise- 
cul,  et  ne  vous  hastez  point. 

—  Voyant  doncques,  dist  Baisecul,  que  la  prag- 
maticque  sanction  n'en  faisoit  nulle  mention,  et  que 
le  pape  donnoit  liberté  à  un  chascun  de  peter  à  son 
aise,  si  lesblanchetz  n'estoyerit  rayez,  quelque  pau- 
vreté que  feust  au  monde,  pourveu  qu'on  ne  se 
signast  de  Ribaudaille,  l'Arcanciel,  fraischement 
esmoulu  à  Milan  pour  esclourre  les  alouettes,  con- 
sentit que  la  bonne  femme  escullast  les  isciaticques  par 
le  protest  des  petitz  poissons  couillatrys  quiestoyent 
pour  lors  nécessaires  à  entendre  la  construction  des 
vieilles  bottes.  Pour  tant  Jan  le  Veau,  son  cousin 
Gervais,  remué  d'une  busche  de  moule,  luy  con- 
seilla qu'elle  ne  se  mist  poinct  en  ce  hazard  de  se- 
conder la  buée  brimballatoyre  sans  premier  aluner 
le  papier  à  tant  pille,  nade,  jocque,  fore;  car 

Non  de  ponte  vadit, 
Qui  cum  sapientia  cadit, 


68  LIVRE    II,    CHAPITRE    XI 

attendu  que  Messieurs  des  Comptes  ne  convenoyent 
en  la  sommation  des  fleutes  d'AlIemant,  dont  on 
avoit  basti  les  Lunettes  des  Princes,  imprimée  nou- 
vellement à  Anvers.  Et  voylà,  Messieurs,  que  faict 
maulvais rapport;  et  encroy  partie  adverse,  in  sacer 
verbo  dotis,  car,  voulant  obtempérer  au  plaisir  du 
Roy,  je  me  estois  armé  de  pied  en  cap  d'une  car- 
relure  de  ventre  pour  aller  veoir  comment  mes  ven- 
dangeurs avoyent  dechicqueté  leurs  haulx  bonnetz 
pour  mieulx  jouer  des  manequins,  car  le  temps  estoit 
quelque  peu  dangereux  de  la  foire,  dont  plusieurs 
francz  archiers  avoyent  esté  refusez  à  la  monstre, 
nonobstant  que  les  cheminées  feussent  assez  haultes 
selon  la  proportion  du  javart  et  desmalandres  Y  Ami 
Baudichon. 

«  Et  par  ce  moyen  fut  grande  année  de  quaque- 
rolles  en  tout  le  pays  de  Artois,  qui  ne  feust  petit 
amandement  pour  messieurs  lès  porteurs  de  couste- 
retz,  quand  on  mangeoit  sans  desguainer  cocques 
cigrues  à  ventre  déboutonné.  Et  à  la  mienne  vo- 
lunté  que  chascun  eust  aussi  belle  voix,  Ton  en 
jourroit  beaucoup  mieulx  à  lapaulme;  et  ces  petites 
finesses  qu'on  faict  à  etymologizer  les  pattins  des- 
cendroyent  plus  aisément  en  Seine  pour  tousjours 
servir  au  Pont-aux-Meusniers,  comme  jadis  feut  dé- 
crété par  le  roy  de  Canarre,  et  l'arrest  en  est  au 
greffe  de  céans. 

«  Pour  ce,  Monsieur,  je  requiers  que  par  vostre 
seigneurie  soit  dict  et  declairé  sur  le  cas  ce  que  de 


PANTAGRUEL  69 

raison,  avecques  despens,  dommaigeset  interestz.  » 
Lors  dist  Pantagruel  :  «  Mon  amy,  voulez  vous 
plus  rien  dire  ?  »  Respondit  Baisecul  :  «  Non , 
Monsieur;  car  je  av  dict  tout  le  tu  autan,  et  n'en 
ay  en  rien  varié,  sur  mon  honneur.  —  Vous  dono 
ques,  dist  Pantagruel,  Monsieur  de  Humevesne, 
dictes  ce  que  vous  vouldrez,  et  abreviez,  sans  rien 
toutesfoys  laisser  de  ce  que  servira  au  propos.  » 

CHAPITRE  XII 

Comment  le  seigneur  de  Humevesne  plaidoie 
davant  Pantagruel. 

ors  commença  le  seigneur  de  Hume- 
vesne ainsi  que  s'ensuit  : 

«  Monsieur  et  Messieurs,  si  Tiniquité 
des  hommes  estoit  aussi  facilement 
veue  en  jugement  categoricque  comme  oncongnoit 
mousches  en  laict,  le  monde,  quatre  beufz!  ne  se- 
roit  tant  mangé  de  ratz  comme  il  est,  et  seroient 
aureilles  maintes  sur  terre  qui  en  ont  esté  rongées 
trop  laschement,  car,  combien  que  tout  ce  que  a 
dit  partie  adverse  soit  de  dumet  bien  vray  quand  à 
la  lettre  et  histoire  du  Factum,  toutesfoys,  Mes- 
sieurs, la  finesse,  la  tricherie,  les  petitz  hanicroche- 
mens,  sont  cachez  soubs  le  pot  aux  roses. 

«  Doibs-je  endurer  que,  à  l'heure  que  je  mange  au 
pair  ma  souppe  sans  mal  penser  ny  mal  dire,  l'on 


70  LIVRE    II,    CHAPITRE    XII 

me  vienne  ratisser  et  tabuster  le  cerveau,  me  son- 
nant l'antiquaille,  et  disant  : 

Qui  boit  en  mangeant  sa  soupe, 
Quand  il  est  mort  il  n'y  voit  goutte. 

«  Et,  Saincte  Dame  !  combien  avons  nous  veu  de 
gros  cappitaines  en  plein  camp  de  bataille,  alors 
qu'on  donnoit  les  horions  du  pain  benist  de  la  con- 
trarie, pour  plus  honnestement  se  dodeliner,  jouer 
du  lue,  sonner  du  cul  et  faire  les  petiz  saulx  en  plate 
forme!  Mais  maintenant  le  monde  est  tout  detravé 
de  louchetz  des  balles  de  Lucestre  ;  l'un  se  desbau- 
che,  l'aultre  cinq,  quatre  et  deux,  et,  si  la  Court  n'y 
donne  ordre,  il  fera  aussi  mal  glener  ceste  année 
qu'il  feist  ou  bien  fera  desgoubeletz.  Si  une  pauvre 
personne  va  aux  estuves  pour  se  faire  enluminer  le 
museau  de  bouzes  de  vache  ou  acheter  bottes  de 
hyver,  et  les  sergearis  passans,  ou  bien  ceulx  du 
guet,  receuvent  la  décoction  d'un  clystere  ou  la 
matière  fécale  d'une  selle  percée  sur  leurs  tintamar- 
res, en  doibt  l'on  pourtant  roigner  les  testons  et 
fricasser  les  escutz  esles  de  bois? 

«  Aulcunesfoys  nous  pensons  l'un,  mais  Dieu  faict 
l'aultre,  et,  quand  le  soleil  est  couché,  toutes  bestes 
sont  à  l'ombre.  Je  n'en  veulx  estre  creu,  si  je  ne  le 
prouve  hugrement  par  gens  de  plain  jour.  L'an 
trente  et  six,  achaptant  un  courtault  d'Alemaigne 
hault  et  court,  d'assez  bonne  laine  et  tainct  en 
graine,   comme  asseuroyent   les   orfèvres,  toutes- 


PANTAGRUEL  71 

foys  le  notaire  y  mist  du  cxtera.  Je  ne  suis  poinct 
clerc  pour  prendre  la  luneavecques  les  dentz;  mais, 
au  pot  de  beurre  où  l'on  selloit  les  instrumens  vul- 
canicques,  le  bruyt  estoit  que  le  bœuf  salé  faisoit 
trouver  le  vin  sans  chandelle,  et  feust  il  caiché  au 
fond  d'un  sac  de  charbonnier,  houzé  et  bardé 
avecques  le  chanfrain  et  hoguines  requises  à  bien 
fricasser  rusterie  :  c'est  teste  de  mouton.  Et  c'est 
bien  ce  qu'on  dict  en  proverbe,  qu'il  fait  bon  veoir 
vaches  noires  en  boys  bruslé  quand  on  jouist  de  ses 
amours.  J'en  fis  consulter  la  matière  à  messieurs  les 
clercs,  et  pour  resolution  conclurent  en  frisesomorum 
qu'il  n'est  tel  que  faucher  l'esté  en  cave  bien  garnie 
de  papier  et  d'ancre,  de  plumes  et  ganivet  de  Lyon 
sur  le  Rosne,  tarabin  tarabas,  car,  incontinent  que 
un  harnoys  sent  les  aulx,  la  rouille  luy  mangeue  le 
foye,  et  puis  l'on  ne  faict  que  rebecquer  torty  colli 
fleuretant  le  dormir  d'après  disner;  et  voylà  qui 
faict  le  sel  tant  cher. 

«  Messieurs,  ne  croyez  que,  au  temps  que  ladicte 
bonne  femme  englua  la  poche  cuilliere  pour  le  re- 
cord du  sergeant  mieulx  apanager,  et  que  la  fres- 
sure boudinalle  tergiversa  par  les  bourses  des  usu- 
riers, il  n'y  eust  rien  meilleur  à  soy  garder  des  cani- 
bales  que  prendre  une  liasse  d'oignons  lyée  de  trois 
cents  naveaulx,  et  quelque  peu  d'une  fraize  de  veau 
du  meilleur  alloy  que  ayent  les  alchistimes,  et  bien 
luter  et  calciner  ces  pantoufles,  mouflin  mouflart, 
avecques  belle  saulce  de  raballe,  et  soy  mucer  en 


72  LIVRE    II,    CHAPITRE    XII 

quelque  petit  trou  de  taulpe,  salvant  tousjours  les 
lardons. 

«  Et,  si  le  dez  ne  vous  veult  aultrement  ambezars, 
ternes  du  gros  bout,  guare  daz,  mettez  la  dame  au 
coing  du  lict,  fringuez  la,  toureloura  la  la,  et  beu- 
vez  à  oultrance, 

Depiscando  grenoillibus 

à  tout  beaulx  houseaulx  coturnicques,  ce  sera  pour 
les  petitz  oysons  de  mue  qui  s'esbatent  au  jeu  de 
foucquet,  attendant  battre  le  métal  et  chauffer  la 
cyre  aux  bavars  de  godale. 

«  Bien  vray  est  il  que  les  quatre  beufz  desquelz 
est  question  avoyent  quelque  peu  la  mémoire  courte  ; 
toutesfoys,  pour  sçavoirlagame,  il  n'en  craignoyent 
courmaran  ny  quanard  de  Savoye,  et  les  bonnes 
gens  de  ma  terre  en  avoyent  bonne  espérance, 
disant  :  «  Ces  enfans  deviendront  grands  en  Algo- 
«  risme  ;  ce  noussera  une  rubrique  de  droict.  »  Nous 
ne  pouvons  faillir  à  prendre  le  loup,  faisans  nos 
hayes  dessus  le  moulin  à  vent,  duquel  ha  esté  parlé 
par  partie  adverse.  Mais  le  grand  Diole  y  eut  envie 
et  mist  les  Allemans  par  le  derrière,  qui  firent  dia- 
bles de  humer  :  «  Her  !  tringue,  tringue  !  »  de  dou- 
blet en  case  :  car  il  n'y  a  nulle  apparence  de  dire 
que 

A  Paris  sur  Petit-Pont  geline  de  feurre, 
et  fussent  ilz  aussi  huppez  que  duppes  de  marays, 


PANTAGRUEL  75 

sinon  vrayement  qu'on  sacrifiast  les  pompetes  au 
moret  fraîchement  esmoulu  de  lettres  versalles  ou 
coursives,  ce  m'est  tout  un,  pourveu  que  la  tran- 
chefille  n'y  engendre  les  vers. 

«  Et,  posé  le  cas  que,  au  coublement  des  chiens 
courans,  les  marmouzelles  eussent  corne  prinse  de- 
vant que  le  notaire  eust  baillé  sa  relation  par  art 
cabalisticque,  il  ne  s'ensuit,  saulve  meilleur  jugement 
de  la  Court,  que  six  arpens  de  pré  à  la  grand  laize 
feissent  trois  bottes  de  fine  ancre  sans  souffler  au 
bassin,  considéré  que  aulx  funérailles  du  roy  Charles 
l'on  avoit  en  plain  marché  la  toison  pour  deux  et 
ar,  j'entens  par  mon  serment  de  laine.  Et  je  voy 
ordinairement  en  toutes  bonnes  cornemuses  que, 
quand  l'on  va  à  la  pipée,  faisant  troys  tours  de 
balay  par  la  cheminée  et  insinuant  sa  nomination, 
l'on  ne  faict  que  bander  aux  reins  et  soufler  au  cul, 
si  d'adventure  il  est  trop  chault,  et,  quille  luy  bille, 

Incontinent  les  lettres  veues, 
Les  vaches  luy  furent  rendues. 

«  Et  an  fut  donné  pareil  arrest  à  la  martingalle, 
Tan  dix  et  sept,  pour  le  maulgouvert  de  Louzefou- 
gerouse,  à  quoy  il  plaira  à  la  Court  d'avoir  esguard. 
Je  ne  dy  vrayement  qu'on  ne  puisse  par  équité  des- 
posseder  en  juste  tiltre  ceulx  qui  de  l'eaue  beniste 
beuvroyent  comme  on  faict  d'un  rançon  de  tisse- 
rant,  dont  on  faict  les  suppositoires  à  ceulx  qui  ne 
voulent  resigner,  sinon  à  beau  jeu  bel  argent. 

10 


74  LIVRE    II,    CHAPITRE    XII 

«  Tune,  Messieurs,  quid  juris  pro  minoribus  ?  car 
l'usance  commune  de  la  loy  salicque  est  telle  que  le 
premier  boute  feuquiescornifle  la  vache,  quimous- 
che  en  plain  chant  de  musicque  sans  solfier  les 
poinetzdes  savatiers,  doibt  en  temps  de  godemarre 
sublimer  la  pénurie  de  son  membre  par  la  mousse 
cuillie  alors  qu'on  se  morfond  à  la  messe  de  mi- 
nuict,  pour  bailler  l'estrapade  à  ces  vins  blancs 
d'Anjou  qui  font  la  jambette,  collet  à  collet,  à  la 
mode  de  Bretaigne. 

«  Concluant  comme  dessus ,  avecques  despens, 
dommaiges  et  interestz.  » 

Après  que  le  seigneur  deHumevesne  eut  achevé, 
Pantagruel  dist  au  seigneur  de  Baisecul:  «  Mon 
amy,  voulez  vous  rien  replicquer?  »  A  quoy  res- 
pondit  Baisecul  :  «  Non,  Monsieur,  car  je  n'en  ay 
dict  que  la  vérité  ;  et,  pour  Dieu,  donnons  fin  à 
nostre  différent,  car  nous  ne  sommes  icy  sans  grand 
frais.  » 


PANTAGRUEL 


CHAPITRE  XIII 


5 


Comment  Pantagruel  donna  sentence  sus  le  différent 
des   deux   seigneurs. 

lors  Pantagruel  se  levé  et  assemble 
tous  les  presidens,  conseilliers  et  doc- 
teurs làassistans,  etleurdist:  «  Orçza, 
Messieurs,  vous  avez  ouy 

Vive  vocis  oraculo 

le  différent  dont  est  question;  que  vous  en  semble?» 
A  quoy  respondirent  :  «  Nous  l'avons  véritablement 
ouy,  mais  nous  n'y  avons  entendu.  Au  diable  la 
cause  !  Parce,  nous  vous  prions  unavoceet  supplions 
par  grâce  que  vueilliez  donner  la  sentence  telle  que 
verrez,  et  ex  nunc  prout  ex  tune  nous  l'avons 
aggreable  et  ratifions  de  nos  pleins  consentemens. 
—  Et  bien,  Messieurs  !  dist  Pantagruel,  puisqu'il  vous 
plaist,  je  le  feray;  mais  je  ne  trouve  le  cas  tant 
difficile  que  vous  le  faictes.  Vostre  paraphe  Caton, 
la  loy  Frater,  la  loy  Gallus,  la  loy  Quinque  pedum, 
la  loy  Vinum,  la  loy  Si  Dominus,  la  loy  Mater,  la 
loy  Mulier  bona,  la  loy  Si  quis,  la  loy  Pomponius, 
la  loy  Fundij  la  loy  Emptor,  la  loy  Prdetor,  la  loy 
Venditor  et  tant  d'aultres,  sont  bien  plus  difficiles 
en  mon  oppinion.  » 

Et,  après  ce  dict,  il  se  pourmena  un  tour  ou  deux 
par  la  sale,  pensant  bien  profundement,  comme  l'on 


j6  LIVRE    II,    CHAPITRE    XIII 

pouvoit  estimer,  car  il  gehaignoyt  comme  un  asne 
qu'on  sangle  trop  fort,  pensant  qu'il  failloit  à  un 
chascun  faire  droict,  sans  varierny  accepterpersonne  ; 
puis  retourna  s'asseoir,  et  commença  pronuncer  la 
sentence  comme  s'ensuit  : 

Veu,  entendu  et  bien  calculé  le  différent  d'entre  les 
seigneurs  de  Baisecul  et  Humevcsne,  la  Cour  leur  dict 
que,  considérée  Vorripilation  de  la  ratepenade  dé- 
clinent bravement  du  solstice  estival  pour  mugueter 
les  billes-vesées  qui  ont  eu  mat  du  pyon  par  les  ma- 
ies vexations  des  lucifuges,  qui  sont  au  climat  diar- 
homes  d'un  matagot  à  cheval  bendant  une  arbaleste 
au  reins,  le  demandeur  eust  juste  cause  de  callafater 
le  gallion  que  la  bonne  femme  boursouffloit  un  pied 
chaussé  et  Vaultre  nud,  le  remboursant  bas  et  roidde 
en  sa  conscience  d'aultant  de  baguenaudes  comme  y  a 
de  poil  en  dix-huit  vaches,  et  autant  pour  le  brodeur. 
Semblablement  est  declairé  innocent  du  cas  privi- 
légié des  gringuenaudes  qu'on  pensoit  qu'il  eust  encouru, 
de  ce  qu'il  ne  pouvoit  baudement  fianter  par  la  déci- 
sion d'une  paire  de  gands  parfumés  de  petarrades  à 
la  chandelle  de  noix,  comme  on  use  en  son  pays  de 
Mirebaloys,  laschantla  bouline  avecques  les  bouletz  de 
bronze,  dont  les  houssepailleurs  pastissoyent  conesta- 
blement  ses  legumaiges  interbastez  du  Loyrre  à  tout 
es  sonnettes  d'esparvier  faictes  à  poinct  de  Hongrie, 
que  son  beau  frère  portoit  memoriallement  en  un  pe- 
nier  limitrophe,    brodé  de  gueules  à  troys   chevrons 


PANTAGRUEL  77 

hallebrencz  de  canabasserie,  au  caignard  angulaire 
dont  on  tire  au  Papeguay  vermiforme  avecques  la  vis- 
tempenarde. 

Mais,  en  ce  qu'il  met  sus  au  défendeur  qu'il  fut 
rataconneur,  tyrofageux  et  goildronneur  de  mommye, 
qui  n'a  esté  en  brimballant  trouvé  vray,  comme  bien 
Va  debastu  ledict  deffendeur,  la  court  le  condemne  en 
troys  verrassées  de  caillebottes  assimentées,  preloreli- 
tantées  et  gaudepisées  comme  est  la  coustume  du  pays 
envers  le  dict  défendeur,  payable  à  la  my  d'oust  en 
may  ;  mais  le  dict  défendeur  sera  tenu  de  fournir  de 
foin  et  d'estoupes  à  l'embouchement  des  chassetrapes 
guitturales  emburelucocquées  de  guilverdons  bien  gra- 
belez  à  rouelle. 

Et  amis  comme  devant,  sans  despens,  et  pour  cause. 

Laquelle  sentence  pronuncée,  les  deux  parties 
départirent  toutes  deux  contentes  de  Tarrest,  qui 
fust  quasi  chose  increable  :  car  venu  n'estoit  des- 
puys  les  grandes  pluyes,  et  n'adviendra  de  treze  ju- 
bilez, que  deux  parties  contendantes  en  jugement 
contradictoire  soient  egualement  contentez  d'un 
arrest  diffinitif. 

Au  regard  des  conseilliers  et  aultres  docteurs  qui 
là  assistoyent,  ils  demeurèrent  en  ecstase  esvanoys 
bien  troys  heures,  et  tous  ravys  en  admiration  de 
la  prudence  de  Pantagruel  plus  que  humaine,  la- 
quelle avoyent  congneu  cierement  en  la  décision  de 
ce  jugement  tant  difficile  et  espineux.  Et  y  feussent 


78  LIVRE    II,    CHAPITRE    XIII 

encores,  sinon  qu'on  apporta  force  vinaigre  et  eaue 
rose  pour  leur  faire  revenir  le  sens  et  entendement 
accoustumé,  dont  Dieu  soit  loué  partout! 


CHAPITRE  XIV 

Comment  Panurge  racompte  la    manière   comment 
il  eschappa  de  la  main  des  Turcqs. 

e  jugement  de  Pantagruel  feut  incon- 
tinent sceu  et  entendu  de  tout  le 
monde,  et  imprimé  à  force,  et  rédigé 
es  Archives  du  Palays,  en  sorte  que  le 
monde  commença  à  dire:  c  Salomon,  qui  rendit 
par  soubson  l'enfant  à  sa  mère,  jamais  ne  montra 
tel  chief  d'oeuvre  de  prudence  comme  a  faictlebon 
Pantagruel.  Nous  sommes  heureux  de  l'avoir  en 
nostre  pays.  »  Et  de  faict,  on  le  voulut  faire  maistre 
des  requestes  et  président  en  la  Court  ;  mais  il  refusa 
tout,  les  remerciant  gracieusement.  «  Car  il  y  a, 
dist-il,  trop  grande  servitude  à  ces  offices,  et  à  trop 
grande  poine  peuvent  estre  saulvez  ceulx  qui  les 
exercent,  veu  la  corruption  des  hommes;  et  croy 
que,  si  les  sièges  vuides  des  anges  ne  sont  rempliz 
d'aultre  sorte  de  gens,  que  de  trente  sept  jubilez 
nous  n'aurons  le  jugement  final,  et  sera  Cusanus 
trompé  en  ses  conjectures.  Je  vous  en  advertis  de 
bonne  heure.  Mais,  si  avez  quelque  muitz  de  bon 
vin,  voluntiers  j'en  recepvray  le  présent.  » 


PANTAGRUEL 


79 


Ce  que  ils  firent  voluntiers,  et  luy  envoyèrent  du 
meilleur  de  la  ville,  et  beut  assez  bien.  Mais  le 
pauvre  Panurge  en  beut  vaillamment,  car  il  estoit 
eximé  comme  un  haran  soret.  Aussi  alloit  il  du  pied 
comme  un  chat  maigre.  Et  quelcun  l'admonesta  à 
demye  alaine  d'un  grand hanat plein  devin  vermeil, 
disant:  «  Compère,  tout  beau!  vous  faictes  rage 
de  humer.  - —  Je  donne  au  diesble,  dist-il,  tu  n'as 
pas  trouvé  tes  petitz  beuvreaux  de  Paris,  qui  ne 
beuvent  en  plus  q'un  pinson,  et  ne  prenent  leur 
bêchée  sinon  qu'on  leurs  tape  la  queue  à  la  mode 
des  passereaux.  O  compaing  !  si  je  montasse  aussi 
bien  comme  je  avalle,  je  feusse  desjà  au  dessus  la 
sphère  de  la  lune  avecques  Empedocles.  Mais  je  ne 
sçay  que  diable  cecy  veult  dire  :  ce  vin  est  fort  bon 
et  bien  délicieux;  mais  plus  j'en  boy,  plus  j'ay  de 
soif.  Je  croy  que  l'ombre  de  monseigneur  Panta- 
gruel engendre  les  altérez,  comme  la  lune  faict  les 
catarrhes.  »  Auquel  commencèrent  à  rire  les  assistans. 

Ce  que  voyant,  Pantagruel  dist  :  «  Panurge, 
qu'est-ce  que  avez  à  rire?  —  Seigneur,  dist  il,  je 
leur  contoys  comment  ces  diables  de  Turcqs  sont 
bien  malheureux  de  ne  boire  goutte  de  vin.  Si  aul- 
tre  mal  n'estoit  en  l'Alchoran  de  Mahumeth,  en- 
cores  ne  me  mettrois-je  mie  de  sa  loy.  —  Mais  or 
me  dictes  comment,  dist  Pantagruel,  vous  eschap- 
pastes  leurs  mains?  —  Par  Dieu!  Seigneur,  dist 
Panurge,  je  ne  vous  en  mentiray  de  mot.  Les  pail- 
lards Turcqs  m'avoient  mys  en  broche  tout  lardé 


80  LIVRE    II,    CHAPITRE    XIV 

comme  un  connil,  car  j'estois  tant  eximé  que  au- 
trement de  ma  chair  eustesté  fort  maulvaise  viande, 
et  en  ce  poinct  me  faisoyent  roustir  tout  vif.  Ainsi, 
comme  ilz  me  roustissoyent,  je  me  recommandoys 
à  la  grâce  divine,  ayant  en  memoyre  le  bon  sainct 
Laurent,  et  tousjours  esperoys  en  Dieu  qu'il  me 
delivreroit  de  ce  torment,  ce  qui  feut  faict  bien 
estrangement,  car,  ainsi  que  me  recommandoys 
bien  de  bon  cœur  à  Dieu,  cryant  : 

«  Seigneur  Dieu,  ayde  moi  ! 

«  Seigneur  Dieu,  saulve  moy  ! 

«  Seigneur  Dieu,  oste  moy  de  ce  torment  auquel 
«  ces  traistres  chiens  me  détiennent  pour  la  mainte- 
«  nance  de  ta  loy  !  » 

Le  roustisseur  s'endormit  par  le  vouloir  divin,  ou 
bien  de  quelque  bon  Mercure,  qui  endormit  cau- 
tement  Argus  qui  avoit  cent  yeulx.  Quand  je  vys 
qu'il  ne  me  tournoitplus  en  roustissant,  je  le  regarde 
et  voy  qu'il  s'endort.  Lors  je  prens  avecques  les 
dents  un  tyson  par  le  bout  où  il  n'estoit  point  bruslé, 
et  vous  le  gette  au  gyron  de  mon  roustisseur,  et  un 
aultre  je  gette  le  mieulx  que  je  peuz  soubz  un  lict 
de  camp  qui  estoit  auprès  de  la  cheminée  où  estoit 
la  paillasse  de  Monsieur  mon  roustisseur.  Inconti- 
nant  le  feu  se  print  à  la  paille,  et  de  la  paille  au 
lict,  et  lict  au  solier,  qui  estoit  embrunché  de  sapin, 
faict  à  quehues  de  lampes.  Mais  le  bon  feut  que  le 
feu  que  j'avoys  getté  au  gyron  de  mon  paillard 
roustisseur  luy  brusla  tout  le  penil,  et  se  prenoit  aux 


PANTAGRUEL  8l 

couillons,  sinon  qu'il  n'estoit  tant  punays  qu'il  ne 
le  sentist  plustost  que  le  jour,  et,  debouq  estourdy 
se  levant,  cria  à  la  fenestre  tant  qu'il  peut  :  «  Dal 
baroth  !  dal  baroth  !  »  qui  vault  autant  à  dire  comme  : 
«  Au  feu  !  au  feu  !  »  Et  vint  droict  à  moy  pour  me 
getter  du  tout  au  feu  ;  et  desja  avoit  couppé  les 
chordes  dont  on  m'avoit  lyé  tes  mains,  et  couppoit 
lyens  des  piedz. 

«Mais  le  maistre  de  la  maison,  ouyant  le  cry  du 
feu  et  sentant  ja  la  fumée  de  la  rue,  où  il  se  pour- 
menoit  avecques  quelque  aultresbaschatzet  musaffîz, 
courut  tant  qu'il  peut  y  donner  secours,  et  pour  em- 
porter les  bagues. 

«  De  pleine  arrivée,  il  tire  la  broche  où  j'estoys 
embroché,  et  tua  tout  roidde  mon  routisseur,  dont 
il  mourut  là  par  faulte  de  gouvernement  ou  autre- 
ment, car  il  luy  passa  la  broche  peu  au  dessus  du 
nombril  vers  le  flan  droict,  et  luy  percea  la  tierce 
lobe  du  foye,  et  le  coup  haussant  lui  pénétra  le  dia- 
phragme, et  par  atravers  la  capsule  du  cueur  luy  sortit 
la  broche  par  le  haut  des  espaules,  entre  les  spondyles 
et  l'omoplate  senestre.  Vray  est  que,  en  tirant  la 
broche  de  mon  corps,  je  tumbey  à  terre  prés  des 
landiers,  et  me  feist  peu  de  mal  la  cheute,  toutes- 
foys  non  grand,  car  les  lardons  soustindrent  le 
coup. 

«  Puis,  voyant  mon  baschatz  que  le  cas  estoit 
désespéré  et  que  sa  maison  estoit  bruslée  sans  re- 
mission et  tout  son  bien  perdu,  se  donna  à  tous  les 
Rabelais.    IL  1 1 


82  LIVRE    II,    CHAPITRE    XIV 

diables,  appellant  Grilgoth,  Astarost,  Rappallus  et 
Gribouillis,  par  neuf  foys. 

a  Quoy  voyant,  je  euz  de  peur  pour  plus  de  cinq 
solz,  craignant  :  «  Les  diables  viendront  à  ceste 
heure  pour  emporter  ce  fol  icy  :  seroyent  ilz  bien 
gens  pourm'emporter  aussi?  Je  suis  jademyrousty. 
Mes  lardons  seront  cause  de  mon  mal,  car  ces  dia- 
bles icy  sont  frians  de  lardons,  comme  vous  avez 
l'autorité  du  philosophe  Jamblicque  et  Murmault 
en  l'Apologie  De  Bossutis  et  contrefactis  pro  magis- 
tros  nostros  »  ;  mais  je  fis  le  signe  de  la  croix,  criant  : 
«  Agios  !  Athanatos  !  ho  Theos  !  »  Et  nul  ne 
venoit. 

«  Ce  que  cognoissant  mon  villain  baschatz,  se 
vouloit  tuer  de  ma  broche  et  s'en  percer  le  cueur. 
De  faict  la  mist  contre  sa  poictrine,  mais  elle  ne 
povoit  oultrepasser,  car  elle  n'estoit  assez  poinctue, 
et  poulsoit  tant  qu'il  povoit,  mais  il  ne  prouffitoit 
rien. 

«  Alorsje  vins  à  luy,  disant  :  «  Missaire  Bougrino, 
«  tu  pers  icy  ton  temps,  car  tu  ne  te  tueras  jamais 
«  ainsi  ;  bien  te  blesseras  quelcque  hurte,  dont  tu 
«  languiras  toute  ta  vie  entre  les  mains  des  barbiers. 
«  Mais,  si  tu  veulx,  je  te  tueray  icy  tout  franc,  en 
«  sorte  que  tu  n'en  sentiras  rien  ;  et  m'en  croy, 
«  car  j'en  ay  bien  tué  d'aultres  qui  s'en  sont  bien 
«  trouvez.  —  Ha  !  mon  amy,  dist  il,  je  t'en  prie, 
«  et,  ce  faisant,  je  te  donne  ma  bougette.  Tien,  voy 
«  la  là.  Il  y  a  six  cens  seraphz  dedans,  et  quelques 


PANTAGRUEL  83 

«  ày amans  et  rubiz  en  perfection.  »  Et  où  sont  ilz? 
dist  Epistemon.  —  Par  sainct  Joan,  dist  Panurge, 
ilz  sont  bien  loing,  s'ilz  vont  tousjours. 

Mais  où  sont  les  neiges  d'antan? 

«  C'estoit  le  plus  grand  soucy  que  eust  Villon,  le  poëte 
parisien.  —  Achevé,  dist  Pantagruel,  je  te  prie, 
que  nous  sçaichons  comment  tu  accoustras  ton 
baschatz.  —  Fov  d'homme  de  bien,  dist  Panurge, 
je  n'en  mentz  de  mot.  Je  le  bande  d'une  meschante 
braye  que  je  trouve  là,  demy  bruslée,  et  vous  le  lie 
rustrement  piedz  et  mains  de  mes  cordes,  si  bien 
qu'il  n'eust  sceu  regimber,  puis  luy  passay  ma  broche 
à  travers  la  gargamelle  et  le  pendys,  acrochant  la 
broche  à  deux  gros  crampons  qui  soustenoient  des 
alebardes,  et  vous  attise  un  beau  feu  au  dessoubz, 
et  vous  flambois  mon  milourt  comme  on  faict  les 
harans  soretz  à  la  cheminée.  Puis,  prenant  sa  bou- 
gette  et  un  petit  javelot  quiestoitsur  les  crampons, 
m'en  fuys  le  beau  galot,  et  Dieu  sçait  comme  je 
sentoys  mon  espaule  de  mouton  ! 

«  Quand  je  fuz  descendu  en  la  rue,  je  trouvay 
tout  le  monde  qui  estoit  acouru  au  feu  à  force 
d'eau  pour  l'estaindre,  et,  me  voyans  ainsi  à  demy 
rousty,  eurent  pitié  de  moy  naturellement,  et  me 
getterent  toute  leur  eau  sur  moy,  et  me  refraiche- 
rent  joyeusement,  ce  que  me  fist  fort  grand  bien; 
puis  me  donnèrent  quelque  peu  à  repaistre,  mais  je 
ne  mangeoys  gueres,  car  ilz  ne  me  bailloient  que 


84  LIVRE    II,    CHAPITRE    XIV 

de  Peau  à  boyre,  à  leur  mode.  Aultre  mal  ne  me 
firent,  sinon  un  villain  petit  Turq,  bossu  par  le 
devant,  qui  furtivement  me  crocquoit  mes  lardons  ; 
mais  je  luy  baillys  si  vert  dronos  sur  les  doigts  à 
tout  mon  javelot  qu'il  n'y  retourna  pas  deux  foys. 
Et  une  jeune  Corinthiace  qui  m'avoit  apporté  un 
pot  de  myrobolans  emblicz,  confictz  à  leur  mode, 
laquelle  regardoit  mon  pauvre  haire  esmoucheté, 
comment  il  s'estoit  retiré  du  feu,  car  il  ne  me  alloit 
plus  que  jusques  sur  les  genoulx.  Mais  notez  que 
cestuy  rotissement  me  guerist  d'une  isciaticque  en- 
tièrement, à  laquelle  j'estoys  subject,  plus  de  sept 
ans  avoit,  du  cousté  auquel  mon  rôtisseur,  s'endor- 
mant,  me  laissa  brusler. 

«  Or,  ce  pendent  qu'ilz  se  amusoyent  à  moy, 
le  feu  triumphoit,  ne  demandez  comment,  à  pren- 
dre en  plus  de  deux  mille  maisons,  tant  que  quel- 
cun  d'entre  eulx  l'advisa  et  s'escria,  disant  :  «  Ventre 
«  Mahom  !  toute  la  ville  brusle,  et  nous  amusons 
«  icy  !  »  Ainsi  chascun  s'en  va  à  sa  chascuniere. 

«  De  moy,  je  prens  mon  chemin  vers  la  porte. 
Quand  je  fuz  sur  un  petit  tucquet  qui  est  auprès, 
je  me  retourne  arrière,  comme  la  femme  de  Loth, 
et  vys  toute  la  ville  bruslant,  dont  je  fuz  tant  aise 
que  je  me  cuydé  concilier  de  joye  ;  mais  Dieu  m'en 
punit  bien.  —  Comment?  dist  Pantagruel. —  Ainsi, 
dist  Panurge,  que  je  regardoys  en  grand  liesse  ce 
beau  feu,  me  gabelant  et  disant  :  «  Ha  !  pauvres 
«  pulces  !  ha  !  pauvres  souris  !  vous  aurez  maulvais 


PANTAGRUEL  85 

«  hyver,  le  feu  est  en  vostre  paillier  !  »  sortirent 
plus  de  six,  voire  plus  de  treze  cens  et  unze  chiens 
gros  et  menutz  tous  ensemble  de  la  ville,  fuyant  le 
feu.  De  première  venue  acoururent  droict  à  moy, 
sentant  l'odeur  de  ma  paillarde  chair  demy  rostie, 
et  me  eussent  dévoré  à  l'heure,  si  mon  bon  ange  ne 
m'eust  bien  inspiré,  me  enseignant  un  remède  bien 
opportun  contre  le  mal  des  dens. — Et  à  quel  pro- 
pous,  dist  Pantagruel,  craignois  tu  le  mal  des  dens? 
N'estois  tu  guery  de  tes  rheumes?  —  Pasques  de 
soles  !  respondit  Panurge,  est  il  mal  de  dens  plus 
grand  que  quand  les  chiens  vous  tenent  aux  jam- 
bes? Mais  soudain  je  me  advise  de  mes  lardons,  et 
les  gettoys  au  mylieu  d'entre  eulx.  Lors  chiens 
d'aller  et  de  se  entrebatre  l'un  l'aultre  à  belles  dentz 
à  qui  auroit  le  lardon.  Par  ce  moyen  me  laissèrent, 
et  je  les  laisse  aussi  se  pelaudans  l'un  l'aultre.  Ainsi 
eschappé  gaillard  et  dehayt,  et  vive  la  roustis- 
serie  !  » 


86  LIVRE    II,    CHAPITRE    XV 

CHAPITRE  XV 

Comment  Panurge   enseigne   une   manière   bien 
nouvelle  de  bastir  les  murailles  de  Paris. 

antagruel,  quelque  jour,  pour  se  re- 
créer de  son  estude,  se  pourmenoit 
vers  les  faulxbours  Sainct  Marceau, 
voulant  veoir  la  Follie  Guobelin.  Pa- 
nurge estoit  avecque  luy,  ayant  tousjours  le  flacon 
soubz  sa  robbe  et  quelque  morceau  de  jambon,  car 
sans  cela  jamais  ne  alloit  il,  disant  que  c'estoit  son 
garde  corps.  Aultre  espée  ne  portoit  il.  Et,  quand 
Pantagruel  luy  en  voulut  bailler  une,  il  respondit 
qu'elle  luy  eschaufferoit  la  râtelle.  «  Voire  mais, 
dist  Epistemon,  si  l'on  te  assailloit,  comment  te  de- 
fendroys  tu?  —  A  grands  coups  de  brodequin, 
respondit-il,  pourveu  que  les  estocz  feussent  deffen- 
duz.  » 

A  leur  retour,  Panurge  consideroit  les  murailles 
de  la  ville  de  Paris,  etenirrision  dist  à  Pantagruel: 
«  Voyez  cy  ces  belles  murailles.  O  !  que  fortes 
sont  et  bien  en  poinct  pour  garder  les  oysons  en 
mue  !  Par  ma  barbe  !  elles  sont  competement  mes- 
chantes  pour  une  telle  ville  comme  ceste  cy,  car 
une  vache  avecques  un  pet  en  abbatroit  plus  de  six 
brasses. 

—  O  mon  amy  !  dist  Pantagruel,  sçaitz  tu  bien 
ce  que  dist  Agesilace,  quand  on  luy  demanda  pour- 


PANTAGRUEL  87 

quoy  la  grande  cité  de  Lacedemone  n'estoitceincte 
de  murailles?  Car,  monstrant  les  habitans  et  citoyens 
de  la  ville,  tant  bien  expers  en  discipline  militaire 
et  tant  fors  et  bien  armez:  «Voicy,  dist-il,  les  mu- 
railles de  la  cité,»  signifiant  qu'il  n'est  muraille  que  de 
os,  et  que  les  villes  et  cités  ne  sçauroyent  avoir 
muraille  plus  seure  et  plus  forte  que  la  vertus  des 
citoyens  et  habitans  ?  Ainsi  ceste  ville  est  si  forte 
par  la  multitude  du  peuple  belliqueux  qui  est  de- 
dans qu'ilz  ne  se  soucient  de  faire  aultres  murailles. 
Davantaige  qui  la  vouldroit  emmurailler,  comme 
Strasbourg,  Orléans  ou  Ferrare,  il  ne  seroit  possible, 
tant  les  frais  et  despens  seroyentexcessifz.  —  Voire 
mais,  dist  Panurge,  si  faict  il  bon  avoir  quelque 
visaige  de  pierre  quand  on  est  envahy  de  ses  en- 
nemys,  et  ne  feust  ce  que  pour  demander  :  «  Qui 
est  là  bas?  »  Au  regard  des  frays  énormes  que  dic- 
tes estre  nécessaires,  si  on  lavouloit  murer,  si  Mes- 
sieurs de  la  Ville  me  voulent  donner  quelque  bon 
pot  de  vin,  je  leurs  enseigneray  une  manière  bien 
nouvelle  comment  ilz  les  pourront  bastir  à  bon 
marché-  —  Comment?  dist  Pantagruel.  —  Ne  le 
dictes  doncques  mie,  respondit  Panurge,  si  je  vous 
l'enseigne. 

«  Je  voy  que  les  callibistrys  des  femmes  de  ce  pays 
sont  à  meilleur  marché  que  les  pierres  :  d'iceulx 
fauldroit  bastir  les  murailles  en  les  arrengeant  par 
bonne  symmeterye  d'architecture,  et  mettant  les 
plus  grans  aux  premiers  rancz,  et  puis  en  taluant  à 


88  LIVRE    II,    CHAPITRE    XV 

dos  d'asne  arranger  les  moyens,  et  finablement  les 
petitz  ;  puis  faire  un  beau  petit  entrelardement  à 
poinctes  de  diamans,  comme  la  grosse  tour  de 
Bourges,  de  tant  de  bracquemars  enroiddys  qui  ha- 
bitent par  les  braguettes  claustrales.  Quel  diable 
defferoit  telles  murailles?  Il  n'y  a  métal  qui  tant 
resistast  aux  coups.  Et  puis  que  les  couillevrines  se 
y  vinssent  frotter,  vous  en  verriez,  par  Dieu  !  incon- 
tinent distiller  de  ce  benoistfruict  de  grosse  verolle 
menu  comme  pluye.  Sec,  au  nom  des  diables  ! 
Dadvantaige,  la  fouldre  ne  tumberoit  jamais  dessus  : 
car  pourquoy  ?  ils  sont  touts  benists  ou  sacrez.  — 
Je  n'y  voy  q'un  inconvénient,  Ho,  ho  !  ha,  ha,  ha  ! 
dist  Pantagruel!  —  Et  quel?  —  C'est  que  les 
mousches  en  sont  tant  friandes  que  merveilles,  et 
se  y  cueilleroyent  facillement  et  y  feroient  leur  or- 
dure ;  et  voylà  l'ouvrage  gasté  !  —  Mais  voicy 
comment  l'on  y  remediroit  :  il  fauldroit  tresbien  les 
etmoucheter  avecques  belles  quehuës  de  renards, 
ou  bon  gros  vietz  dazes  de  Provence.  Et,  à  ce 
propos,  je  vous  veulx  dire,  nous  en  allans  pour 
souper,  un  bel  exemple  que  met  Fratcr  Lubinus, 
Ubro  De  Compotationibus  mendicantium  : 

«Au  temps  que  les  bestes  parloyent,  il  n'y  a  pas 
trois  jours,  un  pauvre  lyon,  par  la  forest  de  Bievre 
se  pourmenant  et  disant  ses  menus  suffrages,  passa 
par  dessoubz  un  arbre  auquel  estoit  monté  un  villain 
charbonnier  pour  abastre  du  boys  ;  lequel,  voyant 
le  lyon,  lui  getta  sa  coignée  et  le  blessa  énorme- 


PANTAGRUEL  89 

ment  en  une  cuisse.  Dont  le  lyon,  cloppant,  tant 
courut  et  tracassa  par  la  forest  pour  trouver  ayde 
qu'il  rencontra  un  charpentier,  lequel  voluntiers 
regarda  sa  playe,  la  nettoya  le  mieulx  qu'il  peust 
et  l'emplit  de  mousse^  luy  disant  qu'il  esmouchast 
bien  sa  playe,  quelesmouschesney  feissent  ordure, 
attendant  qu'il  yroit  chercher  de  l'herbe  au  char- 
pentier. Ainsi  le  lion  guery  se  pourmenoist  par  la 
forest,  à  quelle  heure  une  vieille  sempiterneuse 
ebuschetoit  et  amassoit  du  boys  par  ladicte  forest  ; 
laquelle,  voyant  le  lyon  venir,  tumba  de  peur  à  la 
renverse,  en  telle  faczon  que  le  vent  luy  renversa 
robbe,  cotte  et  chemise  jusques  au  dessus  des  es- 
paules.  Ce  que  voyant,  le  lion  accourut  de  pitié 
veoir  si  elle  s'estoit  faict  aulcun  mal,  et,  considérant 
son  comment  a  nom,  dist:  «  O  pauvre  femme!  qui 
t'a  ainsi  blessée?  »  Et,  ce  disant,  aperceut  un  re- 
gnard, lequel  il  apella,  disant:  «Compère  regnard, 
«  hau  cza  cza,  et  pour  cause.  «Quand  le  regnard  fut 
venu,  il  luy  dict  :  «  Compère,  mon  amy,  l'on  a 
«  blessé  ceste  bonne  femme  icy  entre  les  jambes 
«  bien  villainement,  et  y  a  solution  de  continuité 
«  manifeste  ;  regarde  que  la  playe  est  grande  de- 
ce  puis  le  cul  jusques  au  nombril,  mesure  quatre, 
«  mais  bien  cinq  empans  et  demy.  C'est  un  coup 
«  de  coignie  ;  je  me  doubte  que  la  playe  soit  vieille. 
«  Pourtant,  affin  que  les  mousches  n'y  prennent, 
«  esmouche  la  bien  fort,  je  t'en  prie_,  et  dedans  et 
«  dehors  ;  tu  as  bonne  quehue  et  longue  ;  esmouche, 

12 


90  LIVRE   II,    CHAPITRE   XV 

«  mon  amy,  esmouche,  je  t'en  supplye,  et  ce  pen- 
«  dent  je  vay  quérir  de  la  mousse  pour  y  mettre  : 
«  car  ainsi  nous  fault  il  secourir  et  ayder  l'un  l'au- 
«  tre.  Esmouche  fort,  ainsi,  mon  amy,  esmouche 
«  bien,  car  ceste  playe  veult  estre  esmouchée  sou- 
«  vent;  aultrement  la  personne  ne  peut  estre  à  son 
«  aise.  Or  esmouche  bien,  mon  petit  compère,  es- 
«  mouche  ;  Dieu  t'a  bien  pourveu  de  quehue,  tu 
«  l'as  grande  et  grosse  à  l'advenent,  esmouche 
«  fort,  et  ne  t'ennuye  poinct.  Un  bon  esmouche- 
u  teur  qui,  en  esmouchetant  continuellement,  es- 
«  mouche  de  son  mouchet  par  mousches  jamais 
«  emousché  ne  sera.  Esmouche,  couillaud;  es- 
te mouche,  mon  petit  bedaud:  je  n'arresteray 
«  gueres.  » 

«  Puis  va  chercher  force  mousse,  et,  quand  il 
feut  quelque  peu  loing,  il  s'escrya,  parlant  au  re- 
gnard:  «  Esmouche  bien  tousjours,  compère;  es- 
«  mouche,  et  ne  te  fasche  jamais  de  bien  esmou- 
«  cher,  mon  petit  compère.  Je  te  feray  estre  à 
«  gaiges  esmoucheteur  de  Don  Pietro  de  Castille. 
«  Esmouche  seulement,  esmouche,  et  rien  plus.  » 
Le  pauvre  regnard  esmouchoit  fort  bien  et  deçà  et 
delà,  dedans  et  dehors  ;  mais  la  faulse  vieille  vesnoit 
et  vessoit  puant  comme  cent  diables.  Le  pauvre 
regnard  estoit  bien  mal  à  sonayse,  car  il  ne  sçavoit 
de  quel  cousté  se  virer  pour  évader  le  parfun  des 
vesses  de  la  vieille;  et,  ainsi  qu'il  se  touinoit,  il 
veit  que  au  derrière  estoit  encore*  un  aultre  pertuys. 


PANTAGRUEL  91 

non  si  grand  que  celluy  qu'il  esmouchoit,  dont  luy 
venoit  ce  vent  tant  puant  et  infect. 

«  Le  lyon  finablement  retourne,  portant  de 
mousse  plus  que  n'en  tiendroyent  dix  et  huyt  basles, 
et  commença  en  mettre  dedans  la  playe  avecques 
un  baston  qu'il  apporta;  et  y  en  avoit  ja  bien  mys 
seize  basles  et  demie,  et  s'esbahyssoit  :  «  Que  dia- 
«  ble  !  ceste  playe  est  parfonde,  il  y  entreroit  de 
«  mousse  plus  de  deux  charrettées  !  »  Mais  le 
regnard  l'advisa  :  «  O  compère  lyon  !  mon  amy, 
«  je  te  prie,  ne  metz  icy  toute  la  mousse  ;  gardes 
«  en  quelque  peu,  car  y  a  encore  icy  dessoubz  un 
«  aultre  petit  pertuys  qui  put  comme  cinq  cens 
«  diables.  J'en  suis  empoisonné  de  l'odeur,  tant  il 
«  est  punays.  »  Ainsi  fauldroit  guarder  ces  mu- 
railles des  mousches  et  mettre  esmoucheteurs  à 
gaiges.  » 

Lors  dit  Pantagruel:  «  Comment  scez  tu  que  les 
membres  honteux  des  femmes  sont  à  si  bon  marché, 
car  en  ceste  ville  il  y  a  force  preudes  femmes,  chas- 
tes et  pucelles.  —  Et  ubi  prtnus,  dist  Panurge.  Je 
vous  en  diray  non  oppinion,  mais  vraye  certitude 
et  asseurance.  Je  ne  me  vante  d'en  avoir  embourré 
quatre  cens  dix  et  sept  despuis  que  suis  en  ceste 
ville,  il  n'y  a  que  neuf  jours  !  Mais,  à  ce  matin, 
j'ai  trouvé  un  bon  homme  qui,  en  un  bissac  tel 
comme  celluy  de  Esopet,  portoit  deux  petites  fil- 
lettes de  l'eage  de  deux  ou  troys  ans  au  plus,  l'une 
davant,  Paultre  derrière.  Il  me  demande  l'aulmosne, 


92  LIVRE    II,    CHAPITRE    XV 

mais  je  luy  feis  reponce  que  j'avois  beaucoup  plus 
de  couillons  que  de  deniers.  Et  après  luy  demande  : 
«  Bon  homme,  ces  deux  fillettes  sont  elles  pucelles  ? 
«  —  Frère,  dist  il,  il  y  a  deux  ans  que  ainsi  je  les 
«  porte  ;  et,  au  regard  de  ceste  cy  devant,  laquelle 
«  je  voy  continuellement,  en  mon  advis  elle  est 
«  pucelle  ;  toutesfoys,  je  n'en  vouldrois  mettre  mon 
«  doigt  au  feu.  Quant  est  de  celle  que  je  porte 
«  derrière,  je  ne  sçay  sans  faulte  rien.  » 

«  Vrayement,  dist  Pantagruel,  tu  es  gentil  com- 
paignon,  je  te  veulx  habiller  de  ma  livrée.  »  Et  le 
feist  vestir  galantement,  selon  la  mode  du  temps 
qui  couroit,  excepté  que  Panurge  voulut  que  la 
braguette  de  ses  chausses  fust  longue  de  troys  piedz, 
et  quarrée,  non  ronde,  ce  que  feust  faict,  et  la  fai- 
soit  bon  veoir.  Et  disoit  souvent  que  le  monde  n'a- 
voit  encores  cogneu  l'émolument  et  utilité  qui  est 
de  porter  grande  braguette,  mais  le  temps  leur  en- 
seigneroit  quelque  jour,  comme  toutes  choses  ont 
esté  inventées  en  temps. 

«  Dieu  gard  de  mal,  disoit  il,  le  compaignon  a 
qui  la  longue  braguette  a  saulvé  la  vie  ! 

«  Dieu  gard  de  mal  à  qui  la  longue  braguette  a 
vallu  pour  un  jour  cent  soixante  mille  et  neuf 
escutz  ! 

«  Dieu  gard  de  mal  qui  par  sa  longue  braguette 
a  saulvé  toute  une  ville  de  mourir  de  faim  !  Et,  par 
Dieu!  je  feray  un  livre  De  la  Commodité  des  longues 
braguettes  quand  j'auray  plus  de  loysir.  » 


PANTAGRUEL 


93 


De  faict,  en  composa  un  beau  et  grand  livre 
avecques  les  figures,,  mais  il  n'est  encores  imprimé, 
que  je  saiche. 


CHAPITRE  XVI 
Des  Meurs  et  condictions  de  Panurge. 


ravfflibg*- 


vÇïWf  anurge  estoit  de  stature  moyenne,  ny 
trop  grand,  ny  trop  petit,  et  avoit  le 
nez  un  peu  aquillin,  faict  à  manche  de 
rasouer,  et  pour  lors  estoit  de  l'eage 
de  trente  et  cinq  ans  ou  environ,  fin  à  dorer  comme 
une  dague  de  plomb,  bien  galand  homme  de  sa 
personne,  sinon  qu'il  estoit  quelque  peu  paillard  et 
subject  de  nature  à  une  maladie  qu'on  appeloit  en 
ce  temps  là 

Faulte  d'argent,  c'est  doleur  non  pareille; 

toutesfoys,  il  avoit  soixante  et  troys  manières  d'en 
trouver  tousjours  à  son  besoing,  dont  la  plus  hono- 
rable et  la  plus  commune  estoit  par  façon  de  larre- 
cin  furtivement  faict;  malfaisant,  pipeur,  beuveur, 
bateur  de  pavez,  ribleur,  s'il  en  estoit  à  Paris, 

Au  demeurant  le  meilleur  filz  du  monde, 

et  tousjours  machinoit  quelque  chose  contre  les  ser- 
geans  et  contre  le  guet. 

A  l'une  foys,  il  assembloit  trois  ou  quatre  bons 


94  LIVRE    II,    CHAPITRE    XVI 

rustres,  les  faisoit  boire  comme  templiers  sur  le  soir, 
après  les  menoit  au  dessoubz  de  Saincte  Geneviefve, 
ou  auprès  du  Colliege  de  Navarre,  et,  à  l'heure  que 
le  guet  montoit  par  là,  ce  qu'il  congnoissoit  en 
mettant  son  espée  sur  le  pavé  et  l'aureille  auprès, 
et  lors  qu'il  oyoit  son  espée  bransler,  c'estoit  signe 
infallible  que  le  guet  estoit  prés;  à  l'heure  donc- 
ques,  luy  et  ses  compaignons  prenoyent  un  tombe- 
reau et  luy  bailloyent  le  bransle,  le  ruant  de  grande 
force  contre  la  vallée,  et  ainsi  mettoient  tout  le 
pauvre  guet  par  terre  comme  porcs,  puis  fuyoyent 
de  l'aultre  cousté,  car,  en  moins  de  deux  jours,  il 
sceut  toutes  les  rues^  ruelles  et  traverses  de  Paris 
comme  son  Dcus  det.  A  l'aultre  foys,  faisoit  en  quel- 
que belle  place  par  où  ledict  guet  debvoit  passer 
une  trainnée  de  pouldre  de  canon,  et,  à  l'heure  que 
passoit,  mettoit  le  feu  dedans,  et  puis  prenoit  son 
passe  temps  à  veoir  la  bonne  grâce  qu'ils  avoyent 
en  fuyant,  pensans  que  le  feu  sainct  Antoine  les 
tint  aux  jambes. 

Et  au  regard  des  pauvres  maistres  es  ars,  il  les 
persecutoit  sur  tous  aultres.  Quand  il  rencontroit 
quelcun  d'entre  eulx  par  la  rue,  jamais  ne  failloit 
de  leur  faire  quelque  mal,  maintenant  leurs  mettant 
un  estronc  dedans  leurs  chaperons  à  bourlet,  main- 
tenant leur  attachant  de  petites  quehuës  de  regnard 
ou  des  aureilles  de  lièvres  par  derrière,  ou  quelque 
aultre  mal.  Un  jour  que  l'on  avoit  assigné  à  yceulx 
se  trouver  en  la  rue  du  Feurre,  il  feist  une  tartre 


PANTAGRUEL  ^5 

borbonnoise  composée  de  force  de  hailz,  de  galba- 
num,  de  assa-fœtida,  de  castoreum,  d'estroncs  tous 
chaulx,  et  la  destrampit  en  sanie  de  bosses  chan- 
creuses,  et  de  fort  bon  matin  engressa  et  oignit  tout 
le  pavé,  en  sorte  que  le  diable  n'y  eust  pas  duré. 
Et  tous  ces  bonnes  gens  rendoyent  là  leurs  gorges  de- 
vant tout  le  monde  comme  s'ils  eussent  escorché  le 
regnard,  et  en  mourut  dix  ou  douze  de  peste  qua- 
torze en  feurent  ladres,  dix  et  huict  en  feurent 
pouacres,  et  plus  de  vingt  et  sept  en  eurent  la  ve- 
rolle.  Mais  il  ne  s'en  soucioit  mie. 

Et  portoit  ordinairement  un  fouet  soubz  sa  robbe, 
duquel  il  fouettoit  sans  remission  les  paiges  qu'il 
trouvoit  portans  du  vin  à  leurs  maistres,  pour  les 
avancer  d'aller.  En  son  saye  avoit  plus  de  vingt  et 
six  petites  bougettes  et  fasques  tousjours  pleines, 
l'une  d'un  petit  d'eau  de  plomb  et  d'un  petit  Cous- 
teau   affilé   comme  l'aguille  d'un  peletier,  dont  il 
couppoit  les  bourses;  l'aultre  de  aigrest,  qu'il  gettoit 
aux  yeulx  de  ceulx  qu'il  trouvoit  ;  l'aultre  de  glate- 
rons  enpenez  de  petites  plumes  de  oysons  ou  de 
chappons,  qu'il  gettoit  sus  les  robes  et  bonnetz  des 
bonnes  gens,  et  souvent  leur  en  faisoit  de  belles 
cornes,  qu'ilz  portoyent  par  toute  la  ville,  aulcunes- 
foys  toute  leur  vie. 

Aux  femmes  aussi,  par  dessus  leurs  chapperons, 
au  derrière,  aulcunesfoys  en  mettoit  faictz  en  forme 
d'un  membre  d'homme;  en  l'aultre,  un  tas  de  cor- 
netz  tous  pleins  de  pulces  et  de  poux  qu'il  emprun- 


96  LIVRE    II,    CHAPITRE    XVI 

toit  des  guenaulx  de  Sainct-Innocent,  et  les  gettoit 
avecques  belles  petites  cannes  ou  plumes  dont  on 
escript  sur  les  colletz  des  plus  sucrées  damoiselles 
qu'il  trouvoit,  et  mesmement  en  l'église,  car  jamais 
ne  se  mettoit  au  cueur  au  hault,  mais  tousjours  de- 
mouroit  en  la  nef  entre  les  femmes,  tant  à  la  messe, 
à  vespres,  comme  au  sermon  ;  en  l'auître,  force 
provision  de  haims  et  claveaulx,  dont  il  accouploit 
souvent  les  hommes  et  les  femmes  en  compaignies 
où  ilz  estoient  serrez,  et  mesmement  celles  qui  por- 
toyent  robbes  de  tafetas  armoisy  ;  et,  à  l'heure 
qu'elles  se  vouloyent  départir,  elles  rompoyent 
toutes  leurs  robbes. 

En  l'auître,  un  fouzil  garny  d'esmorche,  d'allu- 
mettes, de  pierre  à  feu,  et  tout  aultre  appareil  à  ce 
requis.  En  l'auître,  deux  ou  troys  mirouers  ardens, 
dont  il  faisoit  enrager  auculnesfoys  les  hommes  et 
les  femmes,  et  leur  faisoit  perdre  contenence  à 
l'église,  car  il  disoit  qu'il  n'y  avoit  q'un  antistrophe 
entre  femme  folle  à  la  messe  et  femme  molle  à  la 
fesse.  En  l'auître  avoit  provision  de  fil  et  d'agueilles, 
dont  il  faisoit  mille  petites  diableries. 

Une  foys,  à  l'issue  du  Palays,  à  kla  grand  salle, 
lors  que  un  cordelier  disoit  la  messe  de  Messieurs, 
il  luy  ayda  à  soy  habiller  et  revestir  ;  mais  en 
l'acoustrant  il  luy  cousit  l'aulbe  avec  sa  robbe  et 
chemise,  et  puis  se  retira  quand  messieurs  de  la 
Court  vindrent  s'asseoir  pour  ouyr  icelle  messe. 
Mais,  quand  ce  fut  à  Vite,  missa  est,  que  le  pauvre 


PANTAGRUEL 


97 


fraterse  voulut  devestir  son  aulbe,  il  emporta  ensem- 
ble et  habit  et  chemise,  qui  estoyent  bien  cousuz 
ensemble,  et  se  rebrassit  jusques  aux  espaules,  mons- 
trant  son  callibistris  à  tout  le  monde,  qui  n'estoit 
pas  petit  sans  doubte.  Et  le  frater  tousjours  tiroit, 
mais  tant  plus  se  descouvroit  il,  jusques  à  ce  q'un 
de  messieurs  de  la  Court  dist:  «  Et  quoy  !  ce  beau 
père  nous  veut  il  icy  faire  l'offrande  et  baiser  son 
cul?  Le  feu  sainct  Antoine  le  baise  !  »  Dés  lors  fut 
ordonné  que  les  pauvres  beaulx  pères  ne  se  despouil- 
leroyent  plus  devant  le  monde,  mais  en  leur  sacris- 
tie, mesmement  en  présence  des  femmes,  car  ce 
leur  seroit  occasion  du  péché  d'envie.  Et  le  monde 
demandoit  pourquoy  est  ce  que  ces  fratres  avoyent 
la  couille  si  longue.  Ledict  Panurge  soulut  très  bien 
le  problème,  disant:  «  Ge  que  faict  les  aureilles  des 
asnes  si  grandes,  ce  est  parce  que  leurs  mères  ne 
leurs  mettoyent  point  de  béguin  en  la  teste,  comme 
dict  De  Alliaco  en  ses  Suppositions.  A  pareille  raison, 
ce  que  faict  la  couille  des  pauvres  beatz  pères,  c'est 
qu'ilz  ne  portent  poinct  de  chausses  foncées,  et 
leur  pauvre  membre  s'estend  en  liberté  à  bride 
avallée,  et  leur  va  ainsi  triballant  sur  les  genoulx, 
comme  font  les  patenostres  aux  femmes.  Mais  la 
cause  pourquoy  ilz  Tavoient  gros  à  l'equipolent, 
c'estoit  que  en  ce  triballement  les  humeurs  du  corps 
descendent  audict  membre,  car,  selon  les  légistes, 
agitation  et  motion  continuelle  est  cause  d'atrac- 
tion. 

Rabelais.  H.  1 3 


98  LIVRE    II,    CHAPITRE    XVI 

hem,  il  avoit  un  aultre  poche  pleine  de  alun  de 
plume,  dont  il  gettoit  dedans  le  doz  des  femmes 
qu'il  voyoit  les  plus  acrestées,  et  lesfaisoit  despouil- 
ler  devant  tout  le  monde;  les  aultres  dancer comme 
jau  sur  breze,  ou  bille  sur  tabour;  les  aultres  cou- 
rir les  rues,  et  luy  après  couroit,  et  à  celles  qui  se 
despouilloyent,  il  mettoit  sa  cappe  sur  le  doz, 
comme  homme  courtoys  et  gracieux. 

Item,  en  un  aultre,  il  avoit  une  petite  guedoufle 
pleine  de  vieille  huile,  et,  quand  il  trouvoit  ou 
femme  ou  homme  qui  eust  quelque  belle  robbe,  il 
leurs  engressoit  et  guastoit  tous  les  plus  beaulx  en- 
droictz  soubz  le  semblant  de  les  toucher  et  dire  : 
u  Voicy  de  bon  drap,  voicy  bon  satin,  bon  tafetas, 
Madame.  Dieu  vous  doint  ce  que  vostre  noble 
cueur  désire!  Voz  avez  robbe  neufve,  novel  amy; 
Dieu  vous  y  maintienne  !  n  Ce  disant,  leurs  mettoit 
la  main  sur  le  collet,  ensemble  la  maie  tache  y  de- 
mouroit  perpétuellement,  si  énormément  engravée 
en  l'ame,  en  corps  et  renommée,  que  le  diable  ne 
l'eust  poinct  ostée;  puis  à  la  fin  leur  disoit  :  «  Ma- 
dame, donnez  vous  garde  de  tumber,  car  il  y  a  icy 
un  grand  et  salle  trou  devant  vous.  » 

En  un  aultre,  il  avoit  tout  plein  de  euphorbe 
pulvérisé  bien  subtilement,  et  là  dedans  mettoit  un 
mouschenez  beau  et  bien  ouvré  qu'il  avoit  desrobé 
à  la  belle  lingere  du  Palays  en  luy  oustant  un  poul 
dessus  son  sein,  lequel  toutesfois  il  y  avoit  mis.  Et, 
quand  il  se  trouvoit  en   compaignie  de  quelques 


PANTAGRUEL 


99 


bonnes  dames,  il  leur  mettoit  sus  le  propos  de  lin- 
gerie et  leur  mettoit  la  main  au  sein,  demandant  : 
«  Et  cet  ouvraige,  est-il  de  Flandre  ou  de  Hay- 
nault?  »  Et  puis  tiroit  son  mouschenez,  disant  : 
«  Tenez,  tenez,  voyez  en  cy  de  l'ouvrage;  elle  est 
de  Foutignan  ou  de  Foutarabie,  »  et  le  secouoit 
bien  fort  à  leur  nez,  et  les  faisoit  esternuer  quatre 
heures  sans  repos.  Ce  pendant  il  petoit  comme  un 
roussin,  et  les  femmes  ryoient,  luy  disans  :  «  Com- 
ment !  vous  petez,  Panurge?  —  Non,  foys,  disoit 
il,  Madame;  mais  je  accorde  au  contrepoint  de  la 
musicque  que  vous  sonnés  du  nez.  » 

En  Paultre,  un  daviet,  un  pellican,  un  crochet  et 
quelques  aultres  ferremens,  dont  il  n'y  avoit  porte 
ni  coffre  qu'il  ne  crochetast. 

En  l'aultre,  tout  plein  de  petitz  goubeletz,  dont 
il  jouoit  fort  artificiellement,  car  il  avoit  les  doigtz 
faictz  à  la  main  comme  Minerve  ou  Arachne,  et 
avoit  aultresfoys  crié  le  theriacle.  Et,  quand  il  chan- 
geoit  un  teston  ou  quelque  autre  pièce,  le  chan- 
geur eust  esté  plus  fin  que  maistre  Mousche  si  Pa- 
nurge n'eust  faict  esvanouyr  à  chascune  foys  cinq 
ou  six  grands  blancs  visiblement,  apertement, 
manifestement,  sans  faire  lésion  ne  blesseure  aulcune, 
dont  le  changeur  n'en  eust  senty  que  le  vent. 


IOO 


LIVRE    II,    CHAPITRE    XVII 


CHAPITRE   XVII 

Comment  Panurge guaingnoyt  les  pardons  et  maryoit 
les  vieilles,  et  des  procès  qu'il  eut  à  Paris. 

*  n  jour,  je  trouvay  Panurge  quelque 
peu  escorné  et  taciturne,  et  me  doub- 
tay  bien  qu'il  n'avoit  denare,  dont  je 
luy  dys  :  «  Panurge,  vous  estes  ma- 
lade, à  ce  que  je  voys  à  vostre  physionomie,  et 
j'entends  le  mal  :  vous  avez  un  fluz  de  bourse; 
mais  ne  vous  souciez,  j'ay  encores  six  solx  et  maille 
que  ne  virent  oncq  père  nymere,  qui  ne  vous  faul- 
dront  non  plus  que  la  verolle  en  vostre  nécessité.  » 
A  quoy  il  me  respondit  :  «  Et  bren  pour  l'argent  ; 
je  n'en  auray  quelque  jour  que  trop,  car  j'ay  une 
pierre  philosophale  qui  me  attire  l'argent  des  bour- 
ses, comme  l'aymant  attire  le  fer.  Mais  voulés  vous 
venir  gaigner  les  pardons,  dist-il?  —  Et,  par  ma 
foy,  je  luy  respons,  je  ne  suis  grand  pardonneur  en 
ce  monde  icy,  je  ne  sçay  si  je  seray  en  l'aultre. 
Bien,  allons,  au  nom  de  Dieu,  pour  un  denier,  ny 
plus  ny  moins.  —  Mais,  dist-il,  prestez-moy  donc- 
ques  un  denier  à  l'interest.  —  Rien,  rien,  dis-je  : 
je  vous  le  donne  de  bon  cueur.  — Grates  vobis  do- 
minos, »  dist-il. 

Ainsi  allasmes,  commenceant  à  Sainct  Gervays, 
et  je  gaigne  les  pardons  au  premier  tronc  seule- 
ment, car  je  me  contente  de  peu  en  ces  matières; 


PANTAGRUEL  101 

puis  disons  mes  menuz  suffrages  et  oraisons  de 
saincte  Brigide  ;  mais  il  gaigna  à  tous  les  trônez, 
et  tousjours  bailloit  argent  à  chascun  des  pardon- 
nâmes. De  là  nous  transportasmes  à  Nostre  Dame, 
à  Sainct  Jean,  à  Sainct  Antoine,  et  ainsi  des  aultres 
églises  où  estoit  baneque  de  pardons.  De  ma  part, 
je  n'en  gaignoys  plus;  mais  luy,  à  tous  les  trônez 
il  baisoit  les  relicques,  et  à  chascun  donnoit. 

Brief,  quand  nous  feusmes  de  retour,  il  me  mena 
boire  au  cabaret  du  Chasteau,  et  me  montra  dix 
ou  douze  de  ses  bougettes  pleines  d'argent.  A  quoy 
je  me  seignay,  faisant  la  croix  et  disant  :  «  Dont 
avez  vous  tant  recouvert  d'argent  en  si  peu  de 
temps?  »  A  quoy  il  me  respondit  que  il  l'avoitprins 
es  bessains  des  pardons,  «  car,  en  leur  baillant  le 
premier  denier,  dist-il,  je  le  mis  si  souplement  que 
il  sembla  que  feust  un  grand  blanc.  Ainsi  d'une 
main  je  prins  douze  deniers,  voyrebien  douze  liards 
ou  doubles  pour  le  moins,  et  de  l'aultre  trois  ou 
quatre  douzains;  et  ainsi  par  toutes  les  églises  où 
nous  avons  esté.  —  Voire,  mais,  dis-je,  vous  vous 
dampnez  comme  une  sarpe,  et  estes  larron  et  sacri- 
lège. —  Ouy  bien,  dist-il,  comme  il  vous  semble, 
mais  il  ne  me  semble,  quand  à  moy,  caries  pardon- 
nâmes me  le  donnent  quand  ilz  me  disent  en  pré- 
sentant les  reliques  à  baiser  :  Centuplum  accipies, 
que  pour  un  denier  j'en  prene  cent,  car  accipies  est 
dict  selon  la  manière  des  Hébreux,  qui  usent  du 
futur  en  lieu  de  l'impératif,  comme  vous  avez  en  la 


102  LIVRE    II,    CHAPITRE    XVII 

loy  :  Diliges  Dominum.  id  est  :  Dîlige.  Ainsi,  quand 
le  Pardonnigere  me  dict  :  Centuplum  accipies,  il 
veut  dire:  Centuplum  accipe ;  et  ainsi  l'expose  Rabi 
Kimy,  et  RabiAben  Ezra,  et  tous  les  massoretz,  et 
ibi  Bartolus. 

«  Dadvantaige,  le  pape  Sixte  me  donna  quinze  cens 
livres  de  rente  sur  son  dommaine  et  thesor  ecclé- 
siastique pour  luy  avoir  gueryune  bosse  chancreuse 
qui  tant  le  tourmentoit  qu'il  en  cuida  devenir 
boyteux  toute  sa  vie.  Ainsi  je  me  paye  par  mes 
mains,  car  il  n'est  tel,  sur  ledict  thesor  ecclesias- 
ticque. 

«  Ho  mon  amy!  disoit-il,  si  tu  sçavoys  comment 
je  fis  mes  chous  gras  de  la  croysade,  tu  seroys  tout 
esbahy.  Elle  me  valut  plus  de  six  mille  fleurins.  — 
Et  où  diable  sont  ilz  allez?  dis-je,  car  tu  n'en  as  une 
maille.  —  Dont  ilz  estoyent  venus,  dist  il;  ilz  ne 
feirent  seullemen^  que  changer  maistre.  Mais  j'en 
emploiay  bien  troys  mille  à  marier  non  les  jeunes 
filles,  car  elles  ne  trouvent  que  trop  marys,  mais 
grandes  vieilles  sempiterneuses  qui  n'avoient  dentz 
en  gueulle.  Considérant,  ces  bonnes  femmes  icy  ont 
tresbien  employé  leur  temps  en  jeunesse,  et  ont 
joué  du  serrecropiere  à  cul  levé  à  tous  venans,  jus- 
ques  à  ce  que  on  n'en  a  plus  voulu.  Et  par  Dieu  ! 
je  les  feray  saccader  encores  une  foys  devant  qu'elles 
meurent.  Par  ce  moyen,  à  l'une  donnois  cent  fleu- 
rins, à  l'aultre  six  vingtz,  à  l'aultre  trois  cens,  selon 
qu'elles  estoient  bien  infâmes,  détestables  et  abho- 


PANTAGRUEL  lo3 

minables,  car,  d'aultant  qu'elles  estoyent  plus  hor-r 
ribles  et  exécrables,  d'autant  il  leur  failloyt  donner 
dadvantage,  aultrement  le  diable  ne  les  eust  voulu 
biscoter.  Incontinent  m'enalloys  à  quelque  porteur 
de  coustretz  gros  et  gras,  et  faisoys  moy  mesmes  le 
mariage;  mais,  premier  que  luymonstrer  les  vieilles, 
je  luy  monstroys  les  escutz,  disant  :  «  Compère, 
«  voicy  qui  est  à  toy  si  tu  veulx  fretinfretailler  un 
«  bon  coup.  »  Dés  lors  les  pauvres  hayres  bubaial- 
loient  comme  vieulx  mulletz.  Ainsi  leur  faisoys  bien 
aprester  à  bancqueter,  boire  du  meilleur,  et  force 
espiceries  pour  mettre  les  vieilles  en  ruyt  et  en  cha- 
leur. Fin  de  compte,  ilz  besoingnoyent  comme 
toutes  bonnes  âmes,  sinon  que  à  celles  qui  estoyent 
horriblement  villaines  et  defaictes,  je  leur  faisoys 
mettre  un  sac  sur  le  visaige.  Davantaige,  j'en  ai 
perdu  beaucoup  en  procès.  —  Et  quelz  procès  as- 
tu  peu  avoir?  disois-je  :  tu  ne  as  ny  terre  ny  maison. 
—  Mon  amy,  dist  il,  les  damoyselles  de  cette  ville 
avoient  trouvé  par  instigation  du  diable  d'enfer  une 
manière  de  colletz,  ou  cachecoulx  àlahaulte  façon, 
qui  leurcachoyent  si  bien  les  seins  que  l'on  n'ypou- 
voit  plus  mettre  la  main  par  dessoubz,  car  la  fente 
d'iceulx  elles  avoyentmise  par  derrière,  et  estoyent 
tous  cloz  par  devant,  dont  les  pauvres  amans,  do- 
lans,  contemplatifz,  n'estoyent  contens.  Un  beau 
jour  de  mardy,  j'en  presentay  requeste  à, la  court, 
me  formant  partie  contre  lesdictes  damoyselles,  et 
remonstrant  les  grands  interestz  que  je  y  pretendois, 


104  LIVRE    II,    CHAPITRE    XVII 

protestant  que  à  mesme  raison  je  feroys  couldre  la 
braguette  de  mes  chausses  au  derrière,  si  la  court 
n'y  donnoit  ordre.  Somme  toute,  les  damoyselles 
formèrent  syndicat,  monstrerent  leurs  fondemens, 
et  passèrent  procuration  à  défendre  leur  cause; 
mais  je  les  poursuivy  si  vertement  que  par  arrest 
de  la  cour  fut  dict  que  ces  haulx  cachecoulx  ne 
seroyent  plus  portez,  sinon  qu'il  feussent  quelque 
peu  fenduz  par  devant.  Mais  il  me  cousta  beau- 
coup. 

«  J'euz  un  aultre  procès  bien  hord  et  bien  sale 
contre  maistre  Fyfy  et  ses  suppostz,  à  ce  qu'ilz 
n'eussent  plus  à  lire  clandestinement  de  nuyct  la 
Pipe  de  Bussart  ne  le  Quart  de  sentences,  mais  de 
beau  plein  jour,  et  ce,  es  escholes  du  Feurre,  en 
face  de  tous  les  aultres  sophistes,  où  je  fuz  condenné 
es  despens  pour  quelque  formalité  de  la  relation 
du  sergent. 

«Une  autre  foys,  je  fourmay  complainte  à  la  court 
contre  les  mulles  des  presidens  et  conseilliers  et  aultres, 
tendent  à  fin  que,  quand  en  la  basse  court  du  Palays 
l'on  les  mettroit  à  ronger  leur  frain,  lesconseillieres 
leur  feissent  de  belles  baverettes,  affin  que  de  leur 
bave  elles  ne  gastassent  le  pavé,  en  sorte  que  les 
pages  du  Palais  peussent  jouer  dessus  à  beaulx  detz 
ou  au  reniguebieu  à  leur  ayse,  sans  y  guaster  leurs 
chausses  aulx  genoulx.  Et  de  ce  en  euz  bel  arrest; 
mais  il  me  couste  bon. 

a  Or  sommez  à  ceste  heure  combien  me  coustent 


PANTAGRUEL  Io5 

les  petitz  bancquetz  que|je  fais  aux  paiges  du  Palays 
de  jour  en  jour.  —  Et  à  quelle  fin?  dis-je.  —  Mon 
amy,  dist  il ,  tu  ne  as  passetemps  aulcun  en  ce 
monde.  J'en  ay  plus  que  le  Roy,  et,  si  vouloys  te 
raislier  avecques  moy,  nous  ferions  diables.  —  Non, 
non,  dis-je,  parsainct  Adauras!  car  tu  seras  une  foys 
pendu.  —  Et  toy,  dist  il,  tu  seras  une  foys  enterré  : 
lequel  est  plus  honorablement,  ou  l'air,  ou  la  terre? 
Hé  !  grosse  pécore  ! 

«  Ce  pendent  que  ces  paiges  bancquetoient  je 
garde  leurs  mulles  et  couppe  à  quelc'une  l'estriviere  du 
cousté  du  montouoir,  en  sorte  que  elle  ne  tient 
que  à  un  fillet.  Quand  le  gros  enflé  de  conseilliez 
ou  aultre,  a  prins  son  bransle  pour  monter  sus,  ilz 
tombent  tous  platz  comme  porcz  devant  tout  le 
monde,  et  aprestent  à  rire  pour  plus  de  cent  francs. 
Mais  je  me  rysencores  d'advantage,  c'est  que,  eulx 
arrivez  au  logis,  ilz  font  fouetter  monsieur  dupaige 
comme  seigle  vert.  Par  ainsi,  je  ne  plains  poinctce 
que  m'a  cousté  à  les  bancqueter.  » 

Fin  de  compte,  il  avoit,  comme  ay  dict  dessus, 
soixante  et  troys  manières  de  recouvrer  argent, 
mais  il  en  avoit  deux  cens  quatorze  de  le  despendre, 
hors  mis  la  réparation  de  dessoubz  le  nez. 


14 


06  LIVRE     II,     CHAPITRE     XVII! 


CHAPITRE  XVIII 

Comment  un  grand  clerc  de  Angleterre  vouloit  arguer 
contre  Pantagruel,  et  fut  vaincu  par  Panurge. 


5fîlN  ces mesmes jours,  un  sçavant  homme 


l^yP nommé  Thaumaste,  oyant  le  bruict  et 

■*>*#)  renommée  du  sçavoir  incomparable  de 

^Pantagruel,  vint  du  pays  de  Angle- 


t_^-  - 


terre  en  ceste  seule  intention  de  veoir  Pantagruel 
et  le  congnoistre,  et  esprouver  si  telestoit  son  sça- 
voir comme  en  estoit  la  renommée.  De  faict,  arrivé 
à  Paris,  se  transporta  vers  l'hostel  dudict  Panta- 
gruel, qui  estoit  logé  à  l'Hostel  Sainct  Denys,  et 
pour  lors  se  pourmenoit  par  le  jardin  avecques  Pa- 
nurge, philosophant  à  la  mode  des  peripateticques. 
De  première  entrée,  tressaillit  tout  de  paour,  le 
voyant  si  grand  et  si  gros;  puis  le  salua,  comme  est 
la  façon,  courtoysement,  luy  disant  :  «  Bien  vray 
est  il,  ce  dict  Platon,  prince  des  philosophes,  que, 
si  l'imaige  de  science  et  sapience  estoit  corporelle 
et  spectable  es  yeulx  des  humains,  elle  exciteroit 
tout  le  monde  en  admiration  de  soy,  carseullement 
le  bruyt  d'icelle  espendu  par  l'air,  s'il  est  receu  es 
aureilles  des  studieux  et  amateurs  d'icelle  qu'on 
nomme  philosophes,  ne  les  laisse  dormir  ny  reposer 
à  leur  ayse,  tant  les  stimule  et  embrase  de  acourir 
au  lieu  et  veoir  la  personne  en  qui  est  dicte  science 
avoir  estably  son  temple  et  produyre  ses  oracles, 


PANTAGRUEL  IO' 


comme  il  nous  feust  manifestement  demonstré  en  la 
royne  de  Saba,  que  vint  des  limites  d'Orient  et  mer 
Persicque  pour  veoir  l'ordre  de  la  maison  du  saige 
Salomon  et  ouir  sa  sapience;  en  Anacharsis,  qui  de 
Scythie  alla  jusques  en  Athènes  pour  veoir  Solon; 
en  Pythagoras,  qui  visita  les  vaticinateurs  memphi- 
ticques;  en  Platon,  qui  visita  les  mages  de  Egypte 
et  Architas  de  Tarente;  en  Apolonius  Tyaneus, 
qui  alla  jusques  au  mont  Caucase,  passa  les  Scythes, 
les  Massagettes,  les  Indiens,  navigea  le  grand  fleuve 
Physon  jusques  es  Brachmanes,  pour  veoir  Hiar- 
chas,  et  en  Babyloine,  Caldée,  Médée,  Assyrie, 
Parthie,  Syrie,  Phœnice,  Arabie,  Palestine,  Alexan- 
drie, jusques  en  Ethiopie,  pour  veoir  les  gymno- 
sophistes. 

«  Pareil  exemple  avons  nous  de  Tite  Live,  pour 
lequel  veoir  et  ouyr  plusieurs  gens  studieux  vin- 
drent  en  Rome  des  fins  limitrophes  de  France  et 
Hespagne.  Je  ne  me  ause  recenser  au  nombre  et 
o/dre  de  ces  gens  tant  parfaictz;  mais  bien  je  veulx 
estre  dict  studieux  et  amateur  non  seulement  des 
lettres,  mais  aussi  des  genslettrez.  De  faict,  ouyant 
le  bruyt  de  ton  sçavoir  tant  inestimable,  ay  délaissé 
pays,  parens  et  maison,  et  me  suis  icy  transporté, 
rien  ne  estimant  la  longueur  du  chemin,  l'attedia- 
tion  de  la  mer,  la  nouveaulté  des  contrées,  pour 
seulement  te  veoir  et  conférer  avecques  toy  d'aul- 
cuns  passages  de  philosophie,  de  geomantie  et  de 
caballe,  desquelz  je  doubte  et  ne  puis  contenter 


108  LIVRE    II,    CHAPITRE    XVIII 

mon  esprit,  lesquelz,  si  tu  me  peulx  souldre,  je  me 
rens  dés  à  présent  ton  esclave,  moj  et  toute  ma 
postérité,  car  aultre  don  ne  ay  que  assez  je  esti- 
masse pour  la  recompense. 

«  Je  les  redigeray  par  escript,  et  demain  le  feray 
sçavoir  à  tous  les  gens  sçavans  de  la  ville,  affin  que 
devant  eulx  publicquement  nous  en  disputons. 

«  Mais  voicy  la  manière  comment  j'entens  que 
nous  disputerons  :  je  ne  veulx  disputerpro  et  contra, 
comme  font  ces  sotz  sophistes  de  ceste  ville  et  de 
ailleurs;  semblablement,  je  ne  veulx  disputer  en  la 
manière  des  academicques  par  déclamation,  ny 
aussi  par  nombres,  comme  faisoit  Pythagoras  et 
comme  voulut  faire  Picus  Mirandula  à  Romme  ; 
mais  je  veulx  disputer  par  signes  seulement,  sans 
parler,  car  les  matières  sont  tant  ardues  que  les 
parolles  humaines  ne  seroyent  suffisantes  à  les  ex- 
pliquer à  mon  plaisir.  Par  ce,  il  plaira  à  ta  magni- 
ficence de  soy  y  trouver.  Ce  sera  en  la  grande  salle 
de  Navarre,  à  sept  heures  du  matin.   » 

Ces  parolles  achevées,  Pantagruel  luy  dist  hono- 
rablement :  «  Seigneur,  des  grâces  que  Dieu  m'a 
donné,  je  ne  vouldroyes  denier  à  personne  en  des- 
partir à  mon  pouvoir,  car  tout  bien  vient  de  luy, 
et  son  plaisir  est  que  soit  multiplié,  quand  on  se 
trouve  entre  gens  dignes  et  ydoines  de  recepvoir 
ceste  céleste  manne  de  honeste  sçavoir.  Au  nom- 
bre desquelz,  parceque  en  ce  temps,  comme  jà 
bien  apperçoy,  tu  tiens  le  premier  ranc,  je  te  no- 


PANTAGRUEL  IOQ 

tifie  que  à  toutes  heures  me  trouveras  prest  de  ob- 
tempérer à  une  chascune  de  tes  requestes  selon 
mon  petit  pouvoir,  combien  que  plus  de  toy  je 
deusse  apprendre  que  toy  de  moy;  mais,  comme 
as  protesté,  nous  conférerons  de  tes  doubtes  en- 
semble, et  en  chercherons  la  resolution  jusques  au 
fond  du  puis  inespuisable  auquel  disoit  Heraclite 
estre  la  vérité  cachée.  Et  loue  grandement  la  ma- 
nière d'arguer  que  as  proposée  :  c'est  assavoir  par 
signes,  sans  parler,  car,  ce  faisant,  toy  et  moy 
nous  nous  entendrons  et  serons  hors  de  ces  frape- 
mens  de  mains  que  font  ces  badaulx  sophistes, 
quand  on  arguë,  alors  qu'on  est  au  bon  de  l'argu- 
ment. Or  demain  je  ne  fauldray  me  trouver  au  lieu 
et  heure  que  me  as  assigné;  mais  je  te  prye  que 
entre  nous  n'y  ait  débat  ny  tumulte,  et  que  ne 
cherchons  honeur  ny  applausement  des  hommes, 
mais  la  vérité  seule.  » 

A  quoy  respondit  Thaumaste  :  «  Seigneur,  Dieu 
te  maintienne  en  sa  grâce,  te  remerciant  de  ce  que 
ta  haulte  magnificence  tant  se  veult  condescendre 
à  ma  petite  vilité  !  Or  à  Dieu  jusques  à  demain.  — 
A  Dieu,  »  dist  Pantagruel. 

Messieurs,  vous  qui  lisez  ce  présent  escript,  ne 
pensez  que  jamais  gens  plus  feussent  eslevez  et 
transportez  en  pensée  que  feurent  toute  celle  nuict 
tant  Thaumaste  que  Pantagruel,  car  ledict  Thau- 
maste dist  au  concierge  de  l'Hostel  de  Cluny,  au- 
quel il  estoit  logé,  que  de  sa  vie  ne  se  estoit  trouvé 


MO  LIVRE    II,     CHAPITRE     XVIII 

tant  altéré  comme  il  esîoit  celle  nuict.  «  Il  m'est, 
disoit  il,  advis  que  Pantagruel  me  tient  à  la  gorge. 
Donnez  ordre  que  beuvons,  je  vous  prie,  et  faictes 
tant  que  ayons  de  l'eaue  fresche  pour  me  guarga- 
riser  le  palat.  » 

De  l'aultre  cousté,  Pantagruel  entra  en  la  haulte 
game,  et  de  toute  la  nuict  ne  faisoit  que  ravasser 
après  : 

Le  livre  de  Beda,  De  Numéris  et  Signis  ; 

Le  livre  de  Plotin,  De  Inenarrabilibus  ; 

Le  livre  de  Procle,  De  Magia; 

Les  livres  de  Artemidore,  Hepl  'Ovsipoxpifixwv  ; 

De  Anaxagoras,  Ilept  Hyjj/.euov  ; 

D'Ynarius,  ITepl  'Acpaxwv; 

Les  livres  de  Philistion  ; 

Hipponax,  Ilept  'AvsxcpcovrjTtov  ; 

Et  un  tas  d'aultres,  tant  que  Panurge  luy  dist  : 
«  Seigneur,  laissez  toutes  ces  pensées,  et  vous  allez 
coucher,  car  je  vous  sens  tant  esmeu  en  vostre  es- 
prit que  bien  tost  tomberiez  en  quelque  fièvre  éphé- 
mère par  cest  excès  de  pensement.  Mais,  premier 
beuvant  vingt  et  cinq  ou  trente  bonnes  foys,  retirez 
vous  et  dormez  à  vostre  aise,  car  de  matin  je  res- 
pondray  et  arguëray  contre  monsieur  l'Anglois;  et, 
au  cas  que  je  ne  le  mette  ad  metam  non  loqui, 
dictes  mal  de  moy. 

—  Voire  mes,  dist  Pantagruel,  Panurge,  mon 
amy,  il  est  merveilleusement  sçavant;  comment  luy 
pourras  tu  satisfaire  ?  —  Tresbien ,  respondit  Pa- 


PANTAGRUEL  1 1 I 

nurge.  Je  vous  prye,  n'en  parlez  plus  et  m'en 
laissez  faire.  Y  a  il  homme  tant  sçavant  que  sont 
les  diables?  —  Non,  vrayement,  dist  Pantagruel, 
sans  grâce  divine  especiale.  —  Et  toutesfoys,  dist 
Panurge,  j'ay  argué  maintesfoys  contre  eulx  et  les 
ay  faictz  quinaulx  et  mis  de  cul.  Par  ce,  soyez  as- 
seuré  de  ce  glorieux  Angloys,  que  je  vous  le  feray 
demain  chier  vinaigre  devant  tout  le  monde.  » 

Ainsi  passa  la  nuict  Panurge  à  chopiner  avecques 
les  paiges  et  jouer  toutes  les  aigueillettes  de  ses 
chausses  à  primus  et  secundus,  et  à  la  vergette.  Et, 
quand  vint  l'heure  assignée,  il  conduysit  son  maistre 
Pantagruel  au  lieu  constitué.  Et  hardiment  croyez 
qu'il  n'y  eut  petit  ne  grand  dedans  Paris  qu'il  ne 
se  trouvast  au  lieu,  pensant  :  «  Ce  diable  de  Pan- 
tagruel, qui  a  convaincu  tous  les  resveurs  et  be- 
jaunes  sophistes,  à  ceste  heure  aura  son  vin,  car 
cest  Angloys  est  un  aultre  diable  de  Vauvert.  Nous 
verrons  qui  en  gaignera.  » 

Ainsi,  tout  le  monde  assemblé,  Thaumaste  les 
attendoit,  et,  lors  que  Pantagruel  et  Panurge  arri- 
vèrent à  la  salle,  tous  ces  grimaulx,  artiens  et  in- 
trans,  commencèrent  frapper  des  mains,  comme  est 
leur  badaude  coustume. 

Mais  Pantagruel  s'escrya  à  haulte  voix,  comme 
si  ce  eust  esté  le  son  d'un  double  canon,  disant  : 
«  Paix  !  de  par  le  diable,  paix!  Par  Dieu  !  coquins, 
si  vous  me  tabustez  icy,  je  vous  couperay  la  teste 
à  trestous.  »  A  laquelle  parolle  ilz  demourerent  tous 


112  LIVRE    II,    CHAPITRE    XVIII 

estonnez  comme  canes,  et  ne  ausoient  seulement 
tousser,  voire  eussent-ilz  mangé  quinze  livres  de 
plume ,  et  furent  tant  altérez  de  ceste  seule  voix 
qu'ils  tiroyent  la  langue  demy  pied  hors  la  gueulle, 
comme  si  Pantagruel  leur  eust  les  gorges  salées. 

Lors  commença  Panurge  à  parler,  disant  à  l'An- 
gloys  :  «  Seigneur,  es-tu  icy  venu  pour  disputer 
contentieusement  de  ces  propositions  que  tu  as  mis, 
ou  bien  pour  aprendre  et  en  sçavoir  la  vérité?  »  A 
quoy  respondit  Thaumaste  :  «  Seigneur,  aultre 
chose  ne  me  ameine  sinon  bon  désir  de  apprendre 
et  sçavoir  ce  dont  j'ay  doubté  toute  ma  vie,  et  n'ay 
trouvé  ny  livre,  ny  homme  qui  me  ayt  contenté  en 
la  resolution  des  doubtes  que  j'ay  proposez.  Et, 
au  regard  de  disputer  par  contention,  je  ne  le  veulx 
faire,  aussi  est  ce  chose  trop  vile,  et  le  laisse  à  ces 
maraulx  sophistes,  lesquelz  en  leurs  disputations  ne 
cherchent  vérité,  mais  contradiction  et  débat. 

—  Doncques,  dist  Panurge,  si  je,  qui  suis  petit 
disciple  de  mon  maistre  monsieur  Pantagruel,  te 
contente  et  satisfays  en  tout  et  par  tout,  ce  seroit 
chose  indigne  d'en  empescher  mondict  maistre. 
Par  ce,  mieulx  vauldra  qu'il  soit  cathedrant,  ju- 
geant de  noz  propos  et  te  contentent  au  parsus, 
s'il  te  semble  que  je  ne  aye  satisfaict  à  ton  studieux 
désir.  —  Vrayement,  dist  Thaumaste,  c'est  très- 
bien  dict.  Commence  doncques.  » 

Or  notez  que  Panurge  avoit  mis  au  bout  de  sa 
longue    braguette    un    beau    floc    de  soie    rouge, 


DJSCUSS  rRE  PANURGE  ET  THAUMASTE, 

I 


PANTAGRUEL  Il5 

blanche,  verte  et  bleue,  et  dedans  avoit  mis  une 
belle  pomme  d'orange. 

CHAPITRE  XIX 

Comment    Panurge    feist    quinaud    l'Angloys,    qui 
arguoit  par  signe. 

doncques,  tout  le  monde  assistant  et 
escoutant  en  bonne  silence,  l'Angloys 
leva  hault  en  l'air  les  deux  mains  sé- 
parément, clouant  toutes  les  extre- 
mitez  des  doigts  en  forme  qu'on  nomme  en  Chi- 
nonnoys  cul  de  poulie,  et  frappa  de  l'une  Paultre 
par  les  ongles  quatre  foys,  puys  les  ouvrit,  et  ainsi 
à  plat  de  l'une  frappa  l'aultre  en  son  strident,  une 
foys  de  rechief  les  joignant  comme  dessus,  frappa 
deux  foys,  et  quatre  foys  de  rechief  les  ouvrant  ; 
puys  les  remist  joinctes  et  extendues  l'une  jouxte 
l'aultre,  comme  semblant  dévotement  Dieu  prier. 

Panurge  soubdain  leva  en  l'air  la  main  dextre, 
puys  d'icelle  mist  le  poulce  dedans  la  narine  d'y- 
celluy  cousté,  tenant  les  quatre  doigtz  estenduz  et 
serrez  par  leur  ordre  en  ligne  parallelle  à  la  pêne 
du  nez,  fermant  l'œil  gausche  entièrement,  et 
guaignant  du  dextre  avecques  profonde  dépression 
de  la  sourcille  et  paulpiere  ;  puis  la  gausche  leva 
hault  avecques  fort  serrement  et  extension  des 
quatre  doigtz  et  élévation  du  poulse,  et  la  tenoyt 
Rabelais.  II.  1 5       - 


114  LIVRE    II,    CHAPITRE    XIX 

en  ligne  directement  correspondente  à  l'assiete  de 
la  dextre,  avecques  distance  entre  les  deux  d'une 
couldée  et  demye.  Cela  faict,  en  pareille  forme 
baissa  contre  terre  l'une  et  l'aultre  main;  finable- 
ment  les  tint  on  mylieu,  comme  visant  droict  au 
nez  de  l'Angloys. 

«  Et  si  Mercure,  »  dist  l'Angloys.  Là,  Panurge 
interrompt,  disant  :  «  Vous  avez  parlé,  masque.  » 

Lors  feist  l'Angloys  tel  signe  :  la  main  gausche 
toute  ouverte  il  leva  hault  en  l'air,  puys  ferma  on 
poing  les  quatre  doigts  d'ycelle,  et  le  poulce  ex- 
tendu assist  suz  la  pinne  du  nez.  Soubdain  après 
leva  la  dextre  toute  ouverte,  et  toute  ouverte  la 
baissa,  joignant  le  poulce  on  lieu  que  fermoyt  le 
petit  doigt  de  la  gausche,  et  les  quatre  doigtz 
d'ycelle  mouvoit  lentement  en  l'air  ;  puys,  au 
rebours,  feist  de  la  dextre  ce  qu'il  avoyt  faict  de  la 
gausche,  et  de  la  gausche  ce  que  avoyt  faict  de  la 
dextre. 

Panurge,  de  ce  non  estonné,  tyra  en  l'air  sa 
tresmegïste  braguette  de  la  gausche,  et  de  la  dex- 
tre en  tyra  un  transon  de  couste  bovine  blanche  et 
deux  pièces  de  boys  de  forme  pareille,  l'une  de 
ebene  noir,  l'aultre  de  bresil  incarnat,  et  les  mist 
entre  les  doigtz  d'ycelle  en  bonne  symmetrie,  et, 
les  chocquant  ensemble,  faisoyt  son  tel  que  font 
les  ladres  en  Bretaigne  avecques  ieurs  clicquettes, 
mieulx  toutesfoys  resonnant  et  plus  harmonieux,  et 
de    la    langue    contracte    dedans    la    bouche    fre- 


PANTAGRUEL  I  I 5 

donnoyt  joyeusement,  tousjours  reguardant  l'An- 

Les  théologiens,  medicins  et  chirurgiens,  pen- 
sèrent que  par  ce  signe  il  inferoit  l'Angloys  estre 
ladre.  Les  conseilliez,  légistes  et  decretistes,  pen- 
soient  que,  ce  faisant,  il  vouloyt  conclurre  quelque 
espèce  de  félicité  humaine  consister  en  estât  de  la- 
drye,  comme  jadys  maintenoyt  le  Seigneur. 

L'Angloys  pour  ce  ne  s'effraya,  et,  levant  les 
deux  mains  en  l'air,  les  tint  en  telle  forme  que  les 
troys  maistres  doigtz  serroyt  on  poing  et  passoyt 
les  poulses  entre  les  doigts  indice  et  moyen,  et  les 
doigtz  auriculaires  demouroient  en  leurs  extendues; 
ainsi  les  presentoyt  à  Panurge,  puys  les  acoubla  de 
mode  que  le  poulse  dextre  touchoyt  le  gausche,  et 
le  doigt  petit  gausche  touchoyt  le  dextre. 

A  ce,  Panurge,  sans  mot  dire,  leva  les  mains  et  en 
feist  tel  signe  :  de  la  main  gauche  il  joingnit  l'on- 
gle du  doigt  indice  à  l'ongle  du  poulse,  faisant 
au  meillieu  de  la  distance  comme  une  boucle,  et  de 
la  main  dextre  serroit  tous  les  doigts  au  poing,  ex- 
cepté le  doigt  indice,  lequel  il  mettoit  et  tiroit 
souvent  par  entre  les  deux  aultres  susdictes  de  la 
main  gauche  ;  puis  de  la  dextre  estendoit  le  doigt 
indice  et  le  mylieu,  les  esloignant  le  mieulx  qu'il 
povoit  et  les  tirans  vers  Thaumaste  ;  puis  mettoit 
le  poulce  de  la  main  gauche  sus  l'anglet  de  l'œil 
gauche,  estendant  toute  la  main  comme  une  aesle 
d'oyseau  ou  une  pinne  de  poisson,  et  la  meuvant 


Ilb  LIVRE    II,    CHAPITRE    XIX 

bien  mignonnement  deczà  et  delà;  autant  en  fai- 
soit  de  la  dextre  sur  l'anglet  de  l'œil  dextre. 

Thaumaste  commençza  paslir  et  trembler,  et  luy 
feist  tel  signe  :  de  la  main  dextre  il  frappa  du  doigt 
meillieu  contre  le  muscle  de  la  vole  qui  est  au  des- 
soubz  le  poulce ,  puis  mist  le  doigt  indice  de  la 
dextre  en  pareille  boucle  de  la  senestre  ;  mais  il  le 
mist  par  dessoubz,  non  par  dessus,  comme  faisoit 
Panurge. 

Adoncques  Panurge  frappe  la  main  Tune  contre 
l'aultre  et  souffle  en  paulme  ;  ce  faict,  met  encores 
le  doigt  indice  de  la  dextre  en  la  boucle  de  la  gau- 
che, le  tirant  et  mettant  souvent;  puis  estendit  le 
menton,  regardant  intentement  Thaumaste. 

Le  monde,  qui  n'entendoit  rien  à  ces  signes,  en- 
tendit bien  que  en  ce  il  demandoit  sans  dire  mot  à 
Thaumaste  :  «  Que  voulez-vous  dire  là?  »  De  faict, 
Thaumaste  commença  suer  à  grosses  gouttes,  et 
sembloit  bien  un  homme  qui  feust  ravy  en  haulte 
contemplation.  Puis  se  ad  visa  et  mist  tous  les  ongles 
de  la  gauche  contre  ceulx  de  la  dextre,  ouvrant 
les  doigts  comme  si  ce  eussent  estes  demys  cercles, 
et  elevoil  tant  qu'il  povoit  les  mains  en  ce  signe. 

A  quoy  Panurge  soubdain  mist  le  poulce  de  la 
main  dextre  soubz  les  mandibules,  et  le  doigt  auri- 
culaire d'icelle  en  la  boucle  de  la  gauche,  et  en  ce 
poinct  faisoit  sonner  ses  dentz  bien  mélodieusement 
les  basses  contre  les  haultes. 

Thaumaste,  de  grand  hahan,  se  leva,  mais  en  se 


PANTAGRUEL 


II7 


levant  fist  un  gros  pet  de  boulangier,  car  le  bran 
vint  après,  et  pissa  vinaigre  bien  fort,  et  puoit  comme 
tous  les  diables.  Les  assistans  commencèrent  se 
estouper  les  nez,  car  il  se  conchioit  de  angustie  ; 
puis  leva  la  main  dextre,  la  clouant  en  telle  faczon 
qu'il  assembloit  les  boutz  de  tous  les  doigts  en- 
semble, et  la  main  gauche  assist  toute  pleine  sur  la 
poictrine. 

A  quoy  Panurge  tira  sa  longue  braguette  avec- 
ques  son  floc,  et  l'estendit  d'une  couldée  et  demie, 
et  la  tenoit  en  l'air  de  la  main  gauche,  et  de  la 
dextre  print  sa  pomme  d'orange,  et,  la  gettant  en 
l'air  par  sept  foys,  à  la  huytiesme  la  cacha  au  poing 
de  la  dextre,  la  tenant  en  hault  tout  coy  ;  puis  com- 
mença secouer  sa  belle  braguette,  la  monstrant  à 
Thaumaste. 

Après  cella,  Thaumaste  commença  enfler  les 
deux  joues  comme  un  cornemuseur,  et  souffloit 
comme  se  il  enfloit  une  vessie  de  porc. 

A  quoy  Panurge  mist  un  doigt  de  la  gauche  ou 
trou  du  cul,  et  de  la  bouche  tiroit  l'air  comme 
quand  on  mange  des  huytres  en  escalle  ou  quand 
on  hume  sa  soupe;  ce  faict,  ouvre  quelque  peu  de 
la  bouche,  et  avecques  le  plat  de  la  main  dextre 
frappoit  dessus,  faisant  en  ce  un  grand  son  et  par- 
fond,  comme  s'il  venoit  de  la  superficie  du  dia- 
phragme par  la  trachée  artère,  et  le  feist  par  seize  foys. 

Mais  Thaumaste  souffloit  tousjours  comme  une 
oye. 


I  I  8  LIVRE    II,    CHAPITRE    XIX 

Adoncques  Panurge  mist  le  doigt  indice  de  la 
dextre  dedans  la  bouche,  le  serrant  bien  fort  avec- 
ques  les  muscles  de  la  bouche.  Puis  le  tiroit,  et,  le 
tirant,  faisoit  un  grand  son,  comme  quand  les  pe- 
titz  garsons  tirent  d'un  canon  de  sulz  avecques 
belles  rabbes,  et  le  fîst  par  neuf  foys. 

Alors  Thaumaste  s'escria  :  «  Ha  !  Messieurs,  le 
grand  secret  !  il  y  a  mis  la  main  jusques  au  coulde.  » 
Puis  tira  un  poignard  qu'il  avoit,  le  tenant  par  la 
poincte  contre  bas. 

A  quoy  Panurge  print  sa  longue,  braguette  et  la 
secouoit  tant  qu'il  povoit  contre  ses  cuisses,  puis 
mist  ses  deux  mains  lyez  en  forme  de  peigne  sur  sa 
teste,  tirant  la  langue  tant  qu'il  povoit  et  tournant 
les  yeulx  en  la  teste  comme  une  chievre  qui 
meurt. 

«  Ha!  j'entens,  dist  Thaumaste,  mais  quoy?  » 
faisant  tel  signe  qu'il  mettoit  le  manche  de  son  poi- 
gnard contre  la  poictrine,  et  sur  la  poincte  mettoit 
le  plat  de  la  main  en  retournant  quelque  peu  le 
bout  des  doigts. 

A  quoy  Panurge  baissa  sa  teste  du  cousté  gauche 
et  mist  le  doigt  mylieu  en  l'aureille  dextre,  eslevant 
le  poulce  contre  mont;  puis  croisa  les  deux  bras 
sur  la  poictrine,  toussant  par  cinq  foys,  et  à  la  cin- 
quiesme  frappant  du  pied  droit  contre  terre  ;  puis 
leva  le  bras  gauche,  et,  serrant  tous  les  doigtz  au 
poing,  tenoit  le  poulse  contre  le  front,  frappant 
de  la  main  dextre  par  six  foys  contre  la  poictrine. 


PANTAGRUEL 


II9 


Mais  Thaumaste,  comme  non  content  de  ce, 
mist  le  poulse  de  la  gauche  sur  le  bout  du  nez,  fer- 
mant le  reste  de  ladicte  main. 

Dont  Panurge  mist  les  deux  maistres  doigtz  à 
chascun  cousté  de  la  bouche,  le  retirant  tant  qu'il 
pouvoit  et  monstrant  toutes  ses  dentz,  et  des  deux 
poulses  rabaissoit  les  paulpiers  des  yeulx  bien  par- 
fondement,  en  faisant  assez  layde  grimace,  selon 
que  sembloit  es  assistans. 

CHAPITRE  XX 

Comment  Thaumaste  racompte  les  vertus  et  sçavoir 

de  Panurge. 

I  doncques  se  leva  Thaumaste,  et,  os- 
tant  son  bonnet  de  la  teste,  remercia 
ledict  Panurge  doulcement,  puis  dist 
à  haulte  voix  à  toute  l'assistance  : 
«  Seigneurs,  à  ceste  heure  puis-je  bien  dire  le  mot 
evangelicque  :  Et  ecce  plusquam  Salomon  hic.  Vous 
avez  icy  un  thesor  incomparable  en  vostre  présence  : 
c'est  monsieur  Pantagruel,  duquel  la  renommée 
me  avoit  icy  attiré  du  fin  fond  de  Angleterre  pour 
conférer  avecques  luy  des  problèmes  insolubles 
tant  de  magie,  alchymie,  de  caballe,  de  geomantie, 
de  astrologie,  que  de  philosophie,  lesquelz  je  avoys 
en  mon  esprit.  Mais  de  présent  je  me  courrouce 
contre  la  renommée,  laquelle  me  semble  estre  en- 


120  LIVRE    II,    CHAPITRE    XX 

vieuse  contre  luy,  car  elle  n'en  raporte  la  miliesme 
partie  de  ce  que  en  est  par  efficace.  Vous  avez  veu 
comment  son  seul  disciple  me  a  contenté  et  m'en 
a  plus  dict  que  n'en  demandons  :  d'abundand  m'a 
ouvert  et  ensemble  solu  d'aultres  doubtes  inesti- 
mables. En  quoy  je  vous  puisse  asseurer  qu'il  m'a 
ouvert  le  vray  puits  et  abysme  de  encyclopédie, 
voire  en  une  sorte  que  je  ne  pensoys  trouver  homme 
qui  en  sceust  les  premiers  elemens  seulement,  c'est 
quand  nous  avons  disputé  par  signes,  sans  dire  mot 
ny  demy.  Mais  à  temps  je  redigeray  par  escript  ce 
que  avons  dict  et  résolu,  affin  que  l'on  ne 
pense  que  ce  ayent  esté  mocqueries,  et  le  feray  im- 
primer, à  ce  que  chascun  y  apreigne,  comme  je  ay 
faict.  Dont  povez  juger  ce  que  eust  peu  dire  le 
maistre,  veu  que  le  disciple  a  faict  telle  prouesse, 
car  non  est  discipulus  super  magistrum.  En  tous  cas, 
Dieu  soit  loué  !  et  bien  humblement  vous  remercie 
de  l'honneur  que  nous  avez  faict  à  cest  acte.  Dieu 
vous  le  rétribue  éternellement  !  » 

Semblables  actions  de  grâces  rendit  Pantagruel 
à  toute  l'assistance,  et,  de  là  partant,  mena  disner 
Thaumaste  avecques  luy,  et  croyez  qu'ilz  beurent  à 
ventre  déboutonné,  car  en  ce  temps  là  on  fermoit 
les  ventres  à  boutons,  comme  les  colletz  de  pré- 
sent, jusques  à  dire  :  «  Dont  venez-vous?  »  Saincte 
dame  !  comment  ils  tiroyent  au  chevrotin  !  et  flac- 
cons  d'aller,  et  eulx  de  corner  :  «  Tyre,  —  baille, 
—  paige,  —  vin,  —  boutte,  de  par  le  diable  ! 


PANTAGRUEL 


I  2  I 


boutte.  »  Il  n'y  eut  celluy  qui  ne  beust  vingt-cinq 
ou  trente  muys;  et  sçavez  comment?  Sicut  terra 
sine  aqua,  car  il  faisoit  chault,  et  dadvantaige  se 
estoyent  altérez. 

Au  regard  de  l'exposition  des  propositions  mises 
par  Thaumaste,  et  significations  des  signes  des- 
quelz  ils  usèrent  en  disputant,  je  vous  les  exposeroys 
selon  la  relation  d'entre  eulx  mêmes;  mais  l'on  m'a 
dit  que  Thaumaste  en  feist  un  grand  livre  imprimé 
à  Londres,  auquel  il  declaire  tout  sans  rien  laisser. 
Par  ce,  je  m'en  déporte  pour  le  présent. 

CHAPITRE  XXI 

Comment  Panurge  feut  amoureux  d'une  haulte 
dame  de  Paris. 


anurge  commença  estre  en  réputation 
en  la  ville  de  Paris  par  ceste  disputa- 
tion  que  il  obtint  contre  l'Angloys,  et 
faisoit  dés  lors  bien  valoir  sa  bra- 
guette, et  la  feist  au  dessus  esmoucheter  de  bro- 
derie à  la  romanicque.  Et  le  monde  le  louoit  pu- 
bliquement, et  en  feust  faicte  une.  chanson,  dont 
les  petitz  enfans  alloyent  à  la  moustarde,  et  estoit 
bien  venu  en  toutes  compaignies  des  dames  et  da- 
moiselles,  en  sorte  qu'il  devint  glorieux,  si  bien 
qu'il  entreprint  venir  au  dessus  d'une  des  grandes 
dames  de  la  ville. 

16 


122  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXI 

De  faict,  laissant  un  tas  de  longs  prologues  et 
protestations,  que  font  ordinairement  ces  dolens 
contemplatifs  amoureux  de  karesme,  lesquelz  poinct 
à  la  chair  ne  touchent,  luy  dict  un  jour  :  «  Ma 
dame,  ce  seroit  bien  fort  utile  à  toute  la  republic- 
que,  délectable  à  vous,  honneste  à  vostre  lignée, 
et  à  moy  nécessaire,  que  feussiez  couverte  de  ma 
race  ;  et  le  croyez,  car  l'expérience  vous  le  demons- 
trera.  »  La  dame,  à  ceste  parolle,  le  reculla 
plus  de  cent  lieues,  disant  :  «  Meschant  fol,  vous 
appartient  il  me  tenir  telz  propos?  A  qui  pensez- 
vous  parler?  Allez,  ne  vous  trouvez  jamais  devant 
moy,  car,  si  n'estoit  pour  un  petit,  je  vous  feroys 
coupper  bras  et  jambes.  —  Or,  distjl,  ce  me  seroit 
bien  tout  un  d'avoir  bras  et  jambes  couppez,  en 
condition  que  nous  fissons,  vous  et  moy,  un  tran- 
son  de  chère  lye,  jouans  des  mannequins  à  basses 
marches,  car  (monstrant  sa  longue  braguette)  voicy 
maistre  Jean  Jeudy  qui  vous  sonneroit  une  anti- 
quaille dont  vous  sentirez  jusques  à  la  moelle  des 
os.  Il  est  galland,  et  vous  sçait  tant  bien  trouver  les 
alibitz  forains  et  petits  poullains  grenez  en  la  ra- 
touere  que,  après  luy,  n'y  a  que  espousseter.  »  A 
quoy  respondit  la  dame  :  «  Allez,  meschant,  allez. 
Si  vous  me  dictes  encores  un  mot,  je  appelleray  le 
monde,  et  vous  feray  icy  assommer  de  coups.  — 
Ho  !  dist  il,  vous  n'estez  tant  maie  que  vous  dictez, 
non,  ou  je  suis  bien  trompé  à  vostre  physionomie  : 
car  plustost  la  terre  monteroit  es  cieulx  et  les  haulx 


PANTAGRUEL  123 

cieulx  descendroyent  en  l'abysme ,  et  tout  ordre 
de  nature  seroyt  parverti,  qu'en  si  grande  beaulté 
et  élégance  comme  la  vostre  y  eust  une  goutte 
de  fiel  ny  de  malice.  L'on  dict  bien  que  à  grand 

peine 

Veit  on  jamais  femme  belle 
Qui  aussi  ne  feust  rebelle; 

mais  cella  est  dict  de  ces  beaultez  vulgaires.  La 
vostre  est  tant  excellente,  tant  singulière,  tant  ce- 
leste,  que  je  croy  que  nature  l'a  mise  en  vous 
comme  un  paragon  pour  nous  donner  entendre 
combien  elle  peut  faire  quand  elle  veult  employer 
toute  sa  puissance  et  tout  son  sçavoir.  Ce  n'est  que 
miel,  ce  n'est  que  sucre,  ce  n'est  que  manne  ce- 
leste,  de  tout  ce  qu'est  en  vous.  C'estoit  à  vous  à 
qui  Paris  debvoit  adjuger  la  pomme  d'or,  non  à 
Venus,  non,  ny  à  Juno,  ny  à  Minerve,  car  oncques 
n'y  eut  tant  de  magnificence  en  Juno,  tant  de  pru- 
dence en  Minerve,  tant  de  élégance  en  Venus, 
comme  y  a  en  vous.  O  dieux  et  déesses  célestes  ! 
que  heureux  sera  celluy  à  qui  ferez  celle  grâce  de 
ceste  cy  accoller,  de  la  baiser  et  de  frotter  son  lart 
avecques  elle  !  Par  Dieu  !  ce  sera  moy,  je  le  voy 
bien,  car  desja  elle  me  ayme  tout  à  plein;  je  le 
congnoys  et  suis  à  ce  prédestiné  des  phées.  Donc- 
ques,  pour  gaigner  temps,  boutte,  poussenjam- 
bions.  » 

Et  la  vouloit  embrasser;  mais  elle  fist  semblant 
de  se  mettre  à  la  fenestre  pour  appeller  les  voisins 


124  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXI 

à  la  force.  Adoncques  sortit  Panurge  bien  tost,  et 
lui  dist  en  fuyant  :  «  Ma  dame,  attendez  moy  icy; 
je  les  voys  quérir  moy  mesme,  n'en  prenez  la 
poine.  »  Ainsi  s'en  alla,  sans  grandement  se  sou- 
cier du  reffus  qu'il  avoit  eu,  et  n'en  fist  oncques 
pire  chiere. 

Au  lendemain,  il  se  trouva  à  Teglise  à  l'heure 
qu'elle  alloit  à  la  messe.  A  l'entrée  lui  bailla  de 
l'eau  beniste,  se  enclynant  parfondement  devant 
elle  :  après  se  agenouilla  auprès  de  elle  familiaire- 
ment,  et  luy  dist  :  «  Madame,  saichez  que  je  suis 
tant  amoureux  de  vous  que  je  n'en  peuz  ny  pisser 
ny  fianter;  je  ne  sçay  comment  l'entendez.  S'il 
m'en  advenoit  quelque  mal,  que  enseroit  il?  —  Allez, 
dist  elle,  allez,  je  ne  m'en  soucie  ;  laissez  moy  icy 
prier  Dieu.  —  Mais,  dist  il,  equivocquez  sur  «  A 
Beaumont  le  Viconte  ».  —  Je  ne  sçauroys,  dist 
elle.  —  C'est,  dit  il,  «  A  beau  con  le  vit  monte  ». 
Et  sur  cella  priez  Dieu  qu'il  me  doint  ce  que  vostre 
noble  cueur  désire,  et  me  donnez  ces  patenostres 
par  grâce.  —  Tenez,  dist  elle,  et  ne  me  tabustez 
plus.  »  Ce  dict,  luy  vouloit  tirer  ses  patenostres, 
qui  estoyent  de  cestrin  avecques  grosses  marques 
d'or;  mais  Panurge  promptement  tira  un  de  ses 
cousteaux,  et  les  couppa  tresbien,  et  les  emporta 
à  la  fryperie,  luy  disant  :  «  Voulez-vous  mon  Cous- 
teau? —  Non,  non,  dist  elle.  —  Mais,  dist-il,  à 
propos,  il  est  bien  à  vostre  commandement,  corps 
et  biens,  trippes  et  boyaulx.  » 


PANTAGRUEL  125 

Ce  pendent  la  dame  n'estoit  fort  contente  de  ses 
patenostres,  car  c'estoit  une  de  ses  contenences  à 
l'église;  et.  pensoit  :  «  Ce  bon  bavart  icy  est  quel- 
que esventé,  homme  d'estrange  pays  ;  je  ne  recou- 
vreray  jamais  mes  patenostres.  Que  m'en  dira  mon 
mary  ?  Il  se  courroucera  à  moy,  mais  je  luy  diray 
que  un  larron  me  les  a  couppés  dedans  l'église,  ce 
que  il  croira  facillement,  voyant  encores  le  bout  du 
ruban  à  ma  ceincture.  » 

Après  diner,  Panurge  l'alla  veoir,  portant  en  sa 
manche  une  grande  bourse  pleine  d'escuzdu  Palais 
et  de  gettons,  et  luy  commença  dire  :  «  Lequel 
des  deux  ayme  plus  l'autre,  ou  vous  moy,  ou  moy 
vous?  »  A  quoy  elle  respondit  :  «  Quant  est  de 
moy,  je  ne  vous  hays  poinct,  car,  comme  Dieu  le 
commande,  je  ayme  tout  le  monde. 

—  Mais,  à  propos,  dist  il,  n'estez  vous  amou- 
reuse de  moy?  —  Je  vous  ay,  distelle,  ja  dict  tant 
de  foys  que  vous  ne  me  tenissiez  plus  telles  pa- 
rolles  ;  si  vous  m'en  parlez  encores,  je  vous  mons- 
treray  que  ce  n'est  à  moy  à  qui  vous  debvez  ainsi 
parler  de  deshonneur.  Partez  d'icy,  et  me  rendez 
mes  patenostres,  à  ce  que  mon  mary  ne  me  les  de- 
mande. —  Comment,  dist  il,  Madame,  voz  pate- 
nostres? Non  feray,  par  mon  sergent!  Mais  je 
vous  en  veux  bien  donner  d'aultres.  En  aymerez 
vous  mieulx  d'or  bien  esmaillé  en  forme  de  grosses 
sphères,  ou  de  beaulxlacz  d'amours,  ou  bien  toutes 
massifves  comme  gros  lingotz  ?  ou  si  en  voulez  de 


I2Ô  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXI 

ebene,  ou  de  gros  hyacinthes,  de  gros  grenatz  tail- 
lez avecques  les  marches  de  fines  turquoyses,  ou  de 
beaulx  topazes  marchez  de  fins  saphiz,  ou  de  beaulx 
balays  à  tout  grosses  marches  de  dyamans  à  vingt 
et  huyt  quarres  ?  Non,  non,  c'est  trop  peu.  J'en  sçay 
un  beau  chapelet  de  fines  esmeraudes  marchées  de 
ambre  gris,  coscoté,  et  à  la  boucle  un  union  per- 
sicque  gros  comme  une  pomme  d'orange  ;  elles  ne 
coustent  que  vingt  et  cinq  mille  ducatz  :  je  vous  en 
veulx  faire  un  présent,  car  j'en  ay  du  content.  » 
Et  de  ce  disoit,  faisant  sonner  ses  gettons  comme 
si  se  feussent  escutz  au  soleil.  «  Voulés  vous  une 
pièce  de  veloux  violet  cramoysi  tainct  en  grene, 
une  pièce  de  satin  broché  ou  bien  cramoysi?  Vou- 
lez vous  chaisnes,  doreures,  templettes,  bagues? 
Il  ne  fault  que  dire  ouy.  Jusques  à  cinquante  mille 
ducatz,  ce  ne  m'est  rien  cela.  » 

Par  la  vertus  desquelles  parolles  il  luy  faisoit  ve- 
nir l'eau  à  la  bouche  ;  mais  elle  luy  dict:  «  Non,  je 
vous  remercie;  je  ne  veulx  rien  de  vous.  —  Par 
Dieu  !  dist  il,  si  veulx  bien  moy  de  vous  ;  mais  c'est 
chose  qui  ne  vous  coustera  rien,  et  n'en  aurez  rien 
moins.  Tenez  (montrant  sa  longue  braguette),  voicy 
maistre  Jan  Chouart  qui  demande  logis.  » 

Et  après  la  vouloit  accoller;  mais  elle  commença 
à  s'escrier,  toutesfoys  non  trop  hault.  Adoncques 
Panurge  tourna  son  faulx  visaige  et  lui  dist  :  «  Vous 
ne  voulez  doncques  aultrement  me  laisser  un  peu 
faire  ?  Bren  pour  vous  !   Il  ne  vous  appartient  tant 


PANTAGRUEL 


I  2 


de  bien  ny  de  honneur,  mais,  par  Dieu  !  je  vous 
feray  chevaucher  aux  chiens.  »  Et,  cedict,  s'en  fouit 
le  grand  pas,  de  peur  des  coups,  Iesquelz  il  crai- 
gnoit  naturellement. 


CHAPITRE  XXII. 

Comment  Panurge  feist  un  tour  à  la  dame  parisianne, 
qui  ne  fut  poinct  à  son  adventage. 

r  notez  que  le  lendemain  estoit  la 
grande  feste  du  sacre,  à  laquelle  toutes 
les  femmes  se  mettent  en  leur  triumphe 
de  habillemens;  et  pour  ce  jour  ladicte 
dame  s'estoit  vestue  d'une  tresbelle  robbe  de  satin 
cramoysi  et  d'une  cotte  de  veloux  blanc  bien  pré- 
cieux. Le  jour  de  la  Vigile,  Panurge  chercha  tant 
d'un  cousté  et  d'aultre  qu'il  trouva  une  lycisque 
orgoose,  en  laquelle  il  lya  avecques  sa  ceincture, 
et  la  mena  en  sa  chambre,  et  la  nourrist  tresbien 
cedict  jour  et  toute  la  nuyct.  Au  matin  la  tua,  et 
en  prit  ce  que  sçavent  les  geomantiens  gregoys,  et 
le  mist  en  pièces  le  plus  menu  qu'il  peut,  et  les  em- 
porta bien  cachées,  et  alla  où  la  dame  devoit  aller 
pour  suyvre  la  procession,  comme  est  de  coustume 
à  ladicte  feste.  Et,  alors  qu'elle  entra,  Panurge  luy 
donna  de  l'eaue  beniste,  bien  courtoisement  la  sa- 
luant, et,  quelque  peu  de  temps  après  qu'elle  eut 


128  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXII 

dict  ses  menuz  suffrages,  il  se  va  joindre  à  elle  en 
son  banc,  et  luy  bailla  un  rondeau  par  escript  en  la 
forme  que  s'ensuyt  : 

RONDEAU 

Pour  ceste  foys  que  à  vous,  dame  tresbelle, 
Mon  cas  disoys,  par  trop  feustes  rebelle 
De  me  chasser  sans  espoir  de  retour, 
Veu  que  à  vous  oncq  ne  feis  austère  tour 
En  dict  ny  faict,  en  soubson  ny  libelle. 

Si  tant  à  vous  desplaisoit  ma  querelle, 
Vous  pouviez  par  vous,  sans  maquerelle, 
Me  dire  :   «  Amy,  partez  d'icy  entour 
Pour  ceste  foys.  » 

Tort  ne  vous  fays,  si  mon  cueur  vous  decelle, 
En  remonstrant  comme  Tard  f  estincelle 
De  la  beaulté  que  couvre  vostre  atour  : 
Car  rien  n'y  quiers,  sinon  qu'en  vostre  tour 
Me  faciez  dehait  la  combrecelle 
Pour  ceste  foys. 

Et  ainsi  qu'elle  ouvrit  le  papier  pour  veoir  que 
c'estoit,  Panurge  promptement  sema  la  drogue 
qu'il  avoit  sur  elle  en  divers  lieux,  et  mesmement 
au  replis  de  ses  manches  et  de  sa  robbe,  puis  luy 
dist  :  «  Ma  dame,  les  pauvres  amans  ne  sont  tous- 
jours  à  leur  aise.  Quant  est  de  moy,  j'espère  que 
les  maies  nuictz,  les  travaulx  et  ennuitz  esquelz  me 
tient  l'amour  de  vous  me  seront  en  déduction  de 
autant  des  poines  de  purgatoire.  A  tout  le  moins 


PANTAGRUEL  I  2< 


priez  Dieu  qu'il  me  doint  en  mon  mal  patience.  » 
Panurge  n'eut  achevé  ce  mot  que  tous  les  chiens 
qui  estoient  en  l'église  acoururent  à  ceste  dame, 
pour  l'odeur  des  drogues  que  il  avoit  espandu  sur 
elle.  Petitz  et  grands,  gros  et  menuz,  tous  y  ve- 
noyent  tiransle  membre,  et  la  sentens,  etpissanspar 
tout  sur  elle.  C'estoyt  la  plus  grande  villanie  du 
monde.  Panurge  les  chassa  quelque  peu,  puis  d'elle 
print  congé,  et  se  retira  en  quelque  chappelle  pour 
veoir  le  deduyt,  car  ces  villains  chiens  compissoyent 
tous  ses  habillemens,  tant  que  un  grand  ievrier  luy 
pissa  sur  la  teste,  les  aultres  aux  manches,  les  aultres 
à  la  croppe;  les  petitz  pissoient  sur  ses  patins:  en 
sorte  que  toutes  les  femmes  de  là  autour  avoyent 
beaucoup  affaire  à  la  saulver.  Et  Panurge  de  rire, 
et  dist  à  quelc'un  des  seigneurs  de  la  ville  :  «  Je 
croy  que  ceste  dame  là  est  en  chaleur,  ou  bien  que 
quelque  lévrier  l'a  couverte  fraischement.  » 

Et  quand  il  veid  que  tous  les  chiens  grondoyent 
bien  à  l'entour  de  elle,  comme  ilz  font  autour  d'une 
chienne  chaulde,  partit  de  là  et  alla  quérir  Panta- 
gruel. Par  toutes  les  rues  où  il  trouvoit  chiens,  il 
leur  bailloit  un  coup  de  pied,  disant  :  «  Ne  yrez 
vous  pas  avec  voz  compaignons  aux  nopces  ?  De- 
vant, devant,  de  par  le  diable  !  devant  !  »  Et,  arrivé 
au  logis,  dist  à  Pantagruel:  «  Maistre,  je  vous  prye, 
venez  veoir  tous  les  chiens  du  pays  qui  sont  assem- 
blés à  l'entour  d'une  dame,  la  plus  belle  de  ceste 
ville,  et  la  veulent  jocqueter.  »  A  quoy  voluntiers 
Rabelais.  II.  i  7 


l3o  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXII 

consentit  Pantagruel,  et  veit  le  mystère,  lequel  il 
trouva  fort  beau  et  nouveau. 

Mais  le  bon  feut  à  la  procession,  en  laquelle 
furent  veuz'plus  de  six  cens  mille  et  quatorze  chiens 
à  l'entour  d'elle,  lesquelz  luy  faisoient  mille  hayres; 
et,  par  tout  où  elle  passoit,  les  chiens  frays  venuz 
la  suyvoyent  à  la  trasse,  pissans  par  le  chemin  où 
ses  robbes  avoyent  touché. 

Tout  le  monde  se  arestoit  à  ce  spectacle,  consi- 
dérant les  contenences  de  ces  chiens,  qui  luy  mon- 
toyent  jusques  au  col,  et  luy  gasterent  tous  ses 
beaulx  acoustremens,  à  quoy  ne  sceust  trouver  aul- 
cun  remède,  sinon  soy  retirer  en  son  hostel.  Et 
chiens  d'aller  après,  et  elle  de  se  cacher,  et  cham- 
berieres  de  rire. 

Quand  elle  feut  entrée  en  sa  maison  et  fermé  la 
porte  après  elle,  tous  les  chiens  y  acouroyent  de 
demye  lieue,  et  compisserent  si  bien  la  porte  de  sa 
maison  qu'ils  y  feirent  un  ruysseau  de  leurs  urines 
auquel  les  cannes  eussent  bien  nagé;  et  c'est  celluy 
ruysseau  qui  de  présent  passe  à  Sainct-Victor, 
auquel  Guobelin  tainct  l'escarlatte,  pour  la  vertu 
specificque  de  ses  pisse-chiens,  comme  jadis  pres- 
cha  publicquement  nostre  maistre  Doribus.  Ainsi 
vous  aist  Dieu.  Un  moulin  y  eust  peu  mouldre,  non 
tant  toutesfoys  que  ceulx  du  Bazacle  à  Thoulouse. 


PANTAGRUEL  .         l3 


CHAPITRE  XXIII 


Comment  Pantagruel  partit  de  Paris,  ouyant  nouvelles 
que  les  Dipsodes  envahyssoient  le  pays  des  Amau- 
rotes,  et  la  cause  pourquoy  les  lieues  sont  tant  pe- 
tites en  France. 

eu  de  temps  après,  Pantagruel  ouyt 
nouvelles  que  son  père  Gargantua 
avoit  esté  translaté  au  pays  des  Phées 
par  Morgue,  comme  feut  jadis  Ogier 
et  Artus,  ensemble  que,  le  bruyt  de  sa  translation 
entendu,  les  Dipsodes  estoyent  yssus  de  leurs  li- 
mites et  avoyent  gasté  un  grand  pays  de  Utopie, 
et  tenoyent  pour  lors,  la  grande  ville  des  Amau- 
rotes  assiégée.  Dont  partit  de  Paris  sans  dire  à 
Dieu  à  nulluy,  car  l'affaire  requeroit  diligence,  et 
vint  à  Rouen. 

Or,  en  cheminant,  voyant  Pantagruel  que  les 
lieues  de  France  estoient  petites  par  trop  au  regard 
des  aultres  pays,  en  demanda  la  cause  et  raison  à 
Panurge,  lequel *luy  dist  une  histoire  que  mectMa- 
rotus  du  Lac,  monachus,  es  Gestes  des  Kois  de  Ca- 
narre,  disant  que,  «d'ancienneté,  les  pays  n'estoyent 
distinctz  par  lieues,  miliaires,  stades  ny  parasanges, 
jusques  à  ce  que  le  roy  Pharamond  les  distingua, 
ce  que  feut  faict  en  la  manière  que  s'ensuyt.  Car 
il  print  dedans  Paris  cent  beaulx  jeunes  et  gallans 
compaignons  bien  délibérez  et  cent  belles  garses 


J  32  LIVRE    II,     CHAPITRE    XXIII 

picardes,  et  les  feist  bien  traicter  et  bien  penser  par 
huyt  jours,  puis  les  appella,  et  à  chascun  bailla  sa 
garse  avecques  force  argent  pour  les  despens,  leur 
faisant  commandement  qu'ilz  allassent  en  divers 
lieux  par  cy  et  par  là,  et,  à  tous  les  passages  qu'ilz 
biscoteroyent  leurs  garses,  que  ilz  missent  une 
pierre,  et  ce  seroit  une  lieue.  Ainsi  les  compaignons 
joyeusement  partirent,  et,  pour  ce  qu'ilz  estoient 
frays  et  de  séjour,  ilz  fanfreluchoient  à  chasque 
bout  de  champ.  Et  voylà  pourquoy  les  lieues  de 
France  sont  tant  petites.  Mais,  quand  ilz  eurent 
long  chemin  parfaict,  et  estoient  ja  las  comme 
pauvres  diables,  et  n'y  avoit  plus  d'olif  en  ly  caleil, 
ilz  nebclinoient  si  souvent,  et  secontentoyent  hjen, 
j'entends  quand  aux  hommes ,  de  quelque  mes- 
chante  et  paillarde  foys  le  jour.  Et  voyla  qui  faict 
les  lieues  de  Bretaigne,de  Lanes,  d'Allemaigne,  et 
aultre  pays  plus  esloignez,  si  grandes.  Les  aultres 
mettent  d'aultres  raisons,  mais  celle-là  me  semble  la 
meilleure.  »  Aquoy  consentit  voluntiers  Pantagruel. 
Partans  de  Rouen,  arrivèrent  à  Hommefleur,  où 
se  mirent  sur  mer  Pantagruel,  Panurge,  Epistemon, 
Eusthenes  et  Carpalim.  Auquel  lieu,  attendans  le 
vent  propice  et  calfretant  leur  nef,  receut  d'une 
dame  de  Paris,  laquelle  il  avoit  entretenu  bonne 
espace  de  temps,  unes  lettres  inscriptes  au  dessus  : 

Au  plus  aymé  des  belles  et  moins  loyal  des  preux , 

P.  N.  T.  G.  R.  L. 


PANTAGRUEL 


i33 


CHAPITRE  XXIV 

Lettres  que  un  messagier  aporta  à  Pantagruel  d'une 
dame  de  Paris,  et  Vexposition  d'un  mot  escript  en 
un  anneau  d'or. 


uand  Pantagruel  eut  leue  l'inscription, 
il  feut  bien  esbahy,  et,  demandant  au- 
dict  messagier  le  nom  de  celle  qui 
Pavoit  envoyé,  ouvrit  les  lettres,  et 
rien  ne  trouva  dedans  escript,  mais  seulement  un 
anneau  d'or  avecques  un  diament  en  table.  Lors 
appella  Panurge  et  luy  monstra  le  cas.  A  quoy  Pa- 
nurge  luy  dist  que  la  feuille  de  papier  estoit  es- 
cripte;  mais  c'estoit  par  telle  subtilité  que  l'on  n'y 
veoit  poinct  d'escripture."Et,  pour  le  sçavoir,  la 
mist  auprès  du  feu  pourd  veoir  si  l'escripture  estoit 
faicte  avec  du  sel  ammoniac  destrempé  en  eau; 
puis  la  mist  dedans  l'eau  pour  sçavoir  si  la  lettre 
estoit  escripte  du  suc  de  tithymalle. 

Puis  la  monstra  à  la  chandelle,  si  elle  estoit 
poinct  escripte  du  jus  de  oignons  blans;  puis  en 
frotta  une  partie  d'huille  de  noix,  pour  veoir  si 
elle  estoit  poinct  escripte  de  lexif  de  figuier;  puis  en 
frotta  une  part  de  laict  de  femme  allaictant  sa  fille 
première  née,  pour  veoir  si  elle  estoit  poinct  es- 
cripte de  sang  de  rubettes;  puis  en  frotta  un  coing 
de  cendres  d'un  nie  de  arondelles,  pour  veoir  si 


I  34  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXIV 

elle  estoit  escripte  de  rousée  qu'on  trouve  dedans 
les  pommes  de  Alicacabut. 

Puis  en  frotta  un  aultre  bout  de  la  sanie  des  au- 
reilles,  pour  veoir  si  elle  estoit  escripte  de  fiel  de 
corbeau;  puis  les  trempa  en  vinaigre,  pour  veoir  si 
elle  estoit  escripte  de  laict  de  espurge;  puis  les 
graissa  d'axunge  de  souris  chauves,  pour  veoir  si  elle 
estoit  escripte  avec  sperme  de  baleine,  qu'on  appelle 
ambre  gris;  puis  la  mist  tout  doulcement  dedans 
un  bassin  d'eau  fresche,  et  soubdain  la  tira,  pour 
veoir  si  elle  estoit  escripte  avecques  alum  de  plume. 

Et,  voyant  qu'il  n'y  cognoissoit  rien,  appela  le 
messagier,  et  luy  demanda  :  «  Compaing,  la  dame 
qui  t'a  icy  envoyé  t'a  elle  poinct  baillé  de  baston 
pour  apporter  ?  »  pensant  que  feust  la  finesse  que 
mect  Aule  Gelle.  Et  le  messagier  luy  respondit  : 
«  Non,  Monsieur.  »  Adoncques  Panurge  luy  vou- 
lut faire  raire  les  cheveulx,  pour  sçavoir  si  la  dame 
avoit  faict  escripre  avecques  fort  moret  sur  sa  teste 
rase  ce  qu'elle  vouloit  mander;  mais,  voyant  que 
ses  cheveulx  estoyent  fort  grands,  il  désista,  consi- 
dérant que  en  si  peu  de  temps  ses  cheveulx  n'eus- 
sent creuz  si  longs. 

Alors  dist  à  Pantagruel  :  «  Maistre,  par  les  ver- 
tus Dieu  !  je  n'y  sçaurois  que  faire  ny  dire.  Je 
ay  employé,  pour  cognoistre  si  rien  y  ha  icy  escript, 
une  partie  de  ce  que  en  met  messere  Francesco  di 
Nianto  le  Thuscan,  qui  a  escript  la  manière  de  lire 
les  lettres  non  apparentes,  et  ce  que  escript  Zoroas- 


PANTAGRUEL  I  3  5 

ter,  Péri  Grammaton  acriton,  et  Calphurnius  Bas- 
sus,  De  literis  illegibilibus ;  mais  je  n'y  voy  rien,  et 
croy  qu'il  n'y  a  aultre  chose  que  l'anneau.  Or  le 
voyons. 

Lors,   le  regardant,    trouvèrent  escript  par  de- 
dans en  hébrieu  :  Lamah  hazabthani,  dont  appe- 
lèrent Epistemon,   luy   demandant   que  c'estoit   à 
dire.  A  quoy  respondit  que  c'estoyent  motz  he- 
braïcques  signifîans  :   «  Pourquoy  me  as  tu  laissée  ?  » 
Dont  soubdain  replicqua  Panurge  :   «  J'entens  le 
cas;  voyez  vous  ce  dyamant  ?  c'est  un    dyamant 
faulx.  Telle  est  donc  l'exposition  de  ce  que  veult 
dire  la  dame  :  «  Dy,  amant  faulx,  pourquoy  me  as 
«  tu  laissée  ?  »  Laquelle  exposition  entendit  Panta- 
gruel incontinent,  et  luy  souvint  comment  à  son 
départir  n'avoit  dict  à  Dieu  à  la  dame,  et  s'en  con- 
tristoit,   et  voluntiers    fust  retourné  à   Paris  pour 
faire  sa  paix  avecques  elle. 

Mais  Espitemon  luy  reduyt  à  mémoire  le  dépar- 
tement de  Eneas  d'avecques  Dido,  et  le  dict  de 
HeraclidesTarentin,  que,  la  navire  restant  à  l'ancre, 
quand  la  nécessité  presse  il  fault  coupperla  chorde 
plus  tost  que  perdre  temps  à  la  deslier,  et  qu'il 
debvoit  laisser  tous  pensemens  pour  survenir  à  la 
ville  de  sa  nativité,  qui  estoit  en  dangier. 

De  faict,  une  heure  après  se  leva  le  vent  nommé 
nord- nord -west,  auquel  ilz  donnèrent  pleines 
voilles,  et  prindrent  la  haulte  mer,  et  en  briefs 
jours,  passans  par  Porto  Sancto  et  par  Medere, 


1 36  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXIV 

firent  scalle  es  isles  de  Canarre.  Delàpartans,  pas- 
sèrent par  cap  Blanco,  par  Senege,  par  cap  Virido, 
par  Gambre,  par  Sagres,  par  Melli,  par  le  cap  de 
Bona  Sperantza,  et  firent  scalle  au  royaulme  de 
Melinde.  De  là  partans,  feirent  voille  auvent  de  la 
Transmontane,  passans  par  Meden,  par  Uti,  par 
Udem,  par  Gelasim,  par  les  isles  des  Phées,  et 
jouxte  le  royaulme  de  Achorie;  finablement  arri- 
vèrent au  port  de  Utopie ,  distant  de  la  ville  des 
Amaurotes  par  troys  lieues  et  quelque  peu  davantaige . 

Quand  ilz  feurent  en  terre  quelque  peu  refrai- 
chiz,  Pantagruel  dist  :  «  Enfans,  la  ville  n'est  loing 
d'icy;  davant  que  marcher  oultre,  il  seroit  bon  déli- 
bérer de  ce  qu'est  à  faire,  affin  que  ne  semblons  es 
Athéniens,  qui  ne  consultoient  jamais  sinon  après 
le  cas  faict.  Estes  vous  délibérez  de  vivre  et  mou- 
rir avecques  moy  ?  —  Seigneur,  ouy,  dirent  ilz 
tous;  tenez-vous  asseuré  de  nous  comme  de  voz 
doigtz  propres.  — Or,  dist  il,  il  n'y  a  qu'un  poinct 
que  tienne  mon  esperit  suspend  et  doubteux  :  c'est 
que  je  ne  sçay  en  quel  ordre  ny  en  quel  nombre 
sont  les  ennemis  qui  tiennent  la  ville  assiégée ,  car, 
quand  je  le  sçauroys,  je  m'y  en  iroys  en  plus  grande 
asseurance.  Par  ce,  advisons  ensemble  du  moyen 
comment  nous  le  pourrons  sçavoir.  »  A  quoy  tous 
ensemble  dirent  :  «  Laissez  nous  y  aller  veoir,  et 
nous  attendez  icy,  car  pour  tout  le  jourd'huy  nous 
vous  en  apporterons  nouvelles  certaines. 

—  Je,  dist  Panurge,  entreprens  de  entrer  en 


PANTAGRUEL  iZ'] 

leur  camp  par  le  meillieu  des  guardes  et  du  guet, 
et  bancqueter  avec  eulx  et  bragmader  à  leurs  des- 
pens,  sans  estre  congneu  de  nully;  visiter  l'artille- 
rie, les  tentes  de  tous  les  capitaines,  et  me  prélasser 
par  les  bandes,  sans  jamais  estre  descouvert.  Le 
diable  ne  me  affineroit  pas,  car  je  suis  de  la  lignée 
de  Zopyre. 

—  Je,  dist  Epistemon,  sçay  tous  les  stratagemates 
et  prouesses  des  vaillans  capitaines  et  champions  du 
temps  passé  et  toutes  les  ruses  et  finesses  de  disci- 
pline militaire;  je  iray,  et,  encore  que  feusse  des- 
couvert et  décelé,  j'eschapperay  en  leur  faisant 
croire  de  vous  tout  ce  que  me  plaira,  car  suis  de  la 
lignée  de  Sinon. 

—  Je,  dist  Eusthenes ,  entreray  par  à  travers 
leurs  tranchées,  maulgré  le  guet  et  tous  les  gardes, 
car  je  leur  passeray  sur  le  ventre  et  leur  rompray 
bras  et  jambes ,  et  feussent  ilz  aussi  fors  que  le 
diable,  car  je  suis  de  la  lignée  de  Hercules. 

—  Je,  dist  Carpalim,  y  entreray  si  les  oiseaulx 
y  entrent,  car  j'ay  le  corps  tant  allaigre  que  je  au- 
ray  saulté  leurs  tranchées  et  percé  oultre  tout 
leur  camp  davant  qu'ilz  me  ayent  apperceu;  et  ne 
crains  ny  traict,  ny  flesche,  ny  cheval,  tant  soit  le- 
gier,  et  feust-ce  Pégase  de  Perseus  ou  Pacolet, 
que  devant  eulx  je  n'eschappe  gaillard  et  sauf. 
J'entreprens  de  marcher  sur  les  espiz  de  bled,  sur 
l'herbe  des  prez,  sans  qu'elle  fléchisse  dessoubz 
moy,  car  je  suis  de  la  lignée  de  Camille  Amazone.  » 

18 


I  38  LIVRE    II,     CHAPITRE    XXV 

CHAPITRE  XXV 

Comment  Panurge,  Carpalim,  Eusthenes,  Epistemon, 
compagnons  de  Pantagruel,  desconfirent  six  cens 
soixante  chevaliers  bien  subtilement. 

insi  qu'il  disoit  cela,  ilz  adviserent  six 
cens  soixante  chevaliers ,  montez  à 
l'advantage  sus  chevaulx  legiers,  qui 
accouroyent  là  veoir  quelle  navire 
c'estoit  qui  estoit  de  nouveau  abordée  au  port,  et 
couroyent  à  bride  avallée  pour  les  prendre  s'ilz 
eussent  peu. 

Lors  dist  Pantagruel  :  «  Enfans,  retirez  vous  en 
la  navire  ;  voyez  cy  de  noz  ennemis  qui  accourent, 
mais  je  vous  les  tueray  icy  comme  bestes,  et  feus- 
sent  ilz  dix  foys  autant.  Cependant  retirez  vous,  et 
en  prenez  vostre  passetemps.  »  Adonc  respondit 
Panurge  :  «  Non,  Seigneur,  il  n'est  de  raison  que 
ainsi  faciez  ;  mais,  au  contraire,  retirez  vous  en  la 
navire,  et  vous  et  les  aultres,  car  tout  seul  les  des- 
confiray  icy  ;  mais  y  ne  fauldra  pas  tarder.  Avancez 
vous.  »  A  quoy  dirent  les  aultres  :  «  C'est  bien 
dict,  Seigneur,  retirez  vous,  et  nous  ayderons  icy  à 
Panurge,  et  vous  congnoistrez  que  nous  sçavons 
faire.  »  Adonc  Pantagruel  dist  :  «  Or  je  le  veulx 
bien;  mais,  au  cas  que  feussiez  plus  foybles,  je  ne 
vous  fauldray.  » 

Alors  Panurge  tira  deux  grandes  cordes  de  la  nef 


PANTAGRUEL  l  3<) 

et  les  atacha  au  tour  qui  estoit  sur  le  tillac,  et  les 
mist  en  terre,  et  en  fist  un  long  circuyt,  l'un  plus 
loing,  l'aultre  dedans  cestuy  là,  et  dist  à  Episte- 
mon  :  «  Entrez  dedans  la  navire,  et,  quand  je 
vous  sonneray,  tournez  le  tour  sus  le  tillac  dilïgen- 
tement  en  ramenant  à  vous  ces  deux  chordes.  » 
Puis  dist  à  Eusthenes  et  à  Carpalim  :  «  Enfans, 
attendez  icy,  et  vous  offrez  es  ennemys  franche- 
ment, et  obtempérez  à  eux,  et  faictes  semblant  de 
vous  rendre  ;  mais  advisez  que  ne  entrez  au  cerne 
de  ces  chordes  :  retirez  vous  tousjours  hors.  »  Et 
incontinent  entra  dedans  la  navire,  et  print  un  fais 
de  paille  et  une  botte  de  pouldre  de  canon,  et  es- 
pandit  par  le  cerne  des  chordes,  et  avec  une  mi- 
graine de  feu  se  tint  auprès. 

Soubdain  arrivèrent  à  grande  force  les  chevaliers, 
et  les  premiers  chocquerent  jusques  auprès  de  la 
navire;  et  parce  que  le  rivage  glissoit,  tumberent 
eux  et  leurs  chevaulx  jusques  au  nombre  de  qua- 
rante et  quatre.  Quoy  voyans,  les  aultres  appro- 
chèrent, pensans  que  on  leur  eust  résisté  à  l'arrivée. 
Mais  Panurge  leur  dist  :  «  Messieurs,  je  croy  que 
vous  soyez  faict  mal  ;  pardonnez  le  nous,  car  ce 
n'est  de  nous,  mais  c'est  de  la  lubricité  de  l'eau  de 
mer,  qui  est  tousjours  unctueuse.  Nous  nous  rendons 
à  vostre  bon  plaisir.  »  Autant  en  dirent  ses  deux 
compaignons,  et  Epistemon,  qui  estoit  sur  le 
tillact. 

Cependent  Panurge  s'esloignoit,  et,  voyant  que 


140  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXV 

tous  estoyent  dedans  le  cerne  des  chordes  et  que 
ses  deux  compaignons  s'en  estoyent  esloignez,  fai- 
sans place  à  tous  ces  chevaliers  quiàfoulle  alloyent 
pour  veoir  la  nef  et  qui  estoit  dedans,  soubdain 
crya  à  Epistemon  :  «  Tire  !  tire  !  »  Lors  Epistemon 
commença  tirer  au  tour,  et  les  deux  chordes  se 
empestrerent  entre  les  chevauLx,  et  les  ruoyent  par 
terre  bien  aysement  avecques  les  chevaucheurs. 
Mais  eulx,  ce  voyant,  tirèrent  à  l'espée,  et  les  vou- 
loyent  desfaire,  dont  Panurge  met  le  feu  en  la 
trainée  et  les  fist  touts  là  brusler  comme  âmes  dan- 
nées.  Hommes  et  chevaulx,  nul  n'en  eschappa,  ex- 
cepté un  qui  estoit  monté  sur  un  cheval  turcq,  qui 
le  gaigna  à  fouyr;  mais,  quand  Carpalim  l'apper- 
ceut,  il  courut  après  en  telle  hastiveté  et  allaigresse 
qui  le  attrapa  en  moins  de  cent  pas,  et,  saultant 
sur  la  crouppe  de  son  cheval,  l'embrassa  par  der- 
rière et  l'amena  à  la  navire. 

Ceste  deffaicte  parachevée,  Pantagruel  feut  bien 
joyeux,  et  loua  merveilleusement  l'industrie  de  ses 
compaignons,  et  les  fist  refraichir  et  bien  repaistre 
sur  le  rivaige  joyeusement,  et  boire  d'autant  le 
ventre  contre  terre,  et  leur  prisonnier  avecques  eulx 
familiairement,  sinon  que  le  pauvre  diable  n'estoit 
point  asseuré  que  Pantagruel  ne  le  devorast  tout 
entier,  ce  qu'il  eust  faict,  tant  avoit  la  gorge  large, 
aussi  facillement  que  feriez  un  grain  de  dragée,  et 
ne  luy  eust  monté  en  sa  bouche  en  plus  qu'un  grain 
de  millet  en  la  gueulle  d'un  asne. 


PANTAGRUEL  141 

CHAPITRE  XXVI 

Comment  Pantagruel  et  ses  compaignons  estoient 
fâchez  de  manger  de  la  chair  salée,  et  comme 
Carpalim  alla  chasser  pour  avoir  de  la  venaison. 

insi  comme  ilz  bancquetoyent,  Car- 
palim dist:  «Et ventre  sainct  Quenet! 
ne  mangerons  nous  jamais  de  venaison  ? 
Ceste  chair  sallée  me  altère  tout.  Je 
vous  voys  apporter  icy  une  cuysse  de  ces  chevaulx 
que  avons  faict  brusler  :  elle  sera  assez  bien 
rostie.  »  Tout  ainsi  qu'il  se  levoit  pour  ce  faire, 
apperceut  à  l'orée  du  boys  un  beau  grand  chevreul 
qui  estoit  yssu  du  fort,  voyant  le  feu  de  Panurge, 
à  mon  advis.  Incontinent  courut  après  de  telle 
roiddeur  qu'il  sembloit  que  feust  un  carreau  d'arba- 
leste,  et  l'attrapa  en  un  moment;  et  en  courant 
print  de  ses  mains  en  l'air  : 

Quatre  grandes  otardes, 

Sept  bitars, 

Vingt  et  six  perdrys  grises, 

Trente  et  deux  rouges, 

Seize  faisans, 

Neuf  beccasses, 

Dix  et  neuf  hérons, 

Trente  et  deux  pigeons  ramiers; 
et  tua  de  ses  pieds  dix  ou  douze,  que  levraulx, 
que  lapins,  qui  ja  estoyent  hors  de  paige; 


142  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXVI 

Dixhuyt  rasles  parez  ensemble, 

Quinze  sanglerons, 

Deux  blereaux, 

Troys  grands  renards. 

Frappant  doncques  le  chevreul  de  son  malcus  à 
travers  la  teste,  le  tua,  et,  l'apportant,  recueillit  ses 
levraulx,  rasles  et  sanglerons;  et,  de  tant  loing  que 
peust  estre  ouy,  s'escria,  disant  :  «  Panurge,  mon 
amy,  vinaigre  !  vinaigre  !  »  Dont  pensoit  le  bon 
Pantagruel  que  le  cueur  luy  fist  mal ,  et  commanda 
qu'on  luy  apprestast  du  vinaigre.  Mais  Panurge 
entendit  bien  qu'il  y  avoit  levrault  au  croc;  de  faict, 
monstra  au  noble  Pantagruel  comment  il  portoit  à 
son  col  un  beau  chevreul ,  et  toute  sa  ceincture 
brodée  de  levraulx. 

Soubdain  Epistemon  fist ,  au  nom  des  neuf 
Muses,  neuf  belles  broches  de  boys  à  l'anticque; 
Eusthenes  aydoit  à  escorcher,  et  Panurge  mist  deux 
selles  d'armes  des  chevaliers  en  tel  ordre  qu'elles 
servirent  de  landiers;  et  firent  roustisseur  leur  pri- 
sonnier, et  au  feu  où  brusloyent  les  chevaliers  firent 
roustir  leur  venaison.  Et  après,  grand  chère  à  force 
vinaigre!  au  diable  l'un  qui  se  faignoit  :  c'estoit 
triumphe  de  les  veoir  bauffrer. 

Lors  dist  Pantagruel  :  «  Pleust  à  Dieu  que  chas- 
cun  de  vous  eust  deux  paires  de  sonnettes  de  sacre 
au  menton,  et  que  je  eusse  au  mien  les  grosses 
horologes  de  Renés,  de  Poictiers,  de  Tours  et  de 
Cambray,  pour  veoir  l'aubade  que  nous  donnerions 


PANTAGRUEL  1 43 

au  remuement  de  noz  badigoinces  !  —  Mais,  dist 
Panurge,  ilvault  mieulx  penser  de  nostre  affaire  un 
peu  et  par  quel  moyen  nous  pourrons  venir  au 
dessus  de  noz  ennemys.  —  C'est  bien  advisé,  » 
dist  Pantagruel.  Pourtant  demanda  à  leur  prison- 
nier :  «  Mon  amy,  dys  nous  icy  la  vérité,  et  ne 
nous  mens  en  rien,  si  tu  ne  veulx  estre  escorché 
tout  vif,  car  c'est  moy  qui  mange  les  petiz  enfans. 
Conte  nous  entièrement  Tordre,  le  nombre  et  la 
forteresse  de  l'armée.  » 

A  quoy  respondit  le  prisonnier  :  «  Seigneur,  sa- 
chez pour  la  vérité  que  en  l'armée  sont  troys  cens 
geans  tous  armez  de  pierre  de  taille,  grands  à  mer- 
veilles, toutesfoys  non  tant  du  tout  que  vous,  ex- 
cepté un  qui  est  leur  chef  et  à  nom  Loupgarou,  et 
est  tout  armé  d'enclumes  cyclopicques  ;  cent  soixante 
et  troys  mille  piétons  tous  armés  de  peaulx  de  lutins, 
gens  fortz  et  courageux;  unze  mille  quatre  cens 
hommes  d'armes;  troys  mille  six  cens  doubles  ca- 
nons, et  d'espingarderie  sans  nombre;  quatre  vingtz 
quatorze  mille  pionniers;  cent  cinquante  mille  pu- 
tains, belles  comme  déesses.  —  Voyla  pour  moy, 
dist  Panurge. — Dont  les  aulcunes  sont  Amazones, 
les  aultres  Lyonnoyses,  les  aultres  Parisiannes,  Tou- 
rangelles ,  Angevines ,  Poictevines ,  Normandes , 
Allemandes;  de  tous  pays  et  toutes  langues  y  en  a. 
—  Voire  mais,. dist  Pantagruel,  le  roy  y  est-il?  — 
Ouy,  Sire,  dist  le  prisonnier;  il  y  est  en  personne, 
et  nous  le  nommons  Anarche,  roy  des  Dypsodes, 


144  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXVI 

qui  vault  autant  à  dire  comme  gens  altérez,  car 
vous  ne  veistes  oncques  gens  tant  altérez  ny  beu- 
vans  plus  voluntiers;  et  a  sa  tente- en  la  garde  des 
geans. 

—  C'est  assez ,  dist  Pantagruel.  Sus ,  enfans , 
estez  vous  délibérez  d'y  venir  avecques  moy?  » 
A  quoy  respondit  Panurge  :  «  Dieu  confonde  qui 
vous  laissera!  J'ay  ja  pensé  comment  je  vous  les 
rendray  touts  mors  comme  porcs,  qu'il  n'en  eschap- 
pera.  Au  diable  le  jarret!  Mais  je  me  soucie  quel- 
que peu  d'un  cas. 

—  Et  qu'est  ce?  dist  Pantagruel. 

—  C'est,  dist  Panurge,  comment  je  pourray 
avanger  à  braquemarder  toutes  les  putains  qui  y 
sont  en  ceste  aprés-disnée,  qu'il  n'en  eschappe  pas 
une  que  je  ne  taboure  en  forme  commune. 

—  Ha,  ha,  ha!  »  dist  Pantagruel. 

Et  Carpalim  dist  :  «  Au  diable  de  Biterne  !  Par 
Dieu!  j'en  embourreray  quelque  une.  —  Et  je, 
dist  Eusthenes,  quoy  !  qui  ne  dressay  oncques  puis 
que  bougeasmes  de  Rouen,  au  moins  que  l'aguille 
montast  jusques  sur  les  dix  ou  unze  heures  t  voire 
encores  que  l'aye  dur  et  fort  comme  cent  diables. 
—  Vrayement,  dist  Panurge,  tu  en  auras  des  plus 
grasses  et  des  plus  refaictes. 

—  Comment,  dist  Epistemon,  tout  le  monde 
chevauchera,  et  je  meneray  l'asne  !  Le  diable  em- 
porte qui  en  fera  rien!  Nous  userons  du  droict  de 
guerre  :    qui  potest  capere  capiat.   —  Non,  non, 


PANTAGRUEL  1 45 

dist  Panurge;   mais  atache  ton  asne  à  un  croc  et 
chevauche  comme  le  monde.  » 

Et  le  bon  Pantagruel  ryoit  à  tout,  puis  leur  dist  : 
«  Vous  comptez  sans  vostre  hoste.  J'ay  grand  peur 
que,  devant  qu'il  soit  nuyct,  ne  vous  voye  en  estât 
que  ne  aurez  grande  envie  d'arresser,  et  qu'on  vous 
chevauchera  à  grand  coup  de  picque  et  de  lance. 

—  Baste!  dist  Epistemon.  Je  vous  les  rends  à 
roustir  ou  boillir,  à  fricasser  ou  mettre  en  paste. 
Hz  ne  sont  en  si  grand  nombre  comme  avoit  Xer- 
cés ,  car  il  avoit  trente  cens  mille  combatans ,  si 
croyez  Hérodote  et  Troge  Pompone;  et  toutesfoys 
Themistocles  à  peu  de  gens  les  desconfit.  Ne  vous 
souciez,  pour  Dieu!  —  Merde,  merde,  dist  Pa- 
nurge. Ma  seulle  braguette  espoussetera  tous  les 
hommes,  et  sainct  Balletrou,  qui  dedans  y  repose, 
decrotera  toutes  les  femmes. 

—  Sus  doncques,  enfans,  dict  Pantagruel;  com- 
mençons à  marcher.  » 


Rabelais.  I. 


146  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXVII 


CHAPITRE    XXVII 

Comment  Pantagruel  droissa  un  trophée  en  mémoire 
de  leur  prouesse,  et  Panurge  un  aultre  en  mémoire 
des  levraulx;  et  comment  Pantagruel  de  ses  petz 
engendroit  les  petitz  hommes,  et  de  ses  vesnes  les 
petites  femmes  ;  et  comment  Panurge  rompit  un 
gros  baston  sur  deux  verres. 

evant  que  partions  d'icy,  dist  Panta- 
gruel, en  mémoire  de  la  prouesse  que 
avez  présentement  faict,  je  veulx  éri- 
ger en  ce  lieu  un  beau  trophée.  » 
Adoncques  un  chascun  d'entre  eulx ,  en  grande 
liesse  et  petites  chansonnettes  villaticques,  dres- 
sèrent un  grand  boys  auquel  y  pendirent  une  selle 
d'armes,  un  chanfrain  de  cheval,  des  pompes,  des 
estrivieres,  des  espérons,  un  haubert,  un  hault  ap- 
pareil asseré,  une  hasche ,  un  estoc  d'armes,  un 
gantelet,  une  masse,  des  goussetz,  des  grèves,  un 
gorgery,  et  ainsi  de  tout  appareil  requis  à  un  arc 
triumphal  ou  trophée;  puis,  en  mémoire  éternelle, 
escripvit  Pantagruel  le  dicton  victorial  comme  s'en- 
suyt  : 

Ce  fut  icy  qu'apparut  la  vertus 
De  quatre  preux  et  vaillans  champions 
Qui,  de  bon  sens  non  de  harnois  vestuz, 
Comme  Fabie  ou  les  deux  Scipions, 


PANTAGRUEL  147 

Firent  six  cens  soixantes  morpions, 
Puissans  ribaulx,  brusler  comme  une  escorce. 
Prenez-y  tous,  roys,  ducz,  rocz  et  pions, 
Enseignement  que  engin  mieulx  vault  que  force  •" 
Car  la  victoire, 
Comme  est  notoire, 
Ne  gist  que  en  heur. 
Du  consistoire 
Où  règne  en  gloire 
Le  hault  Seigneur 
Vient  non  au  plus  fort  ou  greigneur, 
Ains  à  qui  luy  plaist,  com'fault  croire. 
Doncques  a  chevanche  et  honneur 
Cil  qui  par  foy  en  luy  espoire^ 

Ce  pendent  que  Pantagruel  escripvoit  les  carmes 
susdictz,  Panurge  emmancha  en  un  grand  pal  les 
cornes  du  chevreul  et  la  peau  et  les  piedz  drôitz 
de  devant  d'icelluy,  puis  les  aureilles  des  trois 
levraulx,  le  rable  d'un  lapin,  les  mandibules  d'un 
lièvre,  les  aesles  de  deux  bitars,  les  piedz  de  quatre 
ramiers,  une  guedofle  de  vinaigre,  une  corne  où 
ilz  mettoient  le  sel,  leur  broche  de  boys,  une  lar- 
douere,  un  meschant  chauldron  tout  pertuisé,  une 
breusse  où  ilz  saulsoient,  une  salière  de  terre  et  un 
guobelet  de  Beauvoys;  et,  en  imitation  des  vers  et 
trophée  de  Pantagruel,  escripvit  ce  que  s'ensuyt  : 

Ce  feut  icy  que  mirent  à  baz  culz 

Joyeusement  quatre  gaillars  pions, 

Pour  bancqueter  à  l'honneur  de  Baccus, 

Beuvans  à  gré  comme  beaux  carpions. 

Lors  y  perdit  râbles  et  cropions 

Maistre  Levrault,  quand  chascun  s'y  efforce. 


148  LIVRE    II,    CHAPITRE   XXVII 

Sel  et  vinaigre,  ainsi  que  scorpions 
Le  poursuivoyent,  dont  en  eurent  l'estorce  : 
Car  l'inventoire 
D'un  defensoire 
En  la  chaleur, 
Ce  n'est  que  à  boire 
Droict  et  net,  voire 
Et  du  meilleur. 
Mais  manger  levrault,  c'est  malheur, 
Sans  de  vinaigre  avoir  mémoire  : 
■  Vinaigre  est  son  ame  et  valeur, 
Retenez-le  en  poinct  peremptoire. 

Lors  dist  Pantagruel  :  «  Allons,  enfans,  c'est 
trop  musé  icy  à  la  viande,  car  à  grand  poine  voit 
on  advenir  que  grans  bancqueteurs  facent  beaulx 
faictz  d'armes.  Il  n'est  umbre  que  d'estandartz,  il 
n'est  fumée  que  de  chevaulx  et  clycquetys  que  de 
harnoys.  » 

A  ce  commencza  Espitemon  soubrire,  et  dist  : 
«  Il  n'est  umbre  que  de  cuisine,  fumée  que  de  pas- 
tez,  et  clicquetys  que  de  tasses.  » 

A  quoy  respondit  Panurge  :  «  Il  n'est  umbre 
que  de  courtines,  fumée  que  de  tetins,  et  clicquetys 
que  de  couillons.  »  Puis  se  levant  fist  un  pet,  un 
sault  et  un  sublet,  et  crya  à  haulte  voix  joyeuse- 
ment :  «  Vive  tousjours  Pantagruel!  » 

Ce  voyant,  Pantagruel  en  voulut  autant  faire  ; 
mais  du  pet  qu'il  fist  la  terre  trembla  neuf  lieues  à 
la  ronde,  duquel  avec  l'air  corrumpu  engendra  plus 
de  cinquante  et  troys  mille  petitz  hommes  nains  et 
contrefaictz,  et  d'une  vesne  qu'il  fist  engendra  au- 


PANTAGRUEL 


49 


tant  de  petites  femmes  acropies,  comme  vous  en 
voyez  en  plusieurs  lieux,  qui  jamais  ne  croissent, 
sinon  comme  les  quehues  des  vasches,  contre  bas, 
ou  bien  comme  les  rabbes  de  Lymousin,  en  rond. 

«  Et  quoy  !  dist  Panurge,  voz  petz  sont-ilz  tant 
fructueux  ?  Par  Dieu  !  voicy  de  belles  savates 
d'hommes  et  de  belles  vesses  de  femmes;  il  les  fault 
marier  ensemble  :  ilz  engendreront  des  mouches 
bovines.  »  Ce  que  fist  Pantagruel,  et  les  nomma 
pygmées,  et  les  envoya  vivre  en  une  isle  là  auprès, 
où  ilz  se  sont  fort  multipliez  despuis.  Mais  les 
grues  leur  font  continuellement  guerre,  desquelles 
ilz  se  défendent  courageusement,  car  ces  petitz 
boutz  d'hommes,  lesquelz  en  Escosse  l'on  appelle 
manches  d'estrilles,  sont  volontiers  cholericques. 
La  raison  physicale  est  parce  qu'ilz  ont  le  cueur 
prés  de  la  merde. 

En  ceste  mesme  heure,  Panurge  print  deux  verres 
qui  là  estoient,  tous  deux  d'une  grandeur,  et  les 
emplit  d'eau  tant  qu'ilz  en  peurent  tenir,  et  en 
mist  l'un  sur  une  escabelle  et  l'aultre  sur  une  aultre, 
les  esloingnans  à  part  par  la  distance  de  cinq  piedz; 
puis  print  le  fust  d'une  javeline  de  la  grandeur  de 
cinq  piedz  et  demy  et  le  mist  dessus  les  deux 
verres,  en  sorte  que  les  deux  boutz  du  fustz  tou- 
choient  justement  les  bors  des  verres.  Cela  faict, 
print  un  gros  pau  et  dist  à  Pantagruel  et  es  aultres  : 
«  Messieurs,  considérez  comment  nous  aurons  faci- 
lement victoire  de  noz  ennemys,  car*  ainsi  comme 


l5o  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXVII 

je  romprav  ce  fust  icy  dessus  les  verres  sans  que  les 
verres  soient  en  rien  rompus  ne  brisez,  encores, 
que  plus  est,  sans  que  une  seulle  goutte  cTeau  en 
sorte  dehors,  tout  ainsi  nous  romprons  la  teste  à 
noz  Dipsodes  sans  ce  que  nul  de  nous  soit  blessé 
et  sans  perte  aulcune  de  noz  besoignes.  Mais,  affin 
que  ne  pensez  qu'il  y  ait  enchantement,  tenez, 
dist-il  à  Eusthenes,  frappez  de  ce  pau  tant  que 
pourrez  au  millieu.  »  Ce  que  fist  Eusthenes,  et  le 
fust  rompit  en  deux  pièces  tout  net  sans  que  une 
goutte  d'eau  tumbast  des  verres;  puis  dist  :  «  J'en 
sçay  bien  d'aultres;  allons  seullement  en  asseu- 
rance.  » 


CHAPITRE    XXVIII 

Comment  Pantagruel  eut  victoire  bien  estrangement 
des  Dipsodes  et  des  geans. 

r  prés  tous  ces  propos ,  Pantagruel*  ap- 
pella  leur  prisonnier  et  le  renvoya , 
disant  :  «  Va  t'en  à  ton  roy  en  son 
camp ,  et  luy  dis  nouvelles  de  ce  que 
tu  as  veu,  et  qu'il  se  délibère  de  me  festoyer  de- 
main sus  le  midy  :  car,  incontinent  que  mes  gal- 
leres  seront  venues,  qui  sera  de  matin  au  plus  tard, 
je  luy  prouveray  par  dixhuyt  cens  mille  combattans 
et  sept  mille  geans,  tous  plus  grans  que  tu  me  veois, 
qu'il  a  faict  follement  et  contre  raison  de  assaiilir 


PANTAGRUEL  1  5 I 

ainsi  mon  pays.  »  En  quoy  faignoit  Pantagruel 
avoir  armée  sur  mer.  Mais  le  prisonnier  respondit 
qu'il  se  rendoit  son  esclave  et  qu'il  estoit  content 
de  jamais  ne  retourner  à  ses  gens,  ains  plustost- 
combatre  avecques  Pantagruel  contre  eulx,  et,  pour 
Dieu,  qu'ainsi  le  permist.  A  quoy  Pantagruel  ne 
voulut  consentir,  ains  luy  commanda  que  partist  de 
là  briefvement  et  allast  ainsi  qu'il  avoit  dict,  et  luy 
bailla  une  boette  pleine  de  euphorbe  et  de  grains 
de  coccognide  confictz  en  eau  ardente  en  forme 
de  compouste,  luy  commandant  la  porter  à  son  roy 
et  luy  dire  que,  s'il  en  pouvoit  manger  une  once 
sans  boire,  qu'il  pourroit  à  luy  résister  sans  peur. 
Adonc  le  prisonnier  le  supplia  à  joinctes  mains  que 
à  l'heure  de  sa  bataille  il  eust  de  luy  pitié.  Dont 
luy  dist  Pantagruel  :  «  Après  que  tu  auras  le  tout 
annoncé  à  ton  roy,  metz  tout  ton  espoir  en  Dieu, 
et  il  ne  te  délaissera  poinct;  car  de  moy,  encores 
•que  soye  puissant,  comme  tu  peulz  veoir,  et  aye 
gents  infinitz  en  armes,  toutesfoys  je  n'espère  en 
ma  force  ny  en  mon  industrie;  mais  toute  ma  fiance 
est  en  Dieu,  mon  protecteur,  lequel  jamais  ne  de- 
laisse  ceulx  qui  en  luy  ont  mis  leur  espoir  et 
pensée.  » 

Ce  faict,  le  prisonnier  luy  requist  que,  touchant 
sa  ranson,  il  luy  voulut  faire  party  raisonnable.  A 
quoy  respondist  Pantagruel  que  sa  fin  n'estoit  de 
piller  ny  ransonner  les  humains,  mais  de  les  enrichir 
et  reformer  en  liberté  totalle. 


52  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXVIII 


g  Va-t'en,  dist-il ,  en  la  paix  du  Dieu  vivant,  et 
ne  suiz  jamais  maulvaise  compaignie,  que  malheur 
ne  te  advienne.  » 

Le  prisonnier  party,  Pantagruel  dist  à  ses  gens  : 
«  Enfans,  j'ay  donné  entendre  à  ce  prisonnier  que 
nous  avons  armée  sur  mer,  ensemble  que  nous  ne 
leur  donnerons  l'assault  que  jusques  à  demain  sus 
le  midy,  à  celle  fin  que  eulx,  doubtant  la  grande 
venue  de  gens,  ceste  nuyct  se  occupent  à  mettre 
en  ordre  et  soy  remparer;  mais  ce  pendent  mon 
intention  est  que  nous  chargeons  sur  eux  environ 
l'heure  du  premier  somme.  » 

Laissons  icy  Pantagruel  avecques  ses  apostoles, 
et  parlons  du  roy  Anarche  et  de  son  armée.  Quand 
le  prisonnier  feut  arrivé,  il  se  transporta  vers  le  roy 
et  luy  conta  comment  estoit  venu  un  grand  géant, 
nommé  Pantagruel ,  qui  avoit  desconfit  et  faict 
roustir  cruellement  tous  les  six  cens  cinquante  et 
neuf  chevaliers,  et  luy  seul  estoit  saulvé  pour  en 
porter  les  nouvelles.  Davantaige ,  avoit  charge  du- 
dict  géant  de  luy  dire  qu'il  luy  aprestast  au  lende- 
main, sur  le  midy,  à  disner,  car  il  deliberoit  de  le 
envahir  à  la  dicte  heure.  Puis  luy  bailla  celle  boete 
en  laquelle  estoient  les  confitures.  Mais,  tout  soub- 
dain  qu'il  en  eut  avallé  une  cueillerée,  luy  vint  tel 
eschauffement  de  gorge  avecque  ulcération  de  la 
luette  que  la  langue  luy  pela.  Et,  pour  remède 
qu'on  luy  feist,  ne  trouva  allégement  quelconques 
sinon  de   boire   sans   remission,  car,    incontinent 


PANTAGRUEL  I  53 

qu'il  ostoit  le  guobelet  de  la  bouche,  la  langue  luy 
brusloit.  Par  ce,  Ton  ne  faisoit  que  luy  entonner 
vin  en  gorge  avec  un  embut. 

Ce  que  voyans,  ses  capitaines,  baschatz  et  gens 
de  garde  gousterent  desdictes  drogues  pour  es- 
prouver  si  elles  estoient  tant  alteratives;  mais  il  leur 
en  print  comme  à  leur  roy.  Et  tous  flacconnerent 
si  bien  que  le  bruyt  vint  par  tout  le  camp  comment 
le  prisonnier  estoit  de  retour,  et  qu'ilz  debvoient 
avoir  au  lendemain  l'assault,  et  que  à  ce  ja  se  pre- 
paroit  le  roy  et  les  capitaines,  ensemble  les  gens 
de  garde,  et  ce  par  boire  à  tyre  larigot.  Parquoy  un 
chascun  de  l'armée  commencza  martiner,  chopiner 
et  tringuer  de  mesmes.  Somme,  ilz  beurent  tant  et 
tant  qu'ilz  s'endormirent  comme  porcs,  sans  ordre, 
parmy  le  camp. 

Maintenant  retournons  au  bon  Pantagruel,  et 
racontons  comment  il  se  porta  en  cest  affaire.  Par- 
tant du  lieu  du  trophée,  print  le  mast  de  leur  na- 
vire en  sa  main  comme  un  bourdon,  et  mist  dedans 
la  hune  deux  cens  trente  et  sept  poinsons  de  vin 
blanc  d'Anjou,  du  reste  de  Rouen,  et  atacha  à  sa 
ceincture  la  barque  toute  pleine  de  sel ,  aussi  aisé- 
ment comme  les  lansquenettes  portent  leurs  petitz 
panerotz,  et  ainsi  se  mist  en  chemin  avecques  ses 
compaignons. 

Quand  il  fut  prés  du  camp  des  ennemys,  Pa- 
nurge  luy  dist  :  «  Seigneur,  voulez-vous  bien  faire? 
Dévaliez  ce  vin  blanc  d'Anjou  de  la  hune,  et  beu- 

20 


I  54  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXVIII 

vons  icy  à  la  bretesque.  »  A  quoy  condescendit 
voluntiers  Pantagruel,  et  beurent  si  net  qu'il  n'y 
demeura  une  seulle  goutte  des  deux  cens  trente  et 
sept  poinsons,  excepté  une  ferriere  de  cuir  bouilly 
de  Tours  que  Panurge  emplit  pour  soy,  car  il  l'ap- 
pelloit  son  vademecum ,  et  quelques  meschantes 
baissieres  pour  le  vinaigre. 

Après  qu'ilz  eurent  bien  tiré  au  chevrotin,  Pa- 
nurge donna  à  manger  à  Pantagruel  quelque  diable 
de  drogues  composées  de  lithontripon,  nephroca- 
tarticon,  coudinac  cantharidisé ,  et  aultres  espèces 
diureticques.  Ce  faict,  Pantagruel  dist  à  Carpalim  : 
«  Allez  en  la  ville,  gravant  comme  un  rat  contre  la 
muraille  comme  bien  sçavez  faire,  et  leur  dictes 
que  à  l'heure  présente  ilz  sortent  et  donnent  sur 
les  ennemys  tant  roiddement  qu'ilz  pourront;  et,  ce 
dict,  descendez,  prenant  une  torche  allumée  avec- 
ques  laquelle  vous  mettrez  le  feu  dedans  toutes  les 
tentes  et  pavillons  du  camp  ;  puys  vous  crierez  tant 
que  pourrez  de  vostre  grosse  voix,  et  partez  dudit 
camp.  —  Voire  mais,  dist  Carpalim,  seroit-ce  bon 
que  je  encloasse  toute  leur  artillerie?  —  Non,  non, 
dist  Pantagruel;  mais  bien  mettez  le  feu  en  leurs 
pouldres.  » 

A  quoy  obtempérant,  Carpalim  paitit  soubdain 
et  fist  comme  avoit  esté  décrété  par  Pantagruel,  et 
sortirent  de  la  ville  tous  les  combatans  qui  y  es- 
toyent.  Et,  alors  que  il  eut  mis  le  feu  par  les  tentes 
et  pavillons,  passoit  legierement  par  sur  eulx  sans 


PANTAGRUEL  I  5  5 

qu'ilz  en  sentissent  rien,  tant  ilz  ronfloyent  et  dor- 
moyent  parfondement.  Il  vint  au  lieu  où  estoit 
l'artillerie,  et  mist  le  feu  en  leurs  munitions.  Mais 
ce  feust  le  dangier  :  le  feu  fut  si  soubdain  que  il 
cuida  embraser  le  pauvre  Carpalim,  et,-  n'eust  esté 
sa  merveilleuse  hastiveté,  il  estoit  fricassé  comme 
un  cochon;  mais  il  départit  si  roidement  q'un  quar- 
reau  d'arbaleste  ne  vole  pas  plustost.  Quant  il  feust 
hors  des  tranchées,  il  s'escria  si  espoventablement 
qu'il  sembloit  que  tous  les  diables  feussent  des- 
chainez.  Auquel  son  s'esveillerent  les  ennemys; 
mais  sçavez-vous  comment?  Aussi  estourdys  que  le 
premier  son  de  matines,  qu'on  appelle  en  Lusson- 
noys  frotte-couille. 

Ce  pendent  Pantagruel  commença  semer  le  sel 
qu'il  avoit  en  sa  barque,  et,  parce  qu'ilz  dormoient 
la  gueule  baye  et  ouverte,  il  leur  en  remplit  tout 
le  gouzier,  tant  que  ces  pauvres  haires  toussissoient 
comme  regnards,  cryans  :  «  Ha!  Pantagruel,  tant 
tu  nous  chauffes  le  tison  !  »  Soubdain  print  envie  à 
Pantagruel  de  pisser,  à  cause  des  drogues  que  luy 
avoit  baillé  Panurge,  et  pissa  parmy  leur  camp  si 
"bien  et  copieusement  qu'il  les  noya  tous;  et  y  eut 
déluge  particulier  dix  lieues  à  la  ronde,  et  dist 
l'histoire  que,  si  la  grand  jument  de  son  père  y  eust 
esté  et  pissé  pareillement,  qu'il  y  eust  eu  déluge 
plus  énorme  que  celluy  de  Deucalion ,  car  elle  ne 
pissoit  foys  qu'elle  ne  fist  une  rivière  plus  grande 
que  n'est  le  Rosne  et  le  Danouble. 


I  56  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXVIII 

Ce  que  voyant,  ceulx  qui  estoient  yssuz  de  la 
ville  disoient  :  «  Hz  sont  tous  mors  cruellement; 
voyez  le  sang  courir.  »  Mais  ilz  estoient  trompez, 
pensans  de  l'urine  de  Pantagruel  que  feust  le  sang 
des  ennemys,  car  ilz  ne  veoyent  sinon  au  lustre  du 
feu  des  pavillons  et  quelque  peu  de  clarté  de  la 
lune.  Les  ennemys,  après  soy  estre  reveillez, 
voyans  d'un  cousté  le  feu  en  leur  camp  et  l'inun- 
dation  et  déluge  urinai,  ne  sçavoyent  que  dire  ny 
<que  penser.  Aulcuns  disoient  que  c'estoit  la  fin  du 
monde  et  le  jugement  final,  qui  doibt  estre  con- 
sommé par  feu;  les  aultres,  que  les  dieux  marins 
Neptune,  Protheus,  Tritons,  aultres,  les  persecu- 
toient,  et  que  de  faict  c'estoit  eaue  marine  et  salée. 

O  !  qui  pourra  maintenant  racomter  comment  se 
porta  Pantagruel  contre  les  troys  cens  geans  !  O  ma 
Muse,  ma  Calliope,  ma  Thalie,  inspire-moy  à  ceste 
heure,  restaure-moy  mes  esperitz,  car  voicy  le  pont 
aux  asnes  de  logicque,  voicy  le  trebuchet,  voicy  la 
difficulté  de  pouvoir  exprimer  l'horrible  bataille  que 
fut  faicte.  A  la  mienne  volunté  que  je  eusse  main- 
tenant un  boucal  du  meilleur  vin  que  beurent  onc- 
ques  ceulx  qui  liront  ceste  histoire  tant  veridicque.' 


PANTAGRUEL 


CHAPITRE    XXIX 

Comment  Pantagruel  de/fit  les  troys  cens  geans, 
armez  de  pierres  de  taille,  et  Loupgarou,  leur 
capitaine. 


^^Ses  geans,  voyant  que  tout  leur  camp 
estoit  noyé;  emportèrent  leur  roy 
Anarche  à  leur  col,  le  mieulx  qu'ilz 
peurent,  hors   du    fort,   comme   fist 


Eneas  son  père  Anchises  de  la  conflagration  de 
Troye.  Lesquelz  quand  Panurge  apperceut,  dist  à 
Pantagruel  :  «  Seigneur,  voyez  là  les  geans  qui 
sont  yssuz  ;  donnez  dessus  à  vostre  mast  gualante- 
ment  à  la  vieille  escrime,  car  c'est  à  ceste  heure 
qu'il  se  fault  monstrer  homme  de  bien;  et  de  nostre 
cousté  nous  ne  vous  fauldrons,  et  hardiment,  que 
je  vous  en  tueray  beaucoup.  Car,  quoy  !  David  tua 
bien  Goliath  facillement.  Et  puis  ce  gros  paillard 
Eusthenes,  qui  est  fort  comme  quatre  beufz,  ne  s'y 
espargnera.  Prenez  couraige ,  chocquez  à  travers 
d'estoc  et  de  taille.  »  Or  dist  Pantagruel  :  «  De 
couraige,  j'en  ay  pour  plus  de  cinquante  francs.  Mais 
quoy!  Hercules  ne  ausa  jamais  entreprendre  contre 
deux.  — C'est,  dist  Panurge,  bien  chié  en  mon  nez; 
vous  comparez-vous  à  Hercules?  Vous  avez,  par 
Dieu,  plus  de  force  aux  dentz  et  plus  de  sens  au 
cul  que  n'eut  jamais  Hercules  en  tout  son  corps  et 
ame.  Autant  vault  l'homme  comme  il  s'estime.  » 


58  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXIX 


Eulx  disans  ces  paroles,  voicy  arriver  Loupgarou 
avecques  tous  ses  geans,  lequel,  voyant  Pantagruel 
seul,  feut  esprins  de  témérité  et  oultrecuidance, 
par  espoir  qu'il  avoit  de  occire  le  pauvre  bon 
hommet.  Dont  dict  à  ses  compaignons  geans  : 
«  Paillars  de  plat  pays,  par  Mahom  !  si  aulcun  de 
vous  entreprent  combatre  contre  ceulx-cy,  je  vous 
feray  mourir  cruellement.  Je  veulx  que  me  laissiez 
combattre  seul  ;  ce  pendent  vous  aurez  vostre  passe- 
temps  à  nous  regarder.  »  Adonq  se  retirèrent  tous 
les  geans,  avecques  leur  roy,  là  auprès  où  estoient 
les  flaccons,  et  Panurge  et  ses  compaignons  avec- 
ques eulx,  qui  contrefaisoit  ceulx  qui  ont  eu  la  ve- 
rolle,  car  il  tordoit  la  gueule  et  retiroit  les  doigts, 
et  en  parolle  enrouée  leur  dist  :  «  Je  renie  bieu, 
compaignons;  nous  ne  faisons  poinct  la  guerre. 
Donnez-nous  à  repaistre  avecques  vous  ce  pendent 
que  nos  maistres  s'entrebatent.  »  A  quoy  voluntiers 
le  roy  et  les  geans  consentirent,  et  les  firent  banc- 
queter  avecques  eulx.  Ce  pendent  Panurge  leur 
contoit  les  fables  de  Turpin,  les  exemples  de  sainct 
Nicolas  et  le  conte  de  la  Ciguoingne. 

Loupgarou  doncques  s'adressa  à  Pantagruel  avec 
une  masse  toute  d'acier  pesante  neuf  mille  sept 
cens  quintaulx  deux  quarterons,  d'acier  de  Calibes^ 
au  bout  de  laquelle  estoient  treze  poinctes  de  dya- 
mans,  dont  la  moindre  estoit  aussi  grosse  comme 
la  plus  grande  cloche  de  Nostre-Dame  de  Paris  (il 
s'en  failloit  par  adventure  l'espesseur  d'un  ongle, 


PANTAGRUEL  I  59 

ou  au  pluSj  que  je  ne  mente,  d'un  doz  de  ces 
cousteaulx  qu'on  appelle  couppe-aureille,  mais 
pour  un  petit,  ne  avant  ne  arrière,  et  estoit  phée, 
en  manière  que  jamais  ne  pouvoit  rompre,  mais, 
au  contraire ,  tout  ce  qu'il  en  touchoit  rompoit 
incontinent. 

Ainsi  doncques,  comme  il  approuchoit  en  grande 
fierté,  Pantagruel,  jectant  les  yeulx  au  ciel,  se  re- 
commanda à  Dieu  de  bien  bo,n  cueur,  faisant  veu 
tel  comme  s'ensujt  : 

«  Seigneur  Dieu,  qui  tousjours  as  esté  mon  pro- 
tecteur et  mon  servateur,  tu  vois  la  destresse  en 
laquelle  je  suis  maintenant.  Rien  icy  ne  me  amené 
sinon  zèle  naturel,  ainsi  comme  tu  as  octroyé  es 
humains  de  garder  et  défendre  soy,  leurs  femmes, 
enfans,  pays  et  famille,  en  cas  que  ne  seroit  ton 
négoce  propre,  qui  est  la  foy  :  car  en  tel  affaire  tu 
ne  veulx  coadjuteur,  sinon  de  confession  catho- 
licque  et  service  de  ta  parolle.  Et  nous  as  défendu 
toutes  armes  et  defences,  car  tu  es  le  Tout-Puis- 
sant qui ,  en  ton  affaire  propre  et  où  ta  cause 
propre  est  tirée  en  action,  te  peulx  défendre  trop 
plus  qu'on  ne  sçauroit  estimer,  toy  qui  as  mille 
milliers  de  centaines  de  millions  de  légions  d'anges, 
duquel  le  moindre  peut  occire  tous  les  humains  et 
tourner  le  ciel  et  la  terre  à  son  plaisir,  comme 
jadys  bien  apparut  en  l'armée  de  Sennacherib. 
Doncques,  s'il  te  plaist  à  ceste  heure  me  estre  en 
ayde,  comme  en  toy  seul  est  ma  totale  confiance 


l6o  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXIX     . 

et  espoir,  je  te  fais  veu  que  par  toutes  contrées,  tant 
de  ce  pays  de  Utopie  que  d'ailleurs,  où  je  auray 
puissance  et  auctorité,  je  feray  prescher  ton  sainct 
Evangile  purement,  simplement  et  entièrement,  si 
que  les  abus  d'un  tas  de  papelars  et  faulx  pro- 
phètes, qui  ont  par  constitutions  humaines  et  inven- 
tions dépravées  envenimé  tout  le  monde ,  seront 
d'entour  moy  exterminez.  » 

Alors  feut  ouye  une  voix  du  ciel,  disant  :  Hoc 
fac  et  vinces,  c'est-à-dire  :  «  Fays  ainsi,  et  tu  auras 
victoire.  » 

Puys,  voyant  Pantagruel  que  Loupgarou  appro- 
cheoit  la  gueulle  ouverte,  vint  contre  luy  hardiment 
et  s'escrya  tant  qu'il  peut  :  «  A  mort ,  ribault  !  à 
mort!  »  pour  luy  faire  paour,  selon  la  discipline 
des  Lacedemoniens,  par  son  horrible  cry.  Puis  luy 
gettade  sa  barque,  qu'il  portoit  à  sa  ceincture,  plus 
de  dix  et  huyct  cacques  et  un  minot  de  sel,  dont 
il  luy  emplit  et  gorge  et  gouzier,  et  le  nez  et  les 
yeulx.  De  ce  irrité,  Loupgarou  luy  lancea  un  coup 
de  sa  masse,  luy  voulant  rompre  la  cervelle. 

Mais  Pantagruel  feut  habille,  et  eut  tousjours 
bon  pied  et  bon  œil.  Par  ce  démarcha  du  pied 
gausche  un  pas  arrière  :  mais  il  ne  sceut  si  bien  faire 
que  le  coup  ne  tumbast  sur  la  barque,  laquelle 
rompit  en  quatre  mille  octante  et  six  pièces,  et  versa 
la  reste  du  sel  en  terre. 

Quoy  voyant,  Pantagruel  gualentement  ses  bras 
desplie  et,  comme  est  l'art  de  la  hasche,  luy  donna 


PANTAGRUEL  ibl 

du  gros  bout  de  son  mast  en  estoc  au  dessus  de 
la  mammelle,  et,  retirant  le  coup  à  gauche  en  tail- 
lade, luy  frappa  entre  col  et  collet;  puis,  avanceant 
le  pied  droict,  luy  donna  sur  les  couillons  un  pic 
du  hault  bout  de  son  mast,  à  quoy  rompit  la  hune, 
et  versa  troys  ou  quatre  poinsons  de  vin  qui  estoient 
de  reste.  Dont  Loupgarou  pensa  qu'il  luy  eust  in- 
cisé la  vessie,  et,  du  vin,  que  se  feust  son  urine  qui 
en  sortist. 

De  ce  non  contant,  Pantagruel  vouloit  redoubler 
au  coulouoir;  mais  Loupgarou,  haussant  sa  masse, 
avancea  son  pas  sur  luy,  et  de  toute  sa  force  la  vou- 
loit enfoncer  sur  Pantagruel.  De  faict,  en  donna  si 
vertement  que,  si  Dieu  n'eust  secouru  le  bon  Panta- 
gruel, il  l'eust  fendu  despuis  le  sommet  de  la  teste 
jusquesau  fond  de  la  râtelle;  mais  le  coup  déclina  à 
droict  par  la  brusque  hastiveté  de  Pantagruel,  et  en- 
tra sa  masse  plus  de  soixante  et  treize  piedz  en  terre 
à  travers  ung  gros  rochier,  dont  il  feist  sortir  le  feu 
plus  gros  que  neuf  mille  six  tonneaux. 

Voyant  Pantagruel  qu'il  s'amusoit  à  tirer  sa  dicte 
masse  qui  tenoit  en  terre  entre  le  coc,  luy  court 
sus,  et  luy  vouloit  avaller  la  teste  tout  net;  mais 
son  mast,  de  maie  fortune,  toucha  un  peu  au  fust 
de  la  masse  de  Loupgarou,  qui  estoit  phée  comme 
nous  avons  dict  devant.  Par  ce  moyen,  son  mast 
luy  rompit  à  troys  doigtz  de  la  poignée,  dont  il 
feut  plus  estonné  qu'un  fondeur  de  cloches,  et  s'es- 
cria  :  «Ha!  Panurge,  où  es-tu?  »  Ce  que  ouyant, 
Rabelais.  IL  21 


/ 


162  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXIX 

Panurge  dict  au  roy  et  aux  geans  :  «  Par  Dieu  !  ilz 
se  feront  mal,  qui  ne  les  départira.  »  Mais  les  geans 
estoient  aises  comme  s'ilz  feussent-  de  nopces. 

Lors  Carpalim  se  voulut  lever  de  là  pour  secou- 
rir son  maistre  ;  mais  un  géant  luy  dist  :  «  Par  Gol- 
farin,  nepveu  de  Mahom,  si  tu  bouges  d'icy,  je  te 
mettray  au  fond  de  mes  chausses  comme  on  faict 
d'un  suppositoire!  Aussi  bien  suis  je  constipé  du 
ventre,  et  ne  peulx  gueres  bien  cagar,  sinon  à  force 
de  grincer  les  dentz?  » 

Puis  Pantagruel,  ainsi  destitué  de  baston,  reprint 
le  bout  de  son  mast  en  frappant  torche  lorgne  des- 
sus le  géant;  mais  il  ne  luy  faisoit  mal  en  plus  que 
feriez  baillant  une  chicquenaude  sus  un  enclume  de 
forgeron. 

Ce  pendent  Loupgarou  droit  de  terre  sa  masse, 
et  l'avoit  ja  tirée,  et  la  paroit  pour  en  ferir  Panta- 
gruel ,  qui  estoit  soubdain  au  remuement  et  de- 
clinoit  tous  ses  coups,  jusques  à  ce  que  une  foys, 
voyant  que  Loupgarou  le  menassoit  disant:  «  Mes- 
chant,  à  ceste  heure  te  hascheray  je  comme  chair  à 
pastez  ;  jamais  tu  ne  altéreras  les  pauvres  gens.  » 
Pantagruel  le  frappa  du  pied  un  si  grand  coup 
contre  le  ventre  qu'il  le  getta  en  arrière  à  jambes 
rebindaines,  et  vous  le  trainnoyt  ainsi  à  l'escorche 
cul  plus  d'un  traict  d'arc.  Et  Loupgarou  s'escrioit, 
rendant  le  sang  par  la  gorge  :  «  Mahom  !  Mahom  ! 
Mahom  !  » 

A  quelle  voix  se  levèrent  tous  les  geans  pour  le 


PANTAGRUEL  l63 

secourir.  Mais  Panurge  leur  dist  :  «  Messieurs,  n'y 
alez  pas,  si  m'en  croyez,  car  nostre  maistre  est  fol 
et  frappe  à  tors  et  à  travers,  et  ne  regarde  point 
où.  Il  vous  donnera  malencontre.  »  Mais  les  geans 
n'en  tindrent  compte,  voyant  que  Pantagruel  estoit 
sans  baston. 

Lorsque  aprocher  les  veid  Pantagruel ,  print 
Loupgarou  par  les  deux  piedz,  et  son  corps  leva 
comme  une  picque  en  l'air,  et  d'icelluy  armé  d'en- 
clumes frappoit  parmy  ces  geans  armez  de  pierres 
de  taille,  et  les  abbatoit  comme  un  masson  faict  de 
couppeaulx,  que  nul  arrestoit  devant  luy  qu'il  ne 
ruast  par  terre.  Dont,  à  la  rupture  de  ces  harnoys 
pierreux,  feut  faict  un  si  horrible  tumulte  qu'il  me 
souvint  quand  la  grosse  tour  de  beurre  qui  estoit  à 
Sainct  Estienne  de  Bourges  fondit  au  soleil. 

Panurge,  ensemble  Carpalim  et  Eusthenes,  ce 
pendent  esgoigetoyent  ceulx  qui  estoyent  portez 
par  terre. 

Faictes  vostre  compte  qu'il  n'en  eschappa  un 
seul,  et,  à  veoir  Pantagruel,  sembloit  un  fauscheur 
qui  de  sa  faulx(c'estoit  Loupgarou)  abbatoit  l'herbe 
d'un  pré  (c'estoyent  les  geans).  Mais  à  ceste  es- 
crime Loupgarou  perdit  la  teste.  Ce  feut  quand 
Pantagruel  en  abatit  un  qui  avoitnomRiflandouille, 
qui  estoit  armé  à  hault  appareil;  c'estoit  de  pierres 
de  gryson,  dont  un  esclat  couppa  la  gorge  tout 
oultre  à  Epistemon  ;  car  aultrement  la  plus  part 
d'entre  eulx  estoyent  armez  à  la  legiere  :  c'estoit 


164  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXIX 

de  pierre  de  tufe,  et  les  aultres  de  pierre  ardoy- 
zine.  Finablement,  voyant  que  tous  estoient  mors, 
getta  le  corps  de  Loupgarou  tant  qu'il  peut  contre 
la  ville,  et  tomba  comme  une  grenoillesus  le  ventre 
en  la  place  mage  de  ladicte  ville,  et,  en  tombant, 
du  coup  tua  un  chat  bruslé,  une  chatte  mouillée, 
une  canne  petiere  et  un  oyson  bridé. 

CHAPITRE   XXX 

Comment  Epistemon,  qui  avoit  la  coupe  testée,  feut 
guery  habillement  par  Panurge,  et  des  nouvelles 
des  diables  et  des  damnez. 

este  desconfite  gigantale  parachevée, 
Pantagruel  se  retira  au  lieu  des  flac- 
cons,  et  appella  Panurge  et  les  aul- 
M  très,  lesquelz  se  rendirent  à  luy  sains 
et  saulves,  excepté  Eusthenes,  lequel  un  des  geans 
avoit  egraphiné  quelque  peu  au  visaige,  ainsi  qu'il 
L'esgorgetoit,  et  Epistemon,  qui  ne  se  comparoit 
poinct.  Dont  Pantagruel  fut  si  dolent  qu'il  se  vou- 
lut tuer  soy-mesmes;mais  Panurge  luydict:  «  Dea, 
seigneur,  attendez  un  peu,  et  nous  le  chercherons 
entre  les  mors,  et  voirons  la  vérité  du  tout.  »  Ainsi 
doncques,  comme  ilz  cherchoyent,  ilz  le  trouvèrent 
tout  roidde  mort ,  et  sa  teste  entre  ses  bras  toute 
sanglante. 

Lors  Eusthenes  s'escria  :  «  Ha  !  maie  mort,  nous 


PANTAGRUEL  1 65 

as-tu  tollu  le  plus  parfaict  des  hommes?  »Alaquelle 
voix  se  leva  Pantagruel,  au  plus  grand  dueil  qu'on 
veit  jamais  au  monde,  et  dist  à  Panurge  :  «  Ha! 
mon  amy,  l'auspice  de  vos  deux  verres  et  du  fust 
de  javeline  esto.yt  bien  par  trop  fallace?  »  Mais 
Panurge  dist  :  «  Enfans,  ne  pleurez  goutte  ;  il  est 
encores  tout  chault,  je  vous  le  gueriray  aussi  sain 
qu'il  fut  jamais.  »  Ce  disant,  print  la  teste  et  la 
tint. sus  sa  braguette  chauldement,  affin  qu'elle  ne 
print  vent.  Eusthenes  et  Carpalim  portèrent  le  corps 
au  lieu  où  ilz  avoient  bancquetté,  non  par  espoir 
que  jamais  guerist,  mais  affin  que  Pantagruel  le 
veist. 

Toutesfoys  Panurge  les  reconfortoit,  disant: 
«  Si  je  ne  le  guery,  je  veulx  perdre  la  teste,  qui 
est  le  gaige  d'un  fol.  Laissez  ces  pleurs  et  me  ay- 
dez.  »  Aclonc  nectoya  très-bien  de  beau  vin  blanc 
le  col  et  puis  la  teste,  et  y  synapiza  de  pouldre  de 
diamerdis,  qu'il  portoit  tousjours  en  une  de  ses  fas- 
ques;  après  les  oignit  de  je  ne  sais  quel  oingne- 
ment,  et  les  afusta  justement  veine  contre  veine, 
nerf  contre  nerf,  spondyle  contre  spondyle,  affin 
qu'il  ne  feust  tortycolly,  car  telles  gens  il  hayssoit 
de  mort.  Ce  faict,  luy  fîst  alentour  quinze  ou  seize 
poincts  de  agueille,  affin  qu'elle  ne  tumbast  de  re- 
chief  ;  puis  mist  à  l'entour  un  peu  d'un  unguent 
qu'il  appelloit  resuscitatif.  Soubdain  Epistemon  com- 
mença respirer,  puis  ouvrir  les  yeulx,  puis  baisler, 
puis  esternuer,  puis  fîst  un  gros  pet  de  mesnage. 


66  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXX 


\ 


Dont  dist  Panurge  :  «  A  ceste  heure  est  il  guery 
asseurement.  »  Et  luy  bailla  à  boire  un  voirre  d'un 
grand  villain  vin  blanc  avecquesune  roustie  succrée. 

En  ceste  faczon  feust  Epistemon  guery  habille- 
ment, excepté  qu'il  feut  enroué  plus  de  troys  sep- 
maines ,  et  eut  une  toux  seiche  dont  il  ne  peut 
oncques  guérir  sinon  à  force  de  boire. 

Et  là  commencza  à  parler,  disant  qu'il  avoit  veu 
les  diables,  avoit  parlé  à  Lucifer  familièrement  et 
fait  grand  chère  en  enfer  et  par  les  Champs  Eli— 
sées;  et  asseuroit  davant  tous  que  les  diables  es- 
toyent  bons  compaignons.  Au  regard  des  damnez, 
il  dist  qu'il  estoit  bien  marry  de  ce  que  Panurge 
l'avoit  si  tost  revocqué  en  vie  :  «  Car  je  prenois, 
dist  il,  un  singulier  passetemps  à  les  veoir. 

—  Comment?  dist  Pantagruel. 

—  L'on  ne  les  traicte,  dist  Epistemon,  si  mal  que 
vous  penseriez  ;  mais  leur  estât  est  changé  en  es- 
trange  façon.  Car  je  veis  Alexandre  le  Grand  qui 
repetassoit  de  vieilles  chausses,  et  ainsi  guaignoit 
sa  pauvre  vie. 

«  Xercés  crioit  la  moustarde. 

«   Romule  estoit  saulnier; 

«   Numa,  clouatier; 

«  Tarquin,  tacquin  ; 

«  Piso,  paisant; 

«  Sylla,  riveran. 

«  Cyre  estoit  vachier;  ' 

«  Themistocles,  verrier; 


PANTAGRUEL  I 67 

«  Epaminondas,  myrallier; 

«   Brute  et  Cassie,  agrimenseurs  ; 

«   Demosthenes,  vigneron  ; 

«  Ciceron,  atizefeu; 

«  Fabie,  enfileur  de  patenostres; 

«  Artaxercés,  cordier; 

«  Eneas,  meusnier; 

«  Achilles,  teigneux; 

«  Agamenon,  lichecasse; 

«   Ulysses,  fauscheur; 

«   Nestor,  harpailleur; 

«  Darie,  cureur  de  retraictz; 

«  Ancus  Martius,  gallefretier; 

«  Camillus,  gallochier; 

«  Marcellus,  esgousseur  de  febves; 

«  Drusus,  trinquamolle. 

«  Scipion  Africain  cryoit  la  lye  en  un  sabot. 

«  Asdrubal  estoit  lanternier; 

«  Hannibal,  cocquassier. 

a   Priam  vendoit  les  vieulx  drapeaulx. 

«  Lancelot  du  Lac  estoit  escorcheur  de  chevaulx 
mors. 

«  Tous  les  chevaliers  de  la  Table  ronde  estoyent 
pauvres  gaingnedeniers,  tirans  la  rame  pour  passer 
les  rivières  de  Coccyte,  Phlegeton,  Styx,  Acheron 
et  Lethé,  quand  messieurs  les  diables  se  voulent 
esbatre  sur  l'eau,  comme  font  les  bastelieres  de 
.Lyon  et  gondoliers  de  Venise.  Mais  pour  chascune 


1 68  LIVRE    II,    CHAPITRE   XXX 

passade  ilz  ne  ont  que  une  nazarde,  et  sus  le  soir 
quelque  morceau  de  pain  chaumeny. 

«  Trajan  estoit  pescheur  de  grenoilles; 

«  Antonin,  lacquays; 

«  Commode,  gayetier; 

«   Pertinax,  eschalleur  de  noys; 

«  Luculle,  grillotier; 

«  Justinian,  bimbelotier. 

«  Hector  estoit  fripesaulce. 

«  Paris  estoit  pauvre  loqueteux  ; 

«  Achilles,  boteleur  de  foin  ; 

«   Cambyses,  mulletier; 

«  Artaxerces,  escumeur  de  potz. 

«  Néron  estoit  vielleux,  et  Fierabras  son  varlet; 
mais  il  luy  faisoit  mille  maulx  et  luy  faisoit  manger 
le  pain  bis  et  boire  vin  poulsé  ;  luy,  mangeoit  et 
beuvoit  du  meilleur. 

«  Julles  César  et  Pompée  estoientguoildronneurs 
de  navires. 

«  Valentin  et  Orson  servoient  aux  estuves  d'en- 
fer et  estoient  ragletorelz. 

«  Giglan  et  Gauvain  estoient  pauvres  porchiers. 

«   Geoffroy  à  la  grand  dent  estoit  allumetier  ; 

«  Godeffroy  de  Billon,  dominotier. 

«  Jason  estoit  manillier; 

«  Don  Piètre  de  Castille,  porteur  de  rogatons  ; 

«   Morgant,  brasseur  de  byere. 

«  Huon  de  Bourdeaulx  estoit  relieur  de  ton- 
neaulx; 


PANTAGRUEL  I 69 

«   Pyrrhus,  souillart  de  cuysine. 

«  Antioche  estoit  ramoneur  de  cheminées. 

«   Romule  estoit  rataconneur  de  bobelins; 

«  Octavian,  ratisseur  de  papier; 

«   Nerva,  houssepaillier; 

«  Le  pape  Jules,  crieur  de  petitz  pastez;  mais 
il  ne  portoit  plus  sa  grande  et  bougrisque  barbe. 

«  Jan  de  Paris  estoit  gresseur  de  bottes; 

«  Arthus  de  Bretaigne,  degresseur  de  bonnetz  ; 

«   Perceforest,  porteur  de  coustretz. 

«  Boniface  pape  huytiesme  estoit  escumeur  des 
marmites. 

«   Nicolas  pape  tiers  estoit  papetier. 

«  Le  pape  Alexandre  estoit  preneur  de  ratz  ; 

«  Le  pape  Sixte,  gresseur  de  verolle. 

—  Comment,  dist  Pantagruel,  y  a  il  des  verollez 
de  par  delà? 

—  Certes,  dist  Epistemon;  je  n'en  veiz  oncques 
tant:  il  en  y  a  plus  de  cent  millions,  car  croyez 
que  ceulx  qui  n'ont  eu  la  verolle  en  ce  monde-cy 
l'ont  en  l'aultre. 

—  Cor  Dieu!  dist  Panurge,  j'en  suis  doncques 
quite,  car  je  y  ay  esté  jusques  au  trou  de  Gylba- 
thar  et  remply  les  bondes  de  Hercules,  etay  abattu 
des  plus  meures  ! 

—  Ogier  le  Dannoys  estoit  frobisseur  de  har- 
noys. 

«  Le  roy  Tigranes  estoit  recouvreur; 
«  Galien  Restauré,  preneur  de  taulpes; 

22 


I^O  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXX 

«   Les  quatre  filz  Aymon,  arracheurs  de  dentz. 

«   Le  pape  Calixte  estoit  barbier  de  maujoinct; 

«   Le  pape  Urbain,  crocquelardon. 

«   Melusine  estoit  souillarde  de  cuysine  ; 

«    Matabrune,  lavandière  de  buées; 

«   Cleopatra,  revenderesse  d'oignons  ; 

«   Hélène,  courratiere  de  charnberieres  ; 

«   Semyramis,  espouilleresse  de  belistres. 

«  Dido  vendoit  des  mousserons. 

«   Panthasilée  estoit  cressonnière  ; 

«   Lucresse,  hospitalière; 

a  Hortensia,  filandiere  ; 

«   Livie,  racleresse  de  verdet. 

«  En  ceste  façon,  ceulx  qui  avoient  esté  gros 
seigneurs  en  ce  monde  icy  guaingnoyent  leur  pau- 
vre meschante  et  paillarde  vie  là-bas.  Au  contraire, 
les  philosophes  et  ceulx  qui  avoient  esté  indigens 
en  ce  monde  de  par  delà  estoientgros  seigneurs  en 
leur  tour. 

«  Je  veiz  Diogenes  qui  se  prelassoit  en  magnifi- 
cence avec  une  grand  robbe  de  poulpre  et  un 
sceptre  en  sa  dextre ,  et  faisoit  enrager  Alexandre 
le  Grand  quand  il  n'avoit  bien  répétasse  ses  chaus- 
ses, et  le  payoit  en  grands  coups  de  baston. 

«  Je  veiz  Epictete,  vestu  gualentement  à  la  fran- 
çoyse,  soubz  une  belle  ramée,  avecques  force  da- 
moizelles,  se  rigolant,  beuvant,  dançant,  faisant  en 
tous  cas  grand  chère,  et  auprès  de  luy  force  escuz 


PANTAGRUEL  171 

au  soleil.  Au  dessus  de  la  treille  estaient  pour  sa 
devise  ces  vers  escriptz  : 

Saulter,  dancer,  faire  les  tours, 
Et  boire  vin  blanc  et  vermeil, 
Et  ne  faire  rien  tous  les  jours 
Que  compter  escuz  au  soleil. 

«  Lors,  quand  me  veit,  il  me  invita  à  boire  avec- 
ques  luy  courtoisement,  ce  que  je  feiz  voluntiers, 
et  chopinasmes  theologalement.  Ce  pendent  vint 
Cyre  luy  demander  un  denier,  en  l'honneur  de 
Mercure ,  pour  achapter  un  peu  d'oignons  pour 
son  souper.  «  Rien,  rien,  dict  Epictete;  je  ne 
«  donne  poinct  deniers.  Tien,  marault,  voyla  un 
«  escu;  soys  homme  de  bien.  »  Cyre  feut  bien  aise 
d'avoir  rancontré  tel  butin;  mais  les  aultres  coquins 
de  royx  qui  sont  là  bas,  comme  Alexandre,  Daire 
et  aultres,  le  desroberent  la  nuyct. 

«  Je  veiz  Pathelin,  thesaurier  de  Rhadamanthe, 
qui  marchandoit  des  petitz  pastcz  que  cryoit  le 
pape  Jules,  et  luy  demanda  combien  la  douzaine. 
«  Troys  blancs,  dist  le  pape.  —  Mais,  dist  Pathe- 
«  lin ,  troys  coups  de  barre  !  Baille  icy,  villain  , 
«  baille ,  et  en  va  quérir  d'aultrcs.  »  Le  pauvre 
pape  alloit  pleurant.  Quand  il  feut  devant  son 
maistre  pâtissier,  luy  dict  qu'on  luy  avoit  osté  ses 
pastez.  Adonc  le  pâtissier  luy  bailla  l'anguillade, 
si  bien  que  sa  peau  h'eust  rien  vallu  à  faire  corne- 
muses. 


172  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXX 

«  Je  veiz  maistre  Jean  le  Maire  qui  contrefaisoit 
du  pape,  et  à  tous  ces  pauvres  roys  et  papes  de  ce 
monde  faisoit  baiser  ses  piedz,  et  en  faisant  du 
grobis  leur  donnoit  sa  bénédiction,  disant  :  «  Quai- 
ce  gnez  les  pardons,  coquins,  guaignez  :  ilz  sont  à  bon 
«  marché.  Je  vous  absoulz  de  pain  et  de  souppe, 
«  et  vous  dispense  de  ne  valoir  jamais  rien.  »  Et 
appella  Caillette  et  Triboulet,  disant  :  «  Messieurs 
«  les  cardinaulx,  depeschez  leurs  bulles,  à  chascun 
«  un  coup  de  pau  sus  les  reins.  »  Ce  que  fut  faict 
incontinent.  Je  veiz  maistre  Françoys  Villon  qui 
demanda  à  Xercés  :  «  Combien  la  denrée  de  mous- 
ce  tarde?  —  Un  denier,  »  dist  Xercés.  A  quoy  dict 
ledict  de  Villon  :  «  Tes  fièvres  quartaines,  villain! 
«  la  blanchée  n'en  vault  q'un  pinard,  et  tu  nous 
«  surfaictz  icy  les  vivres.  »  Adonc  pissa  dedans  son 
bacquet,  comme  font  les  moustardiers  à  Paris. 

«  Je  veiz  le  Franc  Archier  de  Baignolet  qui  es- 
toit  inquisiteur  des  hérétiques.  Il  rencontra  Perse- 
forest  pissant  contre  une  muraille  en  laquelle  estoit 
painct  le  feu  de  sainct  Antoine.  Il  le  declaira  héré- 
tique, et  le  eust  fait  brusler  tout  vif,  n'eust  esté 
Morgant  qui,  pour  son  proficiat  et  aultres  menuz 
droict,  luy  donna  neuf  muys  de  bière.» 

Or  dist  Pantagruel  :  «  Reserve  nous  ces  beaulx 
comptes  à  une  aultre  foys  ;  seullement,  dis  nous 
comment  y  sont  traictez  les  usuriers. 
.  — Je  les  veiz,  dist  Epistemon,  tous  occupez  à  cher- 
cher les  espingles  rouillées  et  vieuix  doux  parmy 


PANTAGRUEL  173 


/ 


les  ruisseaulx  des  rues,  comme  vous  voyez  que  font 
les  coquins  de  ce  monde.  Mais  le  quintal  de  ces 
quinqualleriesne  vault  que  un  boussin  de  pain  :  en- 
cores  y  en  a  il  maulvaise  depesche.  Ainsi  les  pau- 
vres malautruz  sont  aulcunes  foys  plus  de  troys 
sepmaines  sans  manger  morceau  ny  miette,  et  tra- 
vaillent jour  et  nuict,  attendant  la  foyre  à  venir  ; 
mais  de  ce  travail  et  de  malheurté  y  ne  leur  sou- 
vient, tant  ilz  sont  actifz  et  mauldictz,  pourveu 
que,  au  bout  de  l'an,  ilz  guaignent  quelque  mes- 
chant  denier. 

—  Or,  dict  Pantagruel,  faisons  un  transon  de 
bonne  chère  et  beuvons,  je  vous  en  prie,  enfans; 
car  il  faict  beau  boire  tout  ce  moys.  » 

Lors  dégainèrent  flaccons  à  tas,  et  des  muni- 
tions du  camp  feirent  grande  chère  ;  mais  le  pau- 
vre roy  Anarche  ne  se  povoit  esjouyr.  Dont  dist 
Panurge  :  «  De  quel  mestier  ferons  nous  Monsieur 
du  roy  icy,  affin  qu'il  soit  ja  tout  expert  en  l'art 
quand  il  sera  de  par  delà  à  tous  les  diables?  — 
Vrayement,  dist  Pantagruel,  c'est  bien  advisé  à 
toy.  Or  fais-en  à  ton  plaisir,  je  le  te  donne.  — 
Grand  mercy,  dist  Panurge  ;  le  présent  n'est  de 
refus,  et  l'ayme  de  vous.  » 


!74 


LIVRE    II,    CHAPITRE    XXXI 


CHAPITRE   XXXI 

Comment  Pantagruel  entra  en  la  ville  des  Amaurotes, 
et  comment  Panurge  maria  le  roy  Anarche  et  le 
feist  cryeur  de  saulce  vert. 

prés  celle  victoire  merveilleuse,  Pan- 
tagruel envoya  Carpalim  en  la  ville 
des  Amaurotes  dire  et  annoncer  com- 
ment le  roy  Anarche  estoit  prins  et 
tous  leurs  ennemys  defaictz.  Laquelle  nouvelle  en- 
tendue, sortirent  au  devant  de  luy  tous  les  habitans 
de  la  ville,  en  bon  ordre  et  en  grande  pompe 
triumphale,  avecques  une  liesse  divine,  et  le  con- 
duirent  en  la  ville  ;  et  furent  faictz  beaulx  feux  de 
joye  par  toute  la  ville,  et  belles  tables  rondes, 
garnies  de  force  vivres,  dressées  par  les  rues.  Ce 
feut  un  renouvellement  du  temps  de  Saturne,  tant 
y  fut  faicte  lors  grande  chère. 

Mais  Pantagruel,  tout  le  sénat  ensemble,  dist  : 
«  Messieurs,  ce  pendent  que  le  fer  est  chault  il  le 
fault  batre  ;  pareillement,  devant  que  nous  dé- 
baucher davantaige,  je  veulx  que  allions  prendre 
d'assault  tout  le  royaulme  des  Dipsodes.  Pourtant, 
ceulx  qui  avecques  moy  vouldront  venir  se  apres- 
tent  à  demain  après  boire,  car  lors  je  commenceray 
marcher.  Non  qu'il  me  faille  gens  davantaige  pour 
me  ayder  à  le  conquester,  car  autant  vauldroit  que 


PANTAGRUEL 


je  le  tinse  desja;  mais  je  voy  que  ceste  ville  est 
tant  pleine  des  habitants  qu'ilz  ne  peuvent  se  tour- 
ner par  les  rues.  Doncques  je  les  meneray  comme 
une  colonie  en  Dipsodie,  et  leur  donneray  tout  le 
pays,  qui  est  beau,  salubre,  fructueux  et  plaisant 
sus  tous  les  pays  du  monde,  comme  plusieurs  de 
vous  sçavent  qui  y  estes  allez  aultreffoys.  Un 
chascun  de  vous  qui  y  vouldra  venir  soit  prest 
comme  j'ay  dict.  » 

Ce  conseil  et  délibération  fut  divulgué  par  la 
ville,  et  au  lendemain  se  trouvèrent  en  la  place 
devant  le  palais  jusques  au  nombre  de  dixhuyct 
cens  cinquante  et  six  mille  et  unze,  sans  les 
femmes  et  petitz  enfans.  Ainsi  commencèrent  à 
marcher  droict  en  Dipsodie,  en  si  bon  ordre  qu'ilz 
ressembloyent  es  enfans  d'Israël  quand  ilz  partirent 
de  Egypte  pour  passer  la  mer  Rouge. 

Mais,  davant  que  poursuyvre  ceste  entreprinse, 
je  vous  veulx  dire  comment  Panurge  traicta  son 
prisonnier  le  roy  Anarche.  Il  lui  souvint  de  ce  que 
avoit  raconté  Epistemon,  comment  estoient  traictez 
les  roys  et  riches  de  ce  monde  par  les  Champs  Eli— 
sées,  et  comment  ilz  guaignoient  pour  lors  leur  vie 
à  vilz  et  salles  mestiers.  Pourtant  un  jour  habilla 
son  dict  roy  d'un  beau  petit  pourpoint  de  toille, 
tout  deschicqueté  comme  la  cornette  d'un  Alba- 
nois,  et  de  belles  chausses  à  la  marinière,  sans 
souliers,  car,  disoit-il,  ilz  luy  gasteroient  la  veue, 
et  un   petit    bonnet   pers,    avecques  une    grande 


176  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXXI 

plume  de  chappon.  Je  faulx,  car  il  m'est  advis  qu'il 
y  en  avoit  deux,  et  une  belle  ceincture  de  pers  et 
vert,  disant  que  ceste  livrée  luy  advenoit  bien,  veu 
qu'il  avoit  esté  pervers. 

En  tel  poinct  l'amena  davant  Pantagruel,  et  luy 
dist  :  «  Congnoissez-vous  ce  rustre  ?  —  Non,  certes, 
dist  Pantagruel.  —  C'est  Monsieur  du  roy  de  troys 
cuittes.  Je  le  veulx  faire  homme  de  bien  ;  ces 
diables  de  roys  icy  ne  sont  que  veaulx  et  ne  sça- 
vent  ny  ne  valent  rien,  sinon  à  faire  des  maulx  es 
pauvres  subjectz  et  à  troubler  tout  le  monde  par 
guerre  pour  leur  inique  et  détestable  plaisir.  Je  le 
veulx  mettre  à  mestier,  et  le  faire  crieur  de  saulce 
vert.  Or  commence  à  cryer  :  «  Vous  fault-il  poinct 
«de  saulce  vert?  »  Et  le  pauvre  diable  cryoit. 
«  C'est  trop  bas,  dist  Panurge.  »  Et  le  print  par 
l'aureille,  disant  :  «  Chante  plus  hault  en  g,  sol, 
ré,  ut.  Ainsi,  diable  !  tu  as  bonne  gorge,  tu  ne  fuz 
jamais  si  heureux  que  de  n'estre  plus  roy.  »  Et 
Pantagruel  prenoit  à  tout  plaisir,  car  je  ause  bien 
dire  que  c'estoit  le  meilleur  petit  bon  homme  qui 
fust  d'icy  au  bout  d'un  baston.  Ainsi  feut  Anarche 
bon  cryeur  de  saulce  vert. 

Deux  jours  après,  Panurge  le  maria  avecques 
une  vieille  lanterniere,  et  luy-mesmes  fist  les  nop- 
ces  à  belles  testes  de  mouton,  bonnes  hastilles  à  la 
moustarde  et  beaulx  tribars  aux  ailz,  dont  il  en- 
voya cinq  sommades  à  Pantagruel,  lesquelles  il 
mangea  toutes,  tant  il  les  trouva  appétissantes,  et 


PANTAGRUEL 


77 


à  boire  belle  piscantine  et  beau  corme.  Et,  pour 
les  faire  dancer,  loua  un  aveugle  qui  leur  sonnoit 
la  note  avecques  sa  vielle.  Après  disner  les  amena 
au  palais  et  les  monstra  à  Pantagruel,  et  luy  dist, 
monstrant  la  mariée  :  «  Elle  n'a  garde  de  peter. 
—  Pourquoy?  dist  Pantagruel.  —  Pource,  dist 
Panurge,  qu'elle  est  bien  entamée.  —  Quelle  pa- 
role est  cela?  dist  Pantagruel.  —  Ne  voyez-vous, 
dist  Panurge,  que  les  chastaignes  qu'on  faict  cuire 
au  feu,  si  elles  sont  entières,  elles  pètent  que  c'est 
raige,  et,  pour  les  engarder  de  peter,  l'on  les  en- 
tame. Aussi  ceste  nouvelle  mariée  est  bien  entamée 
par  le  bas  :  ainsi  elle  ne  pétera  poinct.  » 

Pantagruel  leur  donna  une  petite  loge  auprès 
de  la  basse  rue,  et  un  mortier  de  pierre  à  piler  la 
saulce.  Et  firent  en  ce  poinct  leur  petit  mesnage, 
et  feut  aussi  gentil  cryeur  de  saulce  vert  qui  feust 
oncques  veu  en  Utopie.  Mais  l'on  m'a  dict  despuis 
que  sa  femme  le  bat  comme  piastre,  et  le  pauvre 
sot  ne  se  ause  défendre,  tant  il  est  niés. 


Rabelais.   II.  2  3 


178  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXXII 


CHAPITRE  XXXII 

Comment  Pantagruel  de  sa  langue  couvrit  toute  une 
armée,  et  de  ce  que  l'auteur  veit  dedans  sa  bouche. 

insi  que  Pantagruel  avecques  toute  sa 
bande  entrèrent  es  terres  des  Dipso- 
des,  tout  le  monde  en  estoit  joyeux, 
et  incontinent  se  rendirent  à  luy, 
et  de  leur  franc  vouloir  luy  apportèrent  les  clefz 
de  toutes  les  villes  où  il  alloit,  exceptez  les  Al- 
myrodes,  qui  voulurent  tenir  contre  luy,  et  fei- 
rent  responce  à  ses  heraulx  qu'ilz  ne  se  rende- 
royent  sinon  à  bonnes  enseignes. 

«  Quoy  !  dict  Pantagruel,  en  demandent-ilz 
meilleures  que  la  main  au  pot  et  le  verre  au 
poing  ?  Allons,  et  qu'on  me  les  mette  à  sac.  » 
Adonc  tous  se  mirent  en  ordre,  comme  délibérez 
de  donner  l'assault. 

Mais  on  chemin,  passant  une  grande  campaigne, 
furent  saisiz  d'une  grosse  housée  de  pluye.  A 
quoy  commencèrent  se  tresmousser  et  se  serrer  l'un 
l'aultre.  Ce  que  voyant,  Pantagruel  leur  fist  dire 
par  les  capitaines  que  ce  n'estoit  rien,  et  qu'il  veoit 
bien  au  dessus  des  nuées  que  ce  ne  seroit  qu'une 
petite  rousée,  mais  à  toutes  fins  qu'ilz  se  missent 
en  ordre,  et  qu'il  les  vouloit  couvrir.  Lors  se 
mirent  en  bon   ordre   et   bien  serrez.    Et    Panta- 


PANTAGRUEL 


79 


gruel  tira  sa  langue  seulement  à  demy,  et  les  en 
couvrit  comme  une  geiine  faict  ses  poulletz. 

Ce  pendent  je,  qui  vous  fais  ces  tant  véritables 
contes,  m'estois  caché  dessoubz  une  fueille  de  bar- 
dane  qui  n'estoit  moins  large  que  l'arche  du  pont 
de  Monstrible;  mais,  quand  je  les  veiz  ainsi  bien 
couvers,  je  m'en  allay  à  eulx  rendre  à  l'abrit.  ce 
que  je  ne  peuz,  tant  ilz  estoient,  comme  l'ondict: 
«  Au  bout  de  l'aulne  fault  le  drap.  »  Doncques,  le 
mieux  que  je  peuz,  montay  par  dessus,  et  chemi- 
nay  bien  deux  lieues  sus  sa  langue,  tant  que  je  en- 
tray  dedans  sa  bouche.  Mais,  ô  dieux  et  déesses! 
que  veiz-je  là?  Juppiter  me  confonde  de  sa  fouldre 
trisulque  si  j'en  mens  !  Je  y  cheminoys  comme  l'on 
faict  en  Sophie  à  Constantinople,  et  y  veiz  de 
grands  rochiers  comme  les  monts  des  Dannoys  (je 
croy  que  c'estoient  ses  dentz),  et  de  grands  prez, 
de  grandes  forestz,  de  fortes  et  grosses  villes,  non 
moins  grandes  que  Lyon  ou  Poictiers. 

Le  premier  que  y  trouvay,  ce  fut  un  bon  homme 
qui  plantoit  des  choulx.  Dont  tout  esbahy  luy  de- 
manday  :  «  Mon  amy,  que  fais-tu  icy  ?  —  Je  plante, 
dit-il,  des  choulx.  —  Et  à  quoy  ny  comment? 
dis-je.  —  Ha!  Monsieur,  dist-il,  chascun  ne  peut 
avoir  les  couillons  aussi  pesant  qu'un  mortier,  et  ne 
pouvons  estre  tous  riches.  Je  gaigne  ainsi  ma  vie, 
et  les  porte  vendre  au  marché  en  la  cité  qui  est  icy 
derrière.  —  Jésus!  dis-je,  il  y  a  icy  un  nouveau 
monde?  —  Certes,  dist-il,  il  n'est  mie  nouveau, 


l8o  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXXII 

mais  Ton  dist  bien  que  hors  d'icy  y  a  une  terre 
neufve  où  ilz  ont  et  soleil  et  lune  et  tout  plein  de 
belles  besoignes  ;  mais  cestuy-cy  est  plus  ancien. 

—  Voire  mais,  dis-je,  mon  amy,  comment  a  nom 
ceste  ville  où  tu  portes  vendre  tes  choulx?  —  Elle 
a,  dist-il,  nom  Aspharage,  et  sont  christians,  gens 
de  biens,  et  vous  feront  grande  chère.  »  Bref,  je 
deliberay  d'y  aller. 

Or,  en  mon  chemin,  je  trouvay  un  compaignon 
qui  tendoit  aux  pigeons,  auquel  je  demanday  : 
«  Mon  amy,  dont  vous  viennent  ces  pigeons  icy? 

—  Cyre,  dist-il,  ilz  viennent  de  l'aultre  monde.  » 
Lors  je  pensay  que,  quand  Pantagruel  basloit,  les 
pigeons  à  pleines  volées  entroyeit  dedans  sa  goi»ge, 
pensans  que  feust  un  colombier. 

Puis  entray  en  la  ville,  laquelle  je  trouvay  belle, 
bien  forte  et  en  bel  air;  mais  à  l'entrée  les  portiers 
me  demandèrent  mon  bulletin,  de  quoy  je  fuz  fort 
esbahy,  et  leur  demanday  :  «  Messieurs,  y  a-il  ici 
dangier  de  peste?  —  O!  seigneur,  dirent-ilz,  l'on 
se  meurt  icy  auprès  tant  que  le  chariot  court  par 
les  rues.  —  Vray  Dieu  !  dis-je.  Et  où?  »  A  quoy 
me  dirent  que  c'estoit  en  Laringues  et  Pharingues, 
qui  sont  deux  grosses  villes  telles  comme  Rouen  et 
Nantes,  riches  et  bien  marchandes.  Et  la  cause  de 
la  peste  a  esté  pour  une  puante  et  infecte  exhalation 
qui  est  sortie  des  abysmes  despuis  n'a  gueres,  dont 
ilz  sont  mors  plus  de  vingt  et  deux  cens  soixante 
mille  et  seize  personnes  despuis  huict  jours. 


PANTAGRUEL  I 8  I 

Lors  je  pense  et  calcule,  et  trouve  que  c'estoit 
une  puante  halaine  qui  estoit  venue  de  l'estomach 
de  Pantagruel  alors  qu'il  mangea  tant  d'aillade, 
comme  nous  avons  dict  dessus. 

De  là  partant,  passay  entre  les  rochiers,  qui 
estoient  ses  dentz,  et  feis  tant  que  je  montay  sus 
une,  et  là  trouvay  les  plus  beaùlx  lieux  du  monde, 
beaulx  grands  jeux  de  paulme,  belles  galleries, 
belles  praries,  force  vignes  et  une  infinité  de  cas- 
sines  à  la  mode  italicque  par  les  champs  pleins  de 
délices;  et  là  demouray  bien  quatre  moys,  et  ne 
feis  oncques  telle  chère  que  pour  lors.  Puis  des- 
cendis par  les  dentz  du  derrière  pour  venir  aux 
baulievres,  mais  en  passant  je  fuz  destroussé  des 
brigans  par  une  grande  forest  qui  est  vers  la  partie 
des  aureilles;  puis  trouvay  une  petite  bourgade  à 
la  devallée  (j'ay  oublié  son  nom),  où  je  feiz  encore 
meilleure  chère  que  jamais,  et  gagnay  quelque  peu 
d'argent  pour  vivre.  Sçavez-vous  comment?  A  dor- 
mir, car  Ton  loue  les  gens  à  journée  pour  dormir, 
et  gaignent  cinq  et  six  solz  par  jour  ;  mais  ceux 
qui  ronflent  bien  fort  gaignent  bien  sept  solx  et 
demy. 

Et  contois  aux  sénateurs  comment  on  m'avoit 
destroussé  par  la  vallée,  lesquelz  me  dirent  que, 
pour  tout  vray,  les  gens  de  delà  estoient  mal  vivans 
et  brigans  de  nature. 

A  quoy  je  congneu  que,  ainsi  comme  nous 
avons  les  contrées  de  deçà  et  de  delà  les  montz, 


182  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXXII 

.aussi  ont-ilz  deçà  et  delà  les  dentz.  Mais  il  fait 
beaucoup  meilleur  deçà,  et  y  a  meilleur  air. 

Là  commençay  penser  qu'il  est  bien  vray  ce  que 
l'on  dit,  que  la  moytié  du  monde  ne  sçait  comment 
l'autre  vit,  veu  que  nul  avoit  encores  escrit  de  ce 
païs-là,  auquel  sont  plus  de  xxv  royaulmes  habitez, 
sans  les  desers  et  un  gros  bras  de  mer;  mais  j'en 
ay  composé  un  grand  livre  intitulé  l'Histoire  des 
Gorgias,  car  ainsi  les  ay-je  nommez  parce  qu'ilz 
demourent  en  la  gorge  de  mon  maistre  Pantagruel. 

Finablement  vouluz  retourner,  et,  passant  par 
sa  barbe,  me  gettay  sus  ses  espaules,  et  de  là  me 
devalle  en  terre  et  tumbe  devant  luy. 

Quand  il  me  apperceut,  il  me  demanda:  «  Dond 
viens-tu,  Alcofrybas?  »  Je  luy  responds  :  «  De  vostre 
gorge,  Monsieur.  —  Et  despuis  quand  y  es-tu  ? 
dist-il.  —  Despuis,  dis-je,  que  vous  alliez  contre 
les  Almyrodes.  —  Ily  a,  dist-il,  plus  de  six  moys. 
Et  de  quoy  vivois-tu?  que  beuvoys-tu?  »  Je  res- 
ponds :  «  Seigneur,  de  mesmes  vous,  et  des  plus 
frians  morceaulx  qui  passoient  par  vostre  gorge 
j'en  prenois  le  barraige.  —  Voire  mais,  dist-il,  où 
chioys-tu?  —  En  vostre  gorge,  Monsieur,  dis-je. 
—  Ha!  ha!  tu  es  gentil  compaignon,  dist-il.  Nous 
avons,  avecques  l'ayde  de  Dieu,  conquesté  tout  le 
pays  des  Dipsodes;  je  te  donne  la  chatellenie  de 
Salmigondin.  —  Grand  mercy,  dis-je,  Monsieur; 
vous  me  faictes  du  bien  plus  que  n'ay  deservy  en- 
vers vous.  » 


PANTAGRUEL  1 83 

CHAPITRE    XXXIII 

Comment    Pantagruel    feut    malade,    et   la    façon 
comment  il  guérit. 

eu  de  temps  après,  le  bon  Pantagruel 
tomba  malade,  et  feut  tant  prins  de 
l'estomach  qu'il  ne  pouvoit  boire  ny 
manger;  et,  parce  qu'un  malheur  ne 
vient  jamais  seul,  luy  print  une  pisse  chaulde  qui 
le  tourmenta  plus  que  ne  penseriez  ;  mais  ses  me- 
dicins  le  secoururent,  et  très-bien,  avecques  force 
de  drogues  lenitives  et  diureticques,  le  feirent  pisser 
son  malheur.  Son  urine  tant  estoit  chaulde  que  de- 
puis ce  temps-là  elle  n'est  encores  refroydie.  Et  en 
avez  : 

En  France: 
En  divers  lieulx,  selon  qu'elle  print  son  cours,  et 
l'on  appelle  les  bains  chaulx,  comme  : 
A  Coderetz, 
A  Limous, 
A  Dast, 
A  Balleruc, 
A  Neric, 
A  Bourbonnensy,  et  ailleurs  ; 

En  Italie  : 
A  Mons  Grot, 
A  Appone, 
A  Sancto  Petro  de  Padua, 


184  LIVRE    II,     CHAPITRE    XXXIII 

A  Saincte  Hélène, 

A  Casa  Nova, 

A  Sancto  Bartholomeo, 

En  la  conté  de  Bouloigne, 

A  la  Porrette,  et  mille  aultres  lieux. 

Et  m'esbahis  grandement  d'un  tas  de  fols  philo- 
sophes et  medicins,  qui  perdent  temps  à  disputer 
dont  vient  la  chaleur  de  cesdictes  eaulx ,  ou  si 
c'est  à  cause  du  baurach,  ou  du  soulphre,  ou  de 
l'allun,  ou  du  salpêtre  qui  est  dedans  la  minere , 
car  ilz  ne  y  font  que  ravasser,  et  mieulx  leur  vaul- 
droit  se  aller  froter  le  cul  au  panicault  que  de  perdre 
ainsi  le  temps  à  disputer  de  ce  dont  ilz  ne  sçavent 
l'origine  :  car  la  resolution  est  aysée,  et  n'en  fault 
enquester  davantaige  que  lesdictz  bains  sont  chaulx 
parce  qu'ilz  sont  yssus  par  une  chaulde-pisse  du 
bon  Pantagruel. 

Or,  pour  vous  dire  comment  il  guerist  de  son 
mal  principal,  je  laisse  icy  comment  pour  une  mi- 
norative  il  print  quatre  quintaulx  de  scammonnée 
colophoniacque,  six  vingt  et  dix-huyt  charretées  de 
casse,  unze  mille  neuf  cens  livres  de  reubarbe,  sans 
les  aultres  barbouillemens. 

Il  vous  fault  entendre  que,  par  le  conseil  des 
medicins,  feut  décrété  qu'on  osteroit  ce  qui  luy 
faisoit  le  mal  à  l'estomach.  Pour  ce,  l'on  fist  dix- 
sept  grosses  pommes  de  cuyvre  plus  grosses  que 
celle  qui  est  à  Rome  à  Paguille  de  Virgile,  en  telle 
façon  qu'on  les  ouvroit  par  le  mylieu  et  fermoit 


PANTAGRUEL  I  85 

à  un  ressort.  En  l'une  entra  un  de  ses  gens  portant 
une  lanterne  et  un  flambeau  allumé.  Et  ainsi  l'avalla 
Pantagruel  comme  une  petite  pillule. 

En  cinq  aultres  entrèrent  troys  paysans,  chascun 
ayant  une  pasle  à  son  col. 

En  sept  aultres  entrèrent  sept  porteurs  de  cous- 
tretz,  chascun  ayant  une  corbeille  à  son  col,  et 
ainsi  furent  avallées  comme  pillules. 

Quand  furent  en  l'estomach,  chascun  deffit  son 
ressort,  et  sortirent  de  leurs  cabanes,  et  premier 
celluy  qui  portoit  la  lanterne,  et  ainsi  cherchèrent 
plus  de  demye  lieue  en  un  goulphre  horrible,  puant 
et  infect  plus  que  Mephitis,  ny  la  Palus  Camarine, 
ny  le  punays  lac  de  Sorbone,  duquel  escript 
Strabo.  Et,  n'eust  esté  qu'ilz  estoient  très-bien 
antidotez  le  cueur,  l'estomach  et  le  pot  au  vin,  le- 
quel on  nomme  la  caboche,  ilz  feussent  suffoquez 
et  estaintcs  de  ces  vapeurs  abhominables.  O  quel 
parfum!  O  quel vaporament  pour  embrener  touretz 
de  nez  à  jeunes  gualoyses  ! 

Après,  en  tactonnant  et  fleuretant,  approchèrent 
de  la  matière  fécale  et  des  humeurs  corrumpues  ; 
finablement  trouvèrent  une  mont-joye  d'ordure. 
Lors  les  pionniers  frappèrent  sus  pour  la  desrocher, 
et  les  aultres,  avecques  leurs  pasles,  en  emplirent 
les  corbeilles;  et,  quand  tout  fut  bien  nettoyé, 
chascun  se  retira  en  sa  pomme.  Ce  faict,  Panta- 
gruel se  parforce  de  rendre  sa  gorge,  et  facillement 
les  mist  dehors,  et  ne  monstroient  en  sa  gorge  en 

24 


86  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXXIII 


plus  qu'un  pet  en  la  vostre,  et  la  sortirent  hors  de 
leurs  pillules  joyeusement.  Il  me  souvenoit  quand 
les  Gregeoys  sortirent  du  cheval  en  Troye.  Et  par 
ce  moyen  fut  guery  et  reduict  £  sa  première  con- 
valescence. Et  de  ces  pillules  d'arin  en  avez  une 
à  Orléans,  sus  le  clochier  de  l'esglise  de  Saincte- 
Groix. 

CHAPITRE    XXXIV 

La  conclusion  du  présent  livre  et  l'excuse  de  l'auteur. 

r,  Messieurs,  vous  avez  ouy  un  com- 
mencement de  l'histoire  horrificque  de 
mon  maistre  et  seigneur  Pantagruel. 
ô^5l>$T§ë)fe  Ici  je  feray  fin  à  ce  premier  livre  :  la 
teste  me  faict  un  peu  de  mal,  et  sens  bien  que  les 
registres  de  mon  cerveau  sont  quelque  peu  brouillez 
de  ceste  purée  de  septembre.  Vous  aurez  la  reste  de 
l'histoire  à  ces  foires  de  Francfort  prochainement 
venantes,  et  là  vous  verrez  comment  Panurge  fut 
marié,  etcocqu  dés  le  premier  moys  de  ses  nopces; 
et  comment  Pantagruel  trouva  la  pierre  philoso- 
phale,  et  la  manière  de  la  trouver  et  d'en  user;  et 
comment  il  passa  les  mons  Caspies,  comment  il  na- 
viga  par  la  mer  Athlanticque,  et  deffit  les  Canniba- 
les, et  conquesta  les  isles  de  Perlas;  comment  il 
espousa  la  fille  du  roy  de  Inde,  nommée  Prestjan; 
comment  il  combatit  contre  les  diables  etfist  brusler 


PANTAGRUEL  187 

cinq  chambres  d'enfer,  et  mist  à  sac  la  grande  cham- 
bre noire,  et  getta  Proserpine  au  feu,  et  rompit 
quatre  dentz  à  Lucifer  et  une  corne  au  cul;  et  com- 
ment il  visita  les  régions  de  la  lune  pour  sçavoir  si, 
à  la  vérité,  la  lune  n'estoit  entière,  mais  que  les 
femmes  en  avoient  troys  quartiers  en  la  teste  ;  et 
mille  aultres  petites  joyeusetés  toutes  véritables.  Ce 
sont  belles  besoignes. 

Bon  soir,  Messieurs.  Pardonnate  mi,  et  ne  pen- 
sez tant  à  mes  faultes  que  ne  pensez  bien  es 
vostres.  Si  vous  me  dictes  :  «  Maistre,  il  sem- 
bleroit  que  ne  fussiez  grandement  saige  de  nous 
escrire  ces  balivernes  et  plaisantes  mocquettes,  »  je 
vous  responds  que  vous  ne  Testes  gueres  plus  de 
vous  amuser  à  les  lire.  Toutesfoys,  si  pour  passe- 
temps  joyeulx  les  lisez,  comme  passant  temps  les 
escripvoys,  vous  et  moy  sommes  plus  dignes  de 
pardon  q'un  grand  tas  de  sarrabovittes,  cagotz, 
escargotz,  hypocrites,  caffars,  rapars,  botineurs,  et 
aultres  telles  sectes  de  gens  qui  se  sont  desguisez 
comme  masques  pour  tromper  le  monde. 

Car,  donnans  entendre  au  populaire  commun 
qu'ilz  ne  sont  occupez  sinon  à  contemplation  et 
dévotion,  en  jeusnes  et  macération  de  la  sensualité, 
sinon  vrayement  pour  sustenter  et  alimenter  la 
petite  fragilité  de  leur  humanité,  au  contraire  font 
chiere,  Dieu  sçait  quelle! 

Et  curios  simulant,  sed  bacchanalia  vivant. 


1 88  LIVRE    II,    CHAPITRE    XXXIV 

Vous  le  pouvez  lire  en  grosse  lettre  et  enlumi- 
neure  de  leurs  rouges  muzeaulx  et  ventres  à  pou- 
laine,  sinon  quand  ilz  se  parfument  de  soulphre. 
Quant  est  de  leur  estude,  elle  est  toute  consummée 
à  la  lecture  des  livres  pantagruelicques,  non  tant 
pour  passer  temps  joyeusement  que  pour  nuyre  à 
quelc'un  meschantement,  sçavoir  est  :  articulant, 
monorticulant,  torticulant,  culletant,  couilletant  et 
diabliculant,  c'est-à-dire  callumniant.  Ce  que  fai- 
sans, semblent  es  coquins  de  village  qui  fougent  et 
echarbottent  la  merde  des  petitz  enfans,  en  la  sai- 
son des  cerises  et  guignes,  pour  trouver  les  noyaulx 
et  iceux  vendre  es  drogueurs  qui  font  l'huille  de 
Maguelet. 

Iceulx  fuyez,  abhorrissez  et  hayssez  aultant  que 
je  foys,  et  vous  en  trouverez  bien,  sur  ma  foy.  Et 
si  desirez  estre  bons  Pantagruelistes,  c'est  à  dire 
vivre  en  paix,  joye,  santé,  faisans  tousjours  grand 
chère,  ne  vous  fiez  jamais  en  gens  qui  regardent 
par  un  partuys. 

Fin  des  chronicqu.es  de  Pantagruel,  roy  des  Dipsodes, 
restituez  à  leur  naturel,  avec  ses  faictz  et  prouesses 
espoventables,  composez  par  feu  M.  Alcofribas, 
abstracteur  de  quinte-essence. 


VARIANTES 


Nous  suivons  le  texte  de  l'édition  de  Lyon,  François  Juste, 
1542,  in-16,  et  nous  empruntons  nos  Variantes  :  i°  à  l'é- 
dition de  Lyon,  Claude  Nourry,  sans  date,  i/1-40,  désignée 
par  A  ;  20  à  l'édition  de  Lyon,  François  Juste,  i53  3,  m-24  , 
B7  et  3°  à  l'édition  de  Lyon,  François  Juste,  i5  34,  m-24,  C. 


Page  2.  Ce  dizain  se  trouve  pour  la  première  fois  dans 
l'édition  de  1 5 3 4,  qui  ajoute  :  «  Vivent  tous  bons  pan- 
tagruelistes.  » 

—  3,  ligne  8.  A,  B,  C  :  creues  tout  ainsi  que  texte  de 
Bible  ou  de  Sainct  Evangile,  et. 

—  5,  4.  A  :  que  les  veaultrez  et  lévriers  ont  chassé  sept 
heures. 

—  6,  10.  A,  B  :  véritable.  Agentes  et  consentientes, 
c'est-à-dire  qui  n'a  conscience  n'a  rien.  J'en. 

—  6,  i3.  A,  B,  C  :  comme  sainct  Jehan  de  l'Apoca- 
lypse :  quod. 

—  6,  17.  Sçavoir  s'il  y  avoit  encores  en  vie  nul  de  mes 
parents.  Pourtant. 


190 


VARIANTES 


Page  8.  Ce  dixain  manque  dans  A,  B,  C,  et  même  dans 
l'édition  de  François  Juste,  1542,  Il  paraît  pour  la  pre- 
mière fois  dans  une  édition  de  1  5 5 2 ,  in-16. 

—  9,  lignes  9-10,  A  :  chroniques,  non-seulement  des  Grecz, 
des  Arabes  et  Ethnicques,  mais  aussi  les  auteurs  de  la  Saincte 
Escripture,  comme  monseigneur  Sainct  Luc  mesmement  et 
Sainct  Mathieu.  Ils. 

—  11,  24.  A  ajoute  :  et  carré  à  l'advenant,  car  deux 
radz  de  front  chascun  une  hallebarde  au  col  eussent  peu 
facillement  marcher  et  passer  dessus. 

—  i3,  16.  A  ajoute  :  qui  engendra  Badeloury,  qui 
tua  sept  vaches  pour  menger  leur  foye. 

—  i3,  20.  B,  C  :  Pour  avoir  dormy  la  gueule  baye, 
comme. 

—  16,  8-10.  A,  B  :  Massoretz,  interprètes  des  sainctes 
lettres  hebraicques,  lesquelz  disent  que  sans  point  de  faulte 
ledit  Hurtaly  n'estoit  point  dedans.  C  :  Masserotz,  interprè- 
tes des  sainctes  lettres  hebraicques,  lesquelz... 

—  20,  6.  A  ajoute  ici  :  Une  aultre  plus  granl  ad- 
venture  arriva  cette  sepmaine  au  géant  Gargantua.  Car  un 
meschant  vestibousier,  chargé  de  deux  grands  poches  de  sel 
avecques  ung  os  de  jambon  qu'il  avoit  caché  en  sa  gibes- 
sière,  entra  dedans  la  bouche  du  pauvre  Gargantua,  lequel 
dormoit  la  bouche  ouverte  à  cause  de  la  grand  soif  qu'il 
avoit.  Ce  mauvais  garson,  estant  entré  là  dedans,  a  getté  grant 
quantité  de  sel  par  le  palais  et  gousiér  dudit  Gargantua,  le- 
quel, se  voyant  tant  altéré  et  n'avoit  aucun  remède  pour 
estaindre  icelle  altération  et  soif  qu'il  enduroit,  de  grant  raige 
estrainct  et  serre  si  fort  les  dents  et  les  faict  heurter  si  rude- 
ment l'une  contre  l'autre  qu'il  ressembloit  que  ce  feussent 
batailles  de  moulins.  Et,  ainsi  que  le  gallant  m'a  depuis  dict  et 
racompté,  auquel  on  eust  facilement  estouppé  le  cul  d'ung 
boyteau  de  fain,  de  paour  qu'il  eut,  se  laissa  cheoir  comme 
ung  homme  mort  et  habandonna  ses  deux  sacz  plains  de  sel 
dont  il  tourmentoit   si    fort  le  pauvre  Gargantua.  Lesquelz 


VARIANTES 


'9 


furent  soubdainement  transgloutiz  et  abismez.  Ledit  galiant, 
revenu  de  pasmoyson,  jura  qu'il  s'en  vengeroit.  Lors  a  mis 
la  main  en  sa  gibessiere  et  tira  un  gros  os  de  jambon  fort 
salle,  auquel  estoit  encore  le  poil  long  de  deux  grands  piedz 
et  quatre  doigs,  et  par  moult  grant  yre  le  meit  bien  avant 
en  la  gorge  dudit  Gargantua.  Le  pauvre  homme,  plus  altéré 
qu'il  n'estoit  paravant,  et  sentant  le  poil  dudit  os  de  jambon 
qui  luy  touchoit  au  cueur,  fut  contrainct  de  vomir  et  getter 
tout  ce  qu'il  avoit  dedans  le  corps,  que  dix  huyct  tumbe- 
reaulx  n'eussent  sceu  trainer.  Le  compaignon,  qui  estoit 
mucé  dedans  l'une  de  ses  dentz  creuses,  fut  contrainct  de 
desloger  sans  trompette,  lequel  estoit  en  si  piteux  ordre  que 
tous  ceux  qui  le  veoient  en  avoient  grant  horreur.  Gargan- 
tua, adressant  sa  veue  contre  bas,  advisa  ce  maistre  caignar- 
dier  qui  se  tournoit  et  viroit  dedans  celle  grant  mare,  tas- 
chant  se  mettre  hors,  et  pensa  en  luy  mesmes  que  c'estoit 
quelque  ver  qui  l'avoit  voulu  picquer  au  cueur,  et  fut  bien 
joyeulx  qu'il  estoit  sailly  de  son  corps. 

Page  2  i ,  ligne  3 .  A  ajoute  :  le  dyable  l'a  chié  en  voilant. 

—  21,  5.  A  ajoute  :  Ceulx  sont  descenduz  de  Pan- 
tagruel qui  boyvent  tant  au  soir,  que  la  nuyt  sont  con- 
trainctz  de  eulx  lever  pour  boire  et  pour  estaindre  la  trop 
grant  soif  et  charbon  ardant  que  ilz  ont  dedans  la  gorge. 
Et  ceste  soif  se  nomme  Pantagruel,  pour  souvenance  et  mé- 
moire dudit  Pantagruel. 

—  28,  14.  A  :  ov sillons,  qui  est  de  présent  en  la  grand 
tour  de  Bourges,  quon. 

—  29,   18.  A,  B,  C,  ajoutent  :  par  sainct  Lygaire. 

—  3  3,  2  3.  A,  C  :  lupanares  de  Champgaillard,  de 
Matcon,  de  Cul  de  sac,  de  Bourbon,  de  Huslieu.  B  :  lupa- 
nares de  Champgaillard,  de  Matcon,  de  cul  de  sac,  de 
Bourbon,  de  Glatingny,  de  Husleu  et  de  Grenetal. 

—  36,  3.  A,  C  :  saint  Alipentin,  corne  my  de  bas, 
quelle. 

—  36,   12.  A,  B  :  disoit  César. 


192  VARIANTES 

Page  36,  ligne  i3.  A,  B  :  motz  absurdes  en. 

—  40,  8.  C  ajoute  :  Aristotelis  libri  novem  De  modo  di- 
cendi  horas  canonicas. 

—  40,  20.  C  ajoute  :  Jabolenus,  De  cosmographia  pur- 
gatorii. 

—  42,  21.  C  :  Badinatorium  sorboniformium. 

—  44,   19.  B  ajoute  :  cum  scholiis  Terentii. 

—  45,  27.  B  ajoute  :  et  cousins. 

—  5  3.  Le  premier  discours  de  Panurge  (lignes  5- 1  2)  est  en 
allemand;  voici  la  traduction  de  M.  Burgaud  : 

«  Jeune  gentilhomme,  Dieu  vous  donne  joie  et  prospérité 
avant  tout.  Cher  gentilhomme,  je  dois  vous  apprendre  que  ce 
que  vous  voulez  savoir  est  triste  et  digne  de  pitié.  J'en  au- 
rais long  à  vous  conter,  et  ce  ne  serait  pas  plus  amusant 
pour  vous  d'écouter  que  peur  moi  de  narrer,  bien  que  les 
poëtes  et  les  orateurs  d'autrefois  aient  soutenu,  dans  leurs 
adages  et  sentences,  que  le  souvenir  des  peines  et  de  la  pau- 
vreté endurées  soit  un  vrai  plaisir.   » 

Le  second  discours  (lignes  16-2  5)  semble  être  en  arabe, 
maisM.  SilvestredeSacy(édit.  Variorum,  III,  287)  n'y  a  rien 
reconnu. 

—  54.  Le  troisième  discours  (lignes  3-8)  est  en  italien; 
en  voici  la  traduction  : 

«  Monseigneur,  vous  voyez  l'exemple  que  la  musette  ne 
rend  jamais  de  son  qu'elle  n'ait  le  ventre  rempli;  moi  de 
même,  et  je  ne  vous  saurais  raconter  mes  aventures  si  mon 
ventre  aux  abois  n'a  d'abord  sa  réfection  accoutumée  ;  il  lui 
semble  que  mes  mains  et  mes  dents  aient  perdu  leurs  fonc- 
tions  naturelles  et  soient  entièrement   réduites  à  néant.  » 

Le  quatrième  (lignes  11-16)  est  en  anglais;  M.  de  Mon- 
taiglon  (111,2  2  5-2  26)  a  donné  le  texte  en  anglais  moderne; 
voici  sa  version  française  : 

«  Seigneur,  si  tu  as  l'intelligence  aussi  haute  que  tu  as  le 
corps  naturellement  grand,  tu  auras  pitié  de  moi,  car  la  Na- 


VARIANTES  ^3 

ture  nous  a  faits  tous  égaux.  C'est  la  Fortune  qui  a  élevé  les 
uns  et  abaissé  les  autres  ;  la  vertu  est  souvent  pauvre,  et  les 
hommes  vertueux  en  mépris,  et,  avant  l'heure  de  la  mort, 
on  ne  peut  dire  de  personne  qu'il  est  bon.  » 

Le  cinquième  discours  (lignes  19-25)  est  du  basque  défi- 
guré, que  M.  Burgaud  traduit  ainsi  : 

«  Mon  grand  Monsieur,  à  toutes  choses  il  faut  un  remède, 
il  en  faut  un,  autrement  besoin  est  de  suer.  Je  vous  prie 
donc  de  me  faire  connaître  par  signe  si  ma  proposition  est 
dans  l'ordre,  et,  si  elle  vous  paraît  sans  inconvénient,  don- 
nez-moi ma  subsistance.  Puis,  après  cela,  demandez-moi 
tout  ce  que  vous  voudrez;  je  ne  vous  ferai  faute  de  rien.  Je 
vous  dis  la  vérité  du  fond  du  cœur,  s'il  plaît  à  Dieu.    » 

Page  5  5.  Le  sixième  discours  (lignes  1-6)  est  du  Lan- 
ternoy];  le  septième  (lignes  10-14)  est  du  hollandais;  voici 
la  traduction  de  M.  de  Montaiglon  : 

«  Monsieur,  je  ne  parle  aucune  autre  langue  que  la  lan- 
gue chrétienne;  il  me  semble  pourtant  que,  quand  je  ne  vous 
dirais  pas  un  mot,  mes  haillons  vous  annoncent  assez  ce  que 
je  désire.  Donnez-moi  par  charité  de  quoi  me  restaurer.  » 

Le  huitième  (lignes  17-24)  est  espagnol  : 

«  Seigneur,  je  suis  fatigué  d'avoir  tant  parlé  ;  aussi  je 
supplie  Votre  Révérence  de  remettre  sous  ses  yeux  les  pré- 
ceptes de  l'Évangile  pour  qu'ils  émeuvent  Votre  Révérence 
à  faire  ce  qui  est  un  devoir  de  conscience,  et,  s'ils  ne  suffi- 
saient à  émouvoir  la  pitié  de  Votre  Révérence,  je  la  sup- 
plie d'avoir  égard  à  la  pitié  naturelle,  et  crois  qu'elle  suffira 
pour  l'émouvoir,  comme  il  est  raisonnable,  et  sur  ce  je  n'en 
dis  pas  davantage.  » 

—  -56.  Le  neuvième  discours  (lignes  1-9)  est  en  da- 
nois ancien.  M.  A.  Rothe,  de  Copenhague,  en  a  établi  le 
texte  et  donné  la  traduction  : 

«  Monsieur,  même  au  cas  que,  comme  des  enfants  et  des 
bêtes  brutes,  je  ne  parlasse  aucune  langue,  mes  vêtements  et 
la  maigreur  de  mon  corps  montreraient  néanmoins  clairement 
les  choses  dont    j'ai  besoin,  ce  qui  est  vraiment  de  quoi  man- 

Rabelais.  H.  2  5 


94 


VARIANTES 


ger  et  de  quoi  boire.  Ayez  donc  pitié  de  moi,  et  ordonnez 
qu'on  me  donne  de  quoi  maîtriser  mon  estomac  aboyant, 
de  même  qu'on  met  une  soupe  devant  Cerbère.  En  ce  cas, 
tu  vivras  longtemps  et  heureux.  » 

Le  dixième  discours  (lignes  i3-i5)  est  en  hébreu.  Voici 
la  version  de  M.  Carmoly  : 

«  Monsieur,  la  paix  du  Seigneur  soit  avec  vous.  Si  vous 
voulez  faire  du  bien  à  votre  serviteur,  donnez-moi  tout  de  suite 
une  miche  de  pain,  ainsi  qu'il  est  écrit  :  Celui-là  prête  au 
Seigneur  qui  a  pitié  du  pauvre.  »  (Proverbes,  chap.  xix,  ver- 
set 17.) 

Le  onzième  (lignes  20-27)  est  en  grec,  avec  une  ortho- 
graphe conforme  à  la  prononciation  moderne,  que  Rabelais, 
comme  l'a  remarqué  le  premier  M.  de  Montaiglon,  connais- 
sait par  son  ami  Lascaris.  Voici  la  traduction  : 

«  Très-bon  Seigneur,  pourquoi  ne  me  donnes-tu  pas  du 
pain?  Tu  vois  cependant  que  je  suis  misérablement  exté- 
nué de  faim,  et,  pendant  que  tu  ne  me  secours  d'aucune 
manière,  tu  me  demandes  ce  qu'il  ne  fau{  pas.  Tous  les 
gens  instruits  sont  pourtant  unanimement  d'avis  que  les  dis- 
cours et  les  paroles  sont  inutiles  quand  la  chose  est  mani- 
feste pour  tous.  Ici  les  paroles  ne  sont  nécessaires  que  pour 
que  vous  me  donniez  les  choses  dont  nous  disputons. 

Page  57.  Le  douzième  discours  (lignes  2-8)  est,  comme 
le  remarque  Pantagruel ,  en  langaige  de  mon  pays  de 
Utopie. 

Le  treizième  et  dernier  (lignes  i3-2o)  est,  comme  on  le 
voit,  en  latin  : 

«  Déjà  bien  des  fois,  par  tout  ce  qu'il  y  a  de  sacré,  par 
les  dieux  et  les  déesses,  je  vous  ai  supplié,  si  quelque  pitié 
vous  émeut,  de  soulager  ma  misère,  sans  avoir  en  rien  profité 
de  mes  supplications  et  de  mes  prières.  Laissez-moi  donc,  je 
vous  prie,  laissez-moi,  hommes  impies,  aller  où  m'appellent 
les  destins,  sans  me  fatiguer  de  vos  vaines  questions.,  et  vous 
souvenant  de  cet  ancien  adage  :  Ventre  affamé  n'a  pas  d'o- 
reilles. » 


VARIANTES  K)** 

Page  59,  ligne  4.  A,  B,  C  :  dict  plus  admirable  que 
celui  de  Salomon. 

—  59,  19.  A,  B,  C,  ajoutent  :  non  pas  qu'il  engardast 
lesdictz  théologiens  et  sorbonicques  de  chopiner  et  se  reffrai- 
chir  à  leurs  beuvettes  accoustumées. 

—  62,  2  5.  A,  B  :   ny  Ciceron,   ny  Pline,  ny  Senecque. 

—  63,  9.  A,  B,  C,  ajoutent  :  et  en  usent  comme  ung 
crucifix  d'ung  pifre. 

—  63,  2  5.  A,  B  :  replicques,  duplicques,  reproches. 

—  64,  2  5.  A,  B,  C  :  zénith  diamétralement  opposé  es 
troglodytes,  par  autant. 

—  65,  9.  A,  B,  C  :  depescher  les  bulles  des  postes  à 
piedz  et  lacquays  à  cheval  pour. 

—  65,  12.  A,  B  :  chous  qui  estoit  grosse  d'enfant, 
selon. 

—  65,  18.  B,  C  :  les  maignans,  et  ainsi  se  pourmener 
durant  le  service  divin,  car. 

—  66,  22.  A,  B,  C  :  poursuyvez.  —  Vrayement,  dist 
le  seigneur  de  Baisecul,  c'est  bien  ce  que  l'on  dit,  qu'il  faict 
bon  adviser  auculnes  fois  les  gens,  car  ung  homme  advisé 
en  vault  deux.  Or,  Monsieur,  ladicte  bonne. 

—  67,  20.  A  :  qu'on  ne  se  seignast  de  la  main  gauche, 
la  bonne  femme  se  print  à  esculler  les  souppes  par  la  foy 
des  petis  poissons  couillastris.  B  :  seignast.  La  bonne  femme 
se  print  à  esculler  les  sciatiques  par  la  foy  des. 

—  70,  10.  A,  C  :  forme,  sur  beaux  escarpins  deschi- 
quettez  à  barbe  d'escrevisses. 

—  70,  12.  A,  B,  C  :  l'aultre  se  cache  le  muzeau  pour 
les  froidures  hybernales,  et  si  la  court. 

—  70,   14.  A,  B,  C  :  fera  de  troys  septmaines. 

—  70,  2  5.  A,  B,  C  :  gens  dignes  de  mémoire. 

—  71,  5.  A,  B,  C  :  vin  en  pleine  minuyct  sans. 


196  VARIANTES 

Page  71,  ligne  26.  A,  B,  C  :  trois  cents  avez  mariatz  et. 

—  72,  4.  A,  B,  C  :  aultrement  dire  que  tousjours  am- 
bezars,  ternes,  six  et  troys,  guare  des,  mettez.  C  :  guare 
das. 

—  72,  8.  A  :  oultranct,  et  vivez  en  souffrance,  et  me 
peschez  force  grenoilles  à  tout, 

—  72,  24.  A,  B,  C,  au  lieu  des  mots  :  de  doublet  en 
case,  on  lit  :  Das  ist  cotz.  Frelorum  bi  got  paupera  guerra 
fuit,  et  m'esbahys  bien  fort  comment  les  astrologues  s'en 
empeschent  tant  en  leurs  Astrolabes  et  Almucantharat.  C 
commence  :  das  dich  gots  martre  schend  frelorum. 

—  73,  12.  A,  B,  C  :  toison  pour  six  blancs,  j'entens. 

—  73,   14.  A,  B,  C  :    bonnes  maisons  que. 

—  74,  6.  A  :  temps  de  peste  charger  son  pauvre  membre 
de  mousse. 

—  76,  1 .  A  :  gehaignoit  d'angustie  et  petoit  d'ahan 
comme. 

—  76,  9.  A  :  considéré  que  le  soleil  décline  bravement 
de  son  solstice.  B  :  que  la  ratepenade  décline. 

—  76,  12.  A,  C  :  vexations  des  lucifuges  nycticoraces 
qui  sont  inquilines  au  climat  diarhomes  d'un  crucifix  à 
cheval. 

—  76,  18.  A,  B  :  innocent  de  crime  qu'on  pensoit 
privilégié. 

—  79,  7-1 1.  A,  B,  C  :  humer.  Par  sainct  Thibault,  dist- 
il,   tu  dys  vray,  et  si  je. 

—  82,   1 1.  B  :  cryant  à  haulte  voix. 

—  84,  24.  A,  B,  C  :  bruslant  comme  Sodome  et  Go- 
morre,  dont. 

—  87,   12.  B,  C  :  Orléans  ou  Carpentras. 

—  88,  5.  A  :  de  tant  de  vitz  qu'on  couppa  en  ceste  ville 
es  pauvres  Italiens  à  l'entrée  de  la  Reine.  Quel  diable. 


VARIANTES 


97 


Page  88,  ligne  17.  B,  C  :  gasté  et  le  pape  diffamé.  Mais. 

—  89,  6.  A,  B  :  mouches  ne  s'i  cuillassent  point,  at- 
tendant. 

—  90,  3-4.  A,  B,  C,  ajoutent  :  Dieu  le  commande. 

—  90,  2 1 .  A,  B,  C  :  esmoucheteur  de  la  reine  Marie, 
ou  bien  de. 

—  91,  9.  A,  B,  C,  ajoutent  :  Et  bien,  puisque  Dieu  le 
veult  !  Et  tous  jours  forroit  dedans. 

—  91,  2  5.  A,  B,  C  :  ville,  et  s'il  n'y  a  que  neuf  jours, 
voire  de  mangeresses  d'ymaiges  et  de  théologiennes.  Mais. 

—  94,  si.  A,  B,  C,  ajoutent  :  et  théologiens. 

—  94,  29.  A,  B,  C  :  assigné  à  tous  les  théologiens  de  se 
trouver  en  Sorbonne  pour  examiner  les  articles  de  la  foy, 
if,   Au  lieu  de  examiner,  C  dit  grabeler. 

—  95,  5.  A,  B,  C  :  oignit theologalement  tout  le  treilliz 
de  Sorbonne,  en  sorte. 

—  98,  11.  B  :  trouvoit  homme  ou  femme  qui  luy  sem- 
blissent  bien  glorieux  et  qui  eussent  quelque. 

—  98,   12.  B  :  endroictz  de  leurs  habillements  soubz. 

—  98,  27.  B,  C  :  lingere  des  galleries  de  la  Saincte 
Chappelle. 

.  —  102,  1.  A,  B,  C  :  avez  en  la  loy  :  Dominum  Deum 
tuum  adorabis,  et  illi  soli  servies;  diliges  prsemium  tuum,  et 
sic  de  aliis.  Ainsi. 

—  104,  16.  A,  B,  C  :  escholes  de  Sorbonne,  en  face 
de  tous  les  théologiens,  où. 

—  10  5,  9.  A,  B,  C,  ajoutent  :  Jesuchrist  ne  fut-il  pas 
pendu  en  l'air?  mais  à  propos.  C  :  Jesuchrist  feut  pendu, 
etc. 

—  106,  4.  A,  B  :  jours  un  grandissime  clerc  nommé. 


198  VARIANTES 

Page  107,  ligne  28.  A,  B  :  de  philosophie,  de  magie,  de 
alkymie  et  de. 

—  109,  6.  A,  B  :  resolution,  dont  il  la  fault  trouver  toi 
et  moi.  Et. 

—  m,  17.  A,  B  :  tous  les  sorbonicoles,  à.  C  :  bé- 
jaunes  sorbonicoles. 

—  1 1  2,  1  7.  A,  B  :  de  sophistes.  C  :  maraux  sophistes, 
sorbillans,  sorbonnagres,  sorbonnigenes,  sorbonicoles,  sor- 
boniformes,  sorbonisecques,  niborcisans,  borsonisans,  sani- 
borsans. 

—  116,  2.  A,  B,  C  :  dextre.  Et  ce  dura  bien  par  l'es- 
pace   d'ung    bon    quart    d'heure ,   dont   Thaumaste. 

—  120,  2  3.  A  :  beurent  comme  toutes  bonnes  âmes  le 
jour  des  mortz,  le  ventre  contre  terre,  jusques. 

—  122,  28.  B  :  trompé  à  considérer  et  veoir  vostre 
contenance  et  physionomie. 

—  i2  3,  8.  B  :  dict  et  pensé  de. 

—  12  3,  20.  B  :  comme  il  y  a  en  vostre  noble  et  doulce 
personne. 

—  12  3,  22.  A,  B  :  ferez  ceste  grâce  de  vous  accoller, 
de  vous  baiser. 

—  124,  10.  B  :  se  alla  agenouiller. 

—  i25,  i3.  A  :  des  deux  s'entre  aime  le  plus,  ou. 

—  12  5,  22.  A,  B  :  deshonneur.  Allez  vous  en,  et. 

—  127,  9.  A,  B,  C  :  feste  du  corps  Dieu,  à. 

—  127,  14.  A,  B  :  precieulx  et  excellentement  riche. 
Ce  jour. 

—  1  27,  t  5-i  6.  A,  B,  C  :  une  chiene  qui  estoit  en  cha- 
leur, laquelle. 

—  127,  21.  A  :  s'en  alla.  B  :   s'en  alla  à  l'esglise,  où. 

—  129,  3.  A.  B  :  l'église  ne  s'en  vinssent  à. 


VARIANTES 


199 


Page  129,  ligne  9.  A,  B  :  peu,  et  print  congé  d'elle 
et  s'en  alla  en. 

—  129,    10.  A,  C  :  la  conchoient  toute  et  compissoyent. 

—  129,  11.  A,  B  :  tant  qu'il  y  eut  un  grand  lévrier 
qui  luy. 

—  129,  12.  A,  B,  C  :  et  lui  culletoit  son  collet  par 
derrière. 

—  129,  i3.  A,  B,  C  :  les  petiz  culletoient  ses. 

—  129,  27.  A,  B  :  chiens  de  ceste  ville,  qui. 

—  i3o,    3.  A,  B  :  procession,    car  il  se   y   trouva  plus. 

—  i3o,  i3.  A,  B  :  accoustremens,  qu'elle  ne  sceust  y 
trouver  mes  remèdes,  sinon  s'en  aller  à  son  hostel. 

—  i3o,  24.  C  :  nostre  maistre  de  Quercu. 

—  i3i,  5.  A,  B,  C,  ajoutent  :  et  l'exposition  d'ung 
mot  escrit  en  ung  aneau. 

—  1 3 1 ,  9-10.  A,  B,  C  :  feut  jadis  Enoch  et  Helye, 
ensemble. 

—  1  32,  6.  A  :  qu'ilz  chevaucheroyent  leurs. 

—  1  3 2,  9.  A,  B  :  Hz  chevauchoient  à. 

—  1  32,  14.  A  :  ne  chevauchoient  pas  si. 

—  1 3 3 ,  4.  A,  B,  C  :  Lettres...  chapitre  XXIII  manque. 
Le  récit  continue  ainsi  :  Laquelle  inscription  leue,  il  feut 
bien  esbahy,  et,  demandant  au  messagier... 

—  1  3 5 ,  28-29.  B  :  jours,  et  en  peu  de  temps,  pas- 
sons. 

—  1  36,  4.  Dans  A,  les  mots  et  firent  scalle  sont  rem- 
placés par  piedmont  scalle  (prindrent  scalle?). 

—  1  36,  9.  A  :  port  de  Achorie. 

—  1  36,   10.  B  :  Amourettes. 

—  140,  7.  A,  B  :  se  vont  empestrer  entre. 


200  VARIANTES 

Page  141,  lignes  14-15.  A,  B,  C  :  advis.  Et  incontinent 
se  mist  après  à  courir  de  telle. 

—  141,  16.  A,  B  :  en  moins  d'ung  rien,  et. 

—  141,  18.  A  :  Les  quatorze  lignes  qui  suivent  sont 
remplacées  par  :  et  en  courant  tua  des  pieds  dix  ou  douze 
que  levraulx  que  lapins,  qui  ja  estoient  hors  de  page.  Doncq 
il  frappa  le  chevreuil... 

—  146,  2  5.  A  :  Qui  non  d'harnoys,  mais  de  bon  sens 
vestuz. 

—  147,  27-30.  A  donne  ainsi  les  quatre  premiers  vers  : 

Ce  fut  icy  que,  à  l'honneur  de  Bacchus, 
Fut  bancqueté  par  quatre  bons  pyons, 
Qui  gayement  tous  mirent  à  bas  culz, 
Soupples  de  rains  comme  beaux  carpions. 

—  148,  17.  B  :  cliquetis  que  de  lances.  Adoncques 
Epistemon  se  print  à  soubzrire. 

—  i5i,  2.  A,  B  :  Pantagruel  qu'il  eust  son  armée. 

—  1  5 1 ,  17.  A,  B,  C  :  roy,  je  ne  te  dys  pas,  comme 
les  caphars  :  Ayde  toy,  Dieu  te  aydera  ;  car  c'est  au  re- 
bours :  Ayde  toy,  le  diable  te  rompra  le  col.  Mais  je  te 
dys  :  Metz... 

—  i52,  4.  Les  deux  alinéa  qui  précèdent  manquent 
dans  A,  où  on  lit  :  ce  faict,  le  prisonnier  s'en  alla,  et  Pan- 
tagruel... 

—  1 5 3 ,  7.  A,  B,  C  :  Et  tous  se  mirent  si  bien  à  flac- 
conner  que. 

—  154,  11.  A  :  composées  de  trochistz,  d'allkekangi  et 
de  cantharides,  et  aultres. 

—  154,  20.  A,  B,  C  :  voix  qui  est  plus  eipouvantable 
que  n'estoit  celle  de  Stentor,  qui  fut  oui  par  sur  tout  le 
bruict  de  la  bataille  des  Troyans,  et  vous  en  partez  dudit 
camp. 

—  i5  5,   26.  A  :  hastiveté  et  célérité. 


VARIANTES  201 

Page    157,   ligne  6.  A,  B  :  submergé. 

—  157,  17.  A,  B,  C,  ajoutent  :  Moy  doncques  qui  en 
battroys  douze  telz  qu'estoit  David,  car  en  ce  temps-là  ce 
n'estoit  que  ung  petit  chiart,  n'en  defferay-je  pas  bien  une 
douzaine? 

—  1  5 8,  4-5.  A,  B  :  occire  le  pouvre  Pantagruel. 

—  160,  12.  A  :  Ce  faict,  voyant. 

—  160,  28-29.  A,  B  :  galantement  desploye  ses  bras,  et. 

—  162,  12.  B  :  frappant  à  grands  coups,  torche. 

—  162,  14.  A,  B,  C  :  sus  ung  mail  de. 

—  i63,  7.  A,  B.  C  :  Et  comme  ilz  approchaient,  Pan- 
tagruel. 

—  1 63,  9.  A  :  piedz,  et  du  corps  de  Loupgarou  armé. 

—  1 6 3 ,  2  5.  A  :  avoit  nom  Moricault. 

—  164,  9.  A,  B  :  teste  tranchée. 

—  1 65 ,   19.  A  :  aloés. 

—  1 65 ,  25.  A,  B  :  Et  ce  faict,  lui  fit  deux  ou  trois  poins. 
C  :  quinze  ou  seize  poincts. 

—  167,   18.   A,  B  :  Pharamond  estoit  lanternier.  , 

—  167,  19.  A,  B  :  Hannibal  estoit  coquetier.  C  :  co- 
quetier. 

—  168,  1.  B  :  ilz  ont  tant  seulement  une  nazade,  et  de- 
vers le. 

—  168,  2.  A,  B,  ajoutent  :  Les  douze  pers  de  France 
sont  là  et  ne  font  riens  que  je  aye  veu,  mais  ilzgaignent  leur 
vie  à  endurer  force  plameuses,  chinquenaudes,  alouettes  et 
grans  coups  de  poing  sus  les  dentz. 

—  168,  18.  A,  B,  C  :  Jason  et  Pompée  estoient. 

—  168,  24.  C  :  Baudoin  estoit  manillier. 

—  169,   1 .  A,  B,  C  :  Jules  César  souillart. 

26 


202  VARIANTES 

Page  169,  ligne  5.  A,  B  :  Charlemaigne  estoit  houssepaillier. 

—  169,  10.  A,  B,  ajoutent:  portoit  une  hotte;  je  ne 
sçay  pas  s'il  estoit. 

—  169,  28.  A,  B  :  Pépin. 

—  171,  22.  A,  B  :  barre.  Baillez  ici,  villain,  baillez,  et 
en  allez  quérir  d'aultres.  Et  le  pauvre  pape  s'en  alloit  pleu- 
rant. 

—  172,  7.  B  :  rien  et  ne  faire  jamais  nul  bien.  Adoncq' 
il  appella  Caillette,  Triboulet  et  d'aultres  qui  leur  sem- 
bloyent  disant. 

—  173,  9.  B  :  Souvient  point,  tant  ilz  sont  maulditz  et 
inhumains,  pourveu. 

—  176,  6.  B  :  dist  :  Monseigneur,  cognoissez-vous 
point  ce  . 

—  176,  18.  B  :  dist Panurge  à  Monsieur  du  Roy.  Adonc- 
ques  il  le  prent. 

—  178,  7.  A  :  et  incontinent  tout  le  monde  se  rendoit  à 
luy. 

—  182,   19.  A,  B,  ajoutent  :  que  mangeoys-tu? 

—  1 83,  i3.  A,  B  :  malheur.  Et  son  urine  estoit  si  chaulde 
que. 

—  1 85,  5.  A,  B  :  entrèrent  d'aultres  gros  varlets,  chascun 
portant  ung  pic  à  son  col.  En  troys  aultres  entrèrent  troys 
paizans. 

—  1 85,  12.  A,  B  :  ainsi  cherchèrent  plus  de  demye  lieue 
où  estoient  les  humeurs  corrompues,  finablement  trouvèrent. 

—  187,  9.  A,  B,  C  :  véritable.  Ce  sont  beaux  textes 
d'Evangilles  en  françoys.  Bonsoir. 

—  187,  11.  A,  B,  se  terminent  ici  par  le  mot  Finis.  On 
trouve  ensuite,  dans  B,  la  table,  qui  commence  ainsi  : 

Sensuyt  lindice  des  matières  principales  contenues  au  pré- 
sent livre  par  chascun  chapitre. 


VARIANTES 


io3 


Et  premièrement,  le  prologue  de  lacteur  : 

De  lorigine  et  antiquité  du  grand  Pantagruel,  chapitre  Ier, 
et  continue  jusqu'au  XXIIIe  chapitre,  bien  que  le  texte  en 
contienne  24.  La  différence  provient  d'erreurs  dans  la  numé- 
rotation des  chapitres,  qui  sont  cotés,  dans  l'Index,  de  la 
manière  suivante  :  1,  2,  3,  4,  5,  6,  7,  8,  9,  9,  10,  11, 
12,  i3,  14,  i5,  16,  18,  18,  19,  20,  21,  22,  23.  —  Cv' 
finist  lindice  de  ce  présent  livre. 

Page    188,   ligne  20.  C  :  Finis.  S'ensuyt  l'indice  des  ma- 
tières principales,  etc. 


TABLE 


DU    LIVRE    DEUXIEME 


Pages. 
Dizain  de  Maistre  Hugues  Salel  à  l'Auteur  de  ce  livre.  2 

Prologue  de  l'auteur 3 

Chapitre  I.  De  l'Origine  et  anticquité  du  grand  Pan- 
tagruel   9 

Chapitre  IL  De  la  Nativité    du    tresredouté  Panta- 
gruel         17 

Chapitre  III.   Du  Dueil  que  mena  Gargantua  de  la 

mort  de  sa  femme  Badebec 21 

Chapitre  IV.  De  l'Enfance  de  Pantagruel 24 

Chapitre  V.  Des  Faictz  du  noble  Pantagruel  en  son 

jeune  eage 28 

Chapitre  VI.  Comment  Pantagruel  rencontra  un  Li- 

mosin  qui  contrefaisoit  le  langaige  françoys.    ...        33 

Chapitre   VII.  Comment  Pantagruel  vint  à  Paris,  et 

des  beaulx  livres  de  la  Librairie  de  Sainct  Victor.  .        36 


206  TABLE 

Pages. 
Chapitre  VIII.  Comment  Pantagruel,  estant  à  Paris, 
receut  letres  de  son  père    Gargantua,  et  la  copie 
d'icelles 45 

Chapitre  IX.  Comment  Pantagruel  trouva  Panurge, 

lequel  il  ayma  toute  sa  vie .        5  2 

Chapitre  X.  Comment  Pantagruel  equitablement  ju- 
gea d'une  controverse  merveilleusement  obscure  et 
difficile  si  justement  que  son  jugement  fut  dict  fort 
admirable 59 

Chapitre  XI.  Comment  les  seigneurs  de  Baisecul  et 
Humevesne  plaidoient  devant  Pantagruel  sans  ad- 
vocatz 64 

Chapitre  XII.  Comment   le  seigneur  de   Humevesne 

plaidoie  davant  Pantagruel 69 

Chapitre  XIII.  Comment  Pantagruel   donna  sentence 

sus  le  différent  des  deux  seigneurs 75 

Chapitre  XIV.  Comment  Panurge  racompte  la  ma- 
nière comment  il  eschappa  de  la  main  des  Turcqs.        78 

Chapitre  XV.  Comment  Panurge  enseigne  une  manière 

bien  nouvelle  de  bastir  les  murailles  de  Paris.    .    .        86 

Chapitre  XVI.  Des  Meurs  et  condictions  de  Panurge.        93 

Chapitre  XVII.  Comment  Panurge  guaingnoyt  les 
pardons  et  maryoit  les  vieilles,  et  des  procès  qu'il 
eut  à  Paris 100 

Chapitre  XVIII.  Comment  un  grand  clerc  de  Angle- 
terre vouloit  arguer  contre  Pantagruel,  et  fut  vaincu 
par  Panurge 106 

Chapitre  XIX.  Comment  Panurge  feist  quinaud  l'An- 

gloys,  qui  arguoit  par  signe 1 1 3 

Chapitre  XX.  Comment  Thaumaste  racompte  les  ver- 
tus et  sçavoir  de  Panurge 119 

Chapitre  XXI.  Comment  Panurge  feut  amoureux  d'une 

haulte  dame  de  Paris , 121 


TABLE  207 

Pages. 
Chapitre  XXII.  Comment  Panurge  feist  un  tour  à  la 
dame   parisianne  qui  ne  fut  poinct  à  son  adven- 
tage 127 

Chapitre  XXIII.  Comment  Pantagruel  partit  de  Paris, 
ouyant  nouvelles  que  les  Dipsodes  envahyssoient  le 
pays  des  Amaurotes,  et  la  cause  pourquoy  les  lieues 
sont  tant  petites  en  France 1  3  1 

Chapitre  XXIV.  Lettres  que  un  messagier  aporta  à 
Pantagruel  d'une  dame  de  Paris,  et  1  exposition  d'un 
mot  escript  en  un  anneau  d'or 1  3  3 

Chapitre  XXV.  Comment  Panurge,  Carpalim,  Eus- 
thenes,  Epistemon,  compaignons  de  Pantagruel, 
desconfirent  six  cens  soixante  chevaliers  bien  subti- 
lement       1 38 

Chapitre  XXVI.  Comment  Pantagruel  et  ses  compai- 
gnons estoient  fâchez  de  manger  de  la  chair  salée, 
et  comme  Carpalim  alla  chasser  pour  avoir  de  la 
venaison 141 

Chapitre  XXVII.  Comment  Pantagruel  droissa  un 
trophée  en  mémoire  de  leur  prouesse,  et  Panurge 
un  aultre  en  mémoire  des  levraulx  ;  et  comment 
Pantagruel  de  ses  petz  engendroit  les  petitz  hom- 
mes, et  de  ses  vesnes  les  petites  femmes,  et  com- 
ment Panurge  rompit  un  gros  baston  sur  deux 
verres 1  46 

Chapitre  XXVIII.   Comment   Pantagruel  eut  victoire 

bien  estrangement  des  Dipsodes  et  des  geans.    .    .      i5o 

Chapitre  XXIX.  Comment  Pantagruel  deffit  les 
trois  cens  geans,  armez  de  pierres  de  taille,  et 
Loupgarou,  leur  capitaine i57 

Chapitre  XXX.  Comment  Epistemon ,  qui  avoit  la 
coupe  testée,  feut  guery  par  Panurge,  et  des  nou- 
velles des  diables  et  des  damnez 164 


2û8  TABLE 

»  Pages. 

Chapitre  XXXI.  Comment  Pantagruel  entra  en  la 
ville  des  Amaurotes,  et  comment  Panurge  maria  le 
roy  Anarche  et  le  feist  cryeur   de  saulce  vert.    .    .      174 

Chapitre  XXXII.  Comment  Pantagruel  de  sa  langue 
couvrit  toute  une  armée,  et  de  ce  que  l'auteur  veit 
dedans  sa   bouche 178 

Chapitre  XXXIII.  Comment  Pantagruel  feut  malade, 

et  la  façon  comment  il   guérit 1 8  3 

Chapitre  XXXIV.    La  conclusion  du  présent  livre  et 

l'excuse  de  l'auteur 186 

Variantes 189 


Paris.  Imprimerie  Jouaust,  rue  Saint-Honoré,  3  38. 


V 


SOUS     P  RESSE 

CONTES    DE    PERRAULT 

ORNÉS     DE 

Gravures  à   l'eau-forte  par  Lalauze 
Deux  volumes 


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VOYAGE 

AUTOUR    DE  MA   CHAMBRE 

ORNÉ     DE 

Gravures  à   Veau-forte  par  Hédouin 
Un   volume 


T  T   T^***^^ 


ËSO7 


PQ 
1682 

C5 

1876 
t. 2 


Rabelais,   François 
Les  cinq  livres 


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